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Patrick Modiano veut réhabiliter les jeunes résistants

dimanche 19 septembre 2010, par Emmanuel Lemieux

Le romancier rappelle dans sa préface au document "La guerre des cancres"(Perrin) combien le lycée Jacques Decour, établissement injustement oublié, fut un haut lieu de la résistance juvénile à Paris.

Selon l’écrivain catholique et ancien professeur Jacques Madaule, le lycée Jaques-Decour (Rollin jusqu’à la libération de Paris en 1944) se dresse "comme un camp romain austère et triste, au pied de Montmartre", près du Sodome et Gomorrhe de Pigalle. Des générations de jeunes révoltés, rebelles de tous poils, résistants à contre-courant y sont passés et y passent peut être encore, selon les scansions de l’époque et les tumultes de l’histoire.

Un autre écrivain, Patrick Modiano,réhabilite la mémoire du lycée Jacques-Decour dans la préface du livre La guerre des cancres (Perrin). Il regrette de ne pas avoir effectué sa scolarité dans ces lieux, car ce lycée longé par le boulevard Rochechouart, socialement composite et cosmopolite, a aimanté dans son histoire des bandes de cancres prodigieux et des professeurs hors-normes, notamment sous l’Occupation. "Il y avait, à Rollin, plus d’électricité parisienne dans l’air que dans les autres lycées, et voilà sans doute pourquoi il fut pendant l’Occupation l’école de la résistance" , rêve t-il.

Des fantômes aux destins inattendus

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Bertrand Matot a réveillé les fantômes du lycée Jacques-Decour

La Guerre des cancres de Bertrand Matot fait ressortir l’armée des ombres juvéniles des années 30-40 : Henri Alleg, Léon Hovnanian, Edgar Morin, Jean-Claude Brisville, Jacques Francis Rolland, Yves Jouffa, Tony Bloncourt, Olivier Souef, Rouben Mélik, Claude Lalet, Karl Shoenhaar font ainsi partie des troupes lycéennes qui verseront dans la résistance, et pour certains connaîtront la déportation et la mort. Des professeurs, eux aussi, Daniel Decourdemanche alias Jacques Decour en tête, mais aussi Jean Baby, l’étonnant Jean-Edouard Ehrard, agrégé de lettres et flamboyant agent secret de l’OSS, ou encore Jean-Pierre Vernant signeront ici les heures de la résistance et de la Libération, sans oublier de l’histoire secrète du PCF pour le meilleur et pour le pire.

La partie particulièrement réussie du livre est l’évocation de cette montée aux extrêmes des périls et des passions politiques d’avant-guerre à travers la vie de Rollin. Les professeurs ont de plus en plus de mal à contenir les élèves d’extrême droite ou communistes. La guerre civile espagnole et la chute de Barcelone constituent des épreuves politiques pour ces lycéens. L’administration s’inquiète des chahuts qui virent aux bagarres généralisées.

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Cours de dessin au lycée Rollin, avant-guerre

On doit à l’auteur de l’ouvrage, Bertrand Matot, ancien documentaliste de Thierry Ardisson dans les années 1990, d’avoir sauvé les fantômes du lycée, et les caisses d’archives d’une destruction assurée. Photo de classe après note administrative, B. Matot a tiré la pelote d’une drôle de mémoire, celle de l’engagement d’une génération à la croisée des chemins les plus monstrueux. Les destins sont édifiants, on s’en rend compte notamment sur les photos de classes retrouvées. Des condisciples avec leurs bouilles d’enfants à peine achevées n’ont pas encore bifurqué : sur la même image, le jeune chrétien combattant Jean Gay qui sera fusillé à la cascade du bois de Boulogne le 24 août 1944 à l’âge de 21 ans, et son ami d’enfance, Jacques Frantz, qui lui s’engagera dans la Waffen-SS.
Avec érudition et beaucoup de surprises, B. Matot campe le destin d’un lycée chaviré par l’histoire, aux destins brisés et inattendus.
Modiano rappelle combien ce lycée est un roman. Ou même un film, puisque François Truffaut, lui aussi, y passa sa jeunesse scolaire.


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