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à Daniel de Roulet, écrivain. Auteur du Silence des Abeilles.

Paradis fiscal, affaire Polanski, extrême droite : comment peut-on être Suisse en 2009 ?

jeudi 22 octobre 2009

Auteur du Silence des Abeilles (Buchet-Chastel) : un très bon miel littéraire, crissant en bouche, sur la Suisse telle qu’elle perd la boule, à travers le portrait hénaurme de Sid, fils de soixante-huitards et jeune apiculteur néo-nazi au pays de Davos et des chocolats blancs.

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Daniel de Roulet

« J’ai cru, avec quelques amis, que la Suisse était en train de devenir un pays comme un autre. Après la chute du mur de Berlin, plus de guerre froide, plus d’ennemi intérieur, plus de fonds juifs en déshérence. L’Helvétie se préparait, d’une manière ou d’une autre, à la mondialité, à l’ouverture vers d’autres pays, d’autres continents. En partie, c’est bien ce qui s’est passé, mais la crispation identitaire met du temps à se relâcher. Elle est toujours là, comme une mauvaise crampe après une journée de promenade dans les pâturages d’automne.

Ceux qui n’ont jamais voté pour le populisme ont cru qu’il n’était qu’un épisode de la vie politique suisse comme l’ont été d’autres poussées de fièvre contre la « surpopulation » étrangère, ou contre les émigrés qui travaillent sur les chantiers alpestre et nous volent nos femmes. Mais c’est oublier l’histoire de ce pays qui a longtemps été un pays d’émigration et n’est devenu un pays d’immigration que dans la deuxième moitié du siècle dernier. Voilà pourquoi la crampe dure. Mettre à jour les mécanismes du populisme n’est jamais facile. D’abord parce qu’on se trouve face à un adversaire intelligent, ensuite parce que cet adversaire est sournois.

Le populisme est intelligent. Il connaît la situation sur le terrain, il sait par exemple qu’en Suisse le chômage des jeunes entre 17 et 24 ans a augmenté de 70% (septante) au cours de cette dernière année et qu’il y a là un énorme réservoir de frustrations. Il sait que l’industrie, qu’elle soit horlogère ou bancaire, ne peut pas promettre le plein emploi, qu’elle a besoin d’un volant de chômage pour sa survie. Il sait que l’étranger qui parle une autre langue fait aussi l’amour d’une autre manière et que sa cuisine utilise d’autres épices, sa religion d’autres symboles. Cette intelligence des faits, le populisme en fait son miel, son beurre et son venin. Il les déplacera dans un autre contexte, faisant passer des conséquences pour des causes. L’étranger est voleur non pas parce qu’on l’a spolié, mais parce que sa vraie nature est ainsi. L’adolescent est criminel non pas parce qu’il subit la loi du marché du travail, mais parce que les soixante-huitards sont laxistes.

Le populisme est sournois, il trie les faits, impose un discours dont la vérité très partielle passe pour une explication universelle. Il masque avec brio sa mauvaise foi. Proposant souvent des « solutions » auxquelles son intelligence devrait l’empêcher de croire. Si la porte du frigo grince, il suffira de cadenasser définitivement le frigo pour que la porte ne grince plus. Si une voiture est garée de travers dans un parking, il suffira d’interdire l’entrée du parking aux jeunes et aux musulmans pour que toutes les voitures soient bien alignées. Le populisme confond la démocratie avec une assemblée de copropriétaires dans un quartier bourgeois quand ce n’est pas avec une assemblée d’actionnaires dont les voix sont pondérées en fonction du capital. Le populisme n’est jamais si dangereux que lorsqu’il réussit à séduire les intellectuels. Il suffit d’un rédacteur du Temps qui reprenne ses arguments ou d’un syndicaliste recyclé dans la presse financière, pour que ses idées, même racistes, passent du comptoir des ivrognes aux terrasses de l’intelligentsia. Alors les frasques d’un Haider, d’un Blocher, échappent à tout jugement moral, leur immense grossièreté devient culture, voire civilisation.

Paradis fiscal, crispation identitaire, affaire Polanski, comment peut-on être Suisse en 2009 ? me demandent ceux qui veulent définitivement tourner le dos à ce pays. Ils oublient que le plaisir des artistes et l’art des intellectuels est à son comble quand l’insolence du populisme semble triompher. Chacun peut alors mettre en jeu, en mots, sa détestation de tel ou tel aspect du populisme, son mépris pour un adversaire retors.

Chacun peut cultiver un humour ravageur, poser des questions insidieuses contre les préjugés. Le dénigrement systématique du populisme devient alors la tâche, savante ou légère, sérieuse ou drôle, de tous ceux qui, tout en aimant un paysage entre Alpes et Jura, n’aiment pas les clichés qu’on lui colle.


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