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Pax christi pour Piss Christi

mardi 19 avril 2011, par Emmanuel Lemieux

La vandalisation d’une œuvre d’Andres Serrano représentant un crucifix immergé dans l’urine porte un nouveau coup de canif au contrat de la laïcité.

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Immersion (Piss Christi), New York, 1987

"Chers visiteurs, chers amis, Pour des mesures de sécurité, nous nous trouvons dans l’obligation de fermer notre musée aujourd’hui.
Nous vous prions de bien vouloir nous en excuser
" affichait lundi 18 avril, le site de l’exposition "Je crois aux miracles, 10 ans de collections Yvon Lambert".
L’épistémologue Jean Boulègue, auteur d’une étude sur le blasphème en 2010, va devoir rajouter un exemple d’hostilité de plus à ce sacro-saint droit républicain, de plus en plus malmené en France. Dimanche 17 avril, vers 11h30, peu après l’ouverture de la collection d’art contemporain Yvon Lambert à Avignon (Vaucluse), deux visiteurs équipés d’un « marteau et d’un objet contondant, du type pic à glace ou tournevis », selon les témoins, trois gardiens impuissants devant ce vandalisme, ont sérieusement abimé deux clichés de l’artiste new-yorkais Andres Serrano, avant de prendre la fuite. Détruite "Sœur Jeanne Myriam", sérieusement martelé "Immersion Piss Christi". Ainsi, une exposition inaugurée le 12 décembre 2010, et qui s’achèvera le 8 mai, déchaîne les passions des intégristes français, alors que les œuvres honnies avaient déjà été exposées sans problème lors d’une grande rétrospective en 2007, toujours à Avignon. Pas plus d’incident enregistré lors de la campagne nationale d’affichage de l’exposition, sur laquelle figurait pourtant l’œuvre qui "peut choquer certains publics" a reconnu le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, condamnant fermement cet attentat à l’art contemporain.

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Soeur Jeanne Myriam

Immersion Piss Christi est une œuvre photographique de l’artiste américain d’origine hondurienne, Andres Serrano (1950). Elle met en scène un crucifix immergé dans son urine. Cette œuvre est connue depuis 1987, et a suscité des remous chez les intégristes américains. L’œuvre est même évoquée dans un épisode de la saison 1 de la série The Goodwife (CBS, 2011), intitulé "Le 4e pouvoir", et qui traite justement de la tolérance religieuse à observer vis-à-vis des caricatures de Mahomet ou de l’iconographie chrétienne réinterprétée par l’art contemporain. Serrano est un photographe des corps et des humeurs, qui travaille sur des thèmes comme la morgue, le sexe et la religion catholique – dont il se réclame.
Or, depuis le début du mois d’avril, de nombreuses protestations en France se sont élevées contre la présence d’Immersion Piss Christi dans l’ exposition intitulée "Je crois aux miracles" – qui est réouverte au public, avec "ces deux œuvres détruites montrées telles quelles", a précisé le musée.

Samedi, des centaines de catholiques, 1500 selon ses organisateurs provenant des milieux traditionalistes dans leur grande majorité, ont manifesté devant le centre d’art contemporain, l’obligeant à fermer. Renfort de poids : l’évêque d’Avignon, Mgr Jean-Pierre Cattenoz, a réclamé le retrait de l’œuvre, dénonçant une image qui « bafoue l’image du Christ sur la croix, cœur de notre foi chrétienne ». Quant au directeur de la collection, Eric Mézil, il témoigne d’avoir reçu plusieurs centaines d’appels téléphoniques et des milliers de courriels « injurieux » ou menaçants , tout comme Yvon Lambert.
Dans le collimateur : l’Institut Civitas.

