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Parfum de Claudel

mercredi 7 novembre 2012, par Pierre Pelot

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Souvenances… souvenances d’odeurs souvenues. Les jours passés passent, et leurs odeurs des choses en compagnies habituelles et tranquilles, à peine remarquées, avant qu’elles se révèlent remarquables… Mais les odeurs s’en vont. Puis reviennent, avec elles des images de mémoire enfouie, en renaissance. De retour en résurgences, en recommencements, en réapparitions, les moments endormis qu’on avait crus malicieusement terrés dans un autre sommeil que le nôtre, que celui qui nous tient éveillé à chaque nuit que les jours font — non pas de tout ! ils étaient là, leur absence simplement farceuse, ou mieux encore : prévenante, respectueuse de nos priorités quotidiennes.

La nostalgie, ma chère, si elle n’est plus ce qu’elle fut, peut nous laisser entendre et entrapercevoir ce qu’elle sera.

Il est des livres qu’évidemment on ne peut guère écrire avant de les avoir entendu nous rappeler à l’oreille, ici en l’occurrence au bord de la narine, ce qu’ils furent. Qu’on ne peut guère avoir écrit avant que leurs images ne germent et repoussent d’un humus fait patiemment et forcément composé, au fil du temps. Qu’on ne peut guère écrire en état de jeunesse. Il faut que le ferment se fasse.

La nostalgie, encore elle, n’est pas forcément triste, il est même fort possible qu’elle soit tout le contraire, si c’est bien entendu d’elle qu’il s’agit. Car elle pourrait bien porter un autre nom. Celui de revivance, spécialement confectionné pour l’occasion.
Le livre (qui n’est pas un roman) de Philippe-Claudel-de-l’académie-Goncourt-désormais, s’intitule « Parfums ». En plus d’être un joli flacon, son contenant est d’une belle richesse en fragrances multiformes et de tous acabits, pour autant que ces images métaphoriques en diable puissent être de bonnes coupes et lui aller au teint. Mais des images, justement. Des images à la pelle que portent allègrement, et très justement, ces souvenirs passées par les odeurs des choses qui ressurgissent indéfiniment, qui n’en finissent pas d’aller au reniflage d’un présent cent fois sur la planche revenu d’un autre âge. A petits coups d’un pinceau d’une sorte de Hopper, à petits pas de la balade, des odeurs de quotidiens au bonheur éveillé, réinstallés dans de belles clairières d’aujourd’hui.
Les parts du temps découpés au gâteau possèdent des odeurs. Comme les moments enfuis prodigues de retour. Odeurs des moments qui nous poussaient en vie à notre insu et notre indifférence, odeurs de la brume, d’un salon de coiffure, d’une droguerie fanée comme un général store de western, des draps frais, de l’étable… par centaines, évoqués bellement, avec des mots pour le moins odorants, eux-mêmes, capables de transformer hier en maintenant. Les chevaux qui dorment paraissent toujours de grands cadavres, révèle à l’évidence l’odeur souvenue. Mille autres senteurs pareillement se disent dans ces pages. Pour notre grand plaisir d’en être les voleurs et d’en faire notre butin perdu retrouvé. Ecoutez ça : Aux heures élastiques de l’été, sur les routes étroites bordées de blés mûrs, le soleil écharpe à la crête de l’asphalte, entre les graviers gris, des filets noirs pétrole luisants et gras, qui collent aux roues des voitures et des bicyclettes ainsi qu’au semelles du vagabond. Merde ! qu’on me pende si dans cette musique on ne voit pas en prime trembler l’air cuisant, et même si le vagabond invité se fait rare désormais, pour le coup, c’est nous qui dans les mots jouons son rôle de passant.


Repères :

Parfums, de Philippe Claudel, Stock (Paris), 224 pages, 18.50 euros. Sortie : 12 septembre 2012


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