Paris ensorcelle t-il ?

Le 4 novembre 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : La magie est indispensable à notre condition de « bête poétique ».

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Bertrand Matot, Paris occulte, Parigramme, 128 p., 19,90 €. Publication : septembre 2018.

Société. « Occultisme » est un terme forgé par un bien curieux personnage, à en croire l’ouvrage du documentariste Bertrand Matot, Paris Occulte. Certes Alphonse-Louis Constant, dit Éliphas Levi (1810-1875), noua une idylle de jeunesse avec Flora Tristan, féministe et pamphlétaire socialiste, future grand-mère de Paul Gauguin, mais pas avec le rationalisme qui le quitta assez vite. Ses pamphlets, La Bible de la liberté ou La voix de la famine l’emmenèrent à la prison Sainte-Pélagie, il tata du pavé sur les barricades de février 1848 et sa tête fut mise à prix. Mais Éliphas Lévi (traduction hébraïque de son prénom) finit par surgir des décombres. Dans un hôtel sis 120 boulevard du Montparnasse (Matot aime les détails psychogéographiques), il rédigea son fameux opuscule Dogme et rituel de la haute magie. Sa créature phare s’appelait Baphomet, l’idole des Templiers. Tête de bouc, seins de femme, grandes ailes de rapace, pentagramme tatoué sur le front, sabots, Baphomet se distinguait au cas où on ne le remarquerait pas par ses petites flammes qui crépitaient au-dessus de lui. Son livre connut un succès fulgurant et l’engouement désormais lui faisait remplir les salles de ses conférences sur ses livres à succès tels La science des esprits, le Grand arcane ou Histoire de la magie. Le mage un peu alchimiste fréquentait de nombreux salons littéraires, se lia d’amitié avec Alexandre Dumas et approcha Victor Hugo.

Toute une galerie de faiseurs de chimères et de chamans urbains a hanté le Paris du XIXe siècle jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale

Telle une épidémie, l’occultisme s’empara à divers degrés de nombreux esprits. Le spirite Allan Kardec accueille encore sous son dolmen du Père-Lachaise, des disciples du monde entier. Bertrand Matot fait ressortir des ténèbres les silhouettes de Papus « Pape de l’ordre martiniste et des Rose-Croix » et qui aimanta des milliers d’adeptes, du marquis morphinomane Stanislas de Gaïta ou de Jules Doinel alias Valentin II de la Nouvelle Église gnostique, bataclan magique loin d’être exhaustif.
Le terme « sulfureux » revient en inflation hystérique dans son livre, comme si Bertrand Matot piochait les parois d’une mine fabuleuse et inépuisable, et n’en revenait toujours pas.

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BERTRAND MATOT, LE MÉDIUM DE L’ARCHIVE QUI TUE. Bertrand Matot a un fluide, c’est certain. On ne le suit pas toujours, il adore les digressions et les hypertextes, il ne sait pas exactement ce qu’il cherche, mais il finit par trouver des pépites sur son chemin. Toujours. Les trouvailles de ce documentariste passé par la télévision et Thierry Ardisson font émerger un étonnement, si ce n’est un émerveillement devant un passé insoupçonné et des fantômes magnifiques, et puis, se déclenche toute une boucle de questions. En témoignent sa formidable saga de Fort Bayard ( François Bourin, 2014), récit en photos du comptoir national de l’opium français au large de la Chine jusqu’en 1945, sa fresque émouvante des générations de lycéens de Jacques-Decour (La guerre des cancres, Perrin ) ou encore, son anthologie d’intellectuelles antiféministes, Ces femmes antifemmes (Lemieux, 2016). Tel l’illusionniste Henri Robin – ou Patrick Modiano qu’il chérit par dessus tout -, il sait s’envelopper de la compagnie des spectres et de notre culture zombie.

C’est en effet toute une galerie de faiseurs de chimères et de chamans urbains qui hantait le Paris du XIXe siècle jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. En monsieur Loyal des mages et spirites, Bertrand Matot est épatant. Le lecteur peut aussi apprécier l’importance au fil de ces années d’illusions, de nouvelles techniques ( photographie, presse populaire, industrialisation du fascicule et de la réclame ), et aussi celle de la découverte de l’inconscient et des débuts de la psychanalyse, qui amplifient la spectacularité et l’impact des sciences occultes sur le public. Chaque classe sociale avait ses médiums et ses fakirs, ses astrologues et cartomanciennes attitrés. Napoléon III tenta de communiquer avec le spectre de son oncle. Le ministère de la Guerre convoqua en 1914, l’irrésistible médium Madame Fraya afin de savoir si le diable fridolin entrerait dans Paris, ce qu’elle réfuta avec une belle vigueur patriotique. Les escrocs occultes sont toujours magnifiques car ils escroquent sans barguiner et perdent en beauté, tel ce fakir birman, ex-employé des Galeries Lafayette. Les artistes et les écrivains (Conan Doyle, Victor Hugo, Breton et les surréalistes) vibrèrent aussi pour les tables tournantes, les forces de l’esprit et le gaz des rêves. Le panorama façonné par Bertrand Matot offre un point de vue extraordinaire sur une société avide de visions surnaturelles et de rêveries de l’au-delà.
L’Occupation constitue à cet égard une période encore mal étudiée par les historiens. Les sciences noires le deviennent vraiment. Sectes apocalyptiques et furieusement antisémites prolifèrent, « astro-vichystes » et collaborationnistes venus des frontières du paranormal s’insèrent dans le système nazi et se vengent sur les francs-maçons, fabricants de spiritualités hybrides et de sagesses immémoriales essaiment, enfument ou consolent (ou les deux) dans la capitale défaite. Aucun mage ne s’avise de prédire la chûte du Reich, certains d’entre eux prétendent qu’Hitler est un martien. Emblématique : l’incroyable succès du mage Gurdjieff qui conquiert les quartiers huppés. La Libération de Paris donne un coup de frein à cette débauche occultiste, ou du moins ceux-ci sont moins présents sur la scène publique. Ils seront remplacés plus tard par des presdigiditateurs de télévision. Gérard Majax sera ce nouvel héros de la pensée magique, et qui d’ailleurs s’emploiera à déjouer les escroqueries d’abuseurs de magie. Bertrand Matot s’amuse : la raison et le rationalisme l’auraient emporté à partir de 1950 avec l’avénement de la psychanalyse et des sciences sociales (mais il y a toujours de la pensée magique chez les sociologues). Les mages se sont mis en retrait et adaptés, Internet et ses fake news relancent le mouvement. L’auteur voit comme un retour « un à un des mythes familiers, des énigmes, des sciences mystérieuses  » qui lui paraissent indispensables pour nourrir selon l’expression de Jean Cocteau, les « bêtes poétiques » que nous serions, hommes modernes ou pas.




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