Un mouvement théocratique

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Ecce homo, 1998

Se définissant comme "un mouvement politique inspiré par le droit naturel et la doctrine sociale de l’Église et regroupant des laïcs catholiques engagés dans l’instauration de la Royauté sociale du Christ sur les nations et les peuples en général, sur la France et les Français en particulier", l’Institut Civitas cultive un authentique dessein théocratique.
C’est "une œuvre de reconquête politique et sociale visant à rechristianiser la France." Et cette démarche est une évangélisation en terrain hostile, dans un contexte d’individualisme et de libéralisme : " Le système politique actuel rejette toute idée de référence officielle à Dieu et exclue tout individu qui se prévaudrait de ces idées. Aussi le rétablissement d’un ordre chrétien est-il un travail de longue haleine qui doit être mené davantage par des groupes constitués que par des personnes isolées, afin de profiter d’un soutien mutuel, de mettre en commun des compétences et de représenter une force plus conséquente."

Alain Escada, secrétaire général du mouvement, a été en première ligne contre l’exposition à Avignon d’une "photo sacrilège". C’est lui encore qui a inspiré la pétition exigeant le retrait de Piss Christi de l’exposition, et qui à ce jour, aurait rassemblé 82 000 signatures.
Pas peu fier, il plastronne sur le site de l’Institut Civitas : " Nous avons pu rassembler plus de 1 500 personnes dans les rues d’Avignon pour défendre l’honneur du Christ. Cette marche s’est déroulée sans le moindre incident, de la place du Palais des Papes d’Avignon jusqu’aux portes du musée abritant la collection Lambert." Face à la levée de boucliers des politiques et des médias, le leader intégriste s’est fendu d’un communiqué lundi 18 avril, martelant les convictions et la visée de l’Institut Civitas.
Pour ce qui concerne l’attentat au marteau, "l’Institut Civitas n’a ni à cautionner ni à condamner ce qui s’est passé dimanche matin à Avignon. Ce fait divers reflète une exaspération compréhensible. Voilà où mène l’inertie des autorités et le refus de dialoguer de la direction de la collection Lambert.", assène Alain Escada qui ironise sur la victimisation de la direction de la collection Lambert.

Et d’insister sur le racisme anti-chrétien : "Je reste persuadé que jamais on n’aurait exposé dans une salle bénéficiant de subventions de la mairie un symbole musulman ou juif baignant dans de l’urine. Cela témoigne d’une christianophobie qui va grandissante en France depuis quelques années."

Sur le site de www.temoignagechretien.fr, Sébastien Lapaque commente bien plus favorablement cette oeuvre qu’aurait probablement aimé un Léon Bloy :
"Le Christ et la pisse : ce sont les deux extrémités entre lesquelles l’humanité se débat, plus prompte à se noyer dans celle-ci qu’à se jeter aux pieds de celui-là. Un chrétien ne peut pas s’effrayer de la coexistence des opposés : c’est le grand mystère."

Une vingtaine de procès instruits par les intégristes

A-t-on le droit de se moquer, de critiquer radicalement ou de questionner rudement les religions, toutes les religions ? Dans toute l’Europe, à l’exception éclairée de la France et de la Belgique, le blasphème constitue un délit d’opinion. La justice française retient elle la notion de calomnie. Or, depuis 1984, comme le repère l’épistémologue Jean Boulègue, auteur d’un essai remémoratif et stimulant, qui recense les procès intentés par des instances religieuses, ce principe que l’on croyait sanctuarisé est sérieusement remis en question. Pas moins d’une vingtaine de procès se sont ainsi étalonnés en un quart de siècle en France, tentant de criminaliser une œuvre, une publicité, qui des caricatures ou des prises de position publiques pour leur caractère offensant envers les religions – et, polémique supplémentaire, les croyants. Dix-huit plaintes ont été ainsi lancées par les milieux catholiques souvent intégristes, deux par les musulmans plutôt traditionnalistes.


Repères :

www.collectionlambert.com
www.civitas-institut.com

Sur notre site, un article sur le droit au blasphème :
Ne blasphémez pas le blasphème, nom de Dieu !

Sur le site de Libération, entretien exclusif avec l’artiste :

http://next.liberation.fr/culture/01012332509-je-n-ai-aucune-sympathie-pour-le-blaspheme


Par Raoulle 22 avril 2011 : Pax christi pour Piss Christi

"Scatographie" et art sont-ils vraiment synonymes ?


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