Payez-vous un pays pauvre

Le 4 avril 2009

Les émeutes et la crise de pouvoir qui ont lieu à Madagascar ont eu un élément déclencheur : la cession de 1,3 million d’hectares de terres par le gouvernement malgache à la société coréenne Daewoo. L’acquisition de sols cultivables par d’autres pays devient une tendance lourde et inquiétante de la mondialisation.

#Madagascar

Une île sous le choc depuis un mois, mais une colère populaire en ébulition. Vingt-huit manifestants tués sans sommation par les forces de l’ordre. Un jeu de pouvoir entre l’actuel président, Marc Ravalomanana, et son jeune challenger, Andy Rajoelina, le maire destitué d’Antanarivo. Un médiateur de l’ONU, et une Union africaine qui tente de renouer les fils… Le libéralisme énergique du président, tombeur en 2002 du cacique Didier Ratsiraka (aux manettes durant 23 ans avec le soutien de la France), a fini par créer un profond malaise, et une offense symbolique redoutable auprès d’une population dont 70% des habitants vivent sous la ligne de pauvreté, et bénéficient du Programme alimentaire mondial (600 000 tonnes de vivres) : brader les terres cultivables.

En juillet 2008, le sud-coréen Daewoo Logistics annonçait un lancement ambitieux de culture de maïs et de production d’huile de palme à Madagascar. La firme venait d’obtenir la licence d’exploitation, pour une durée de 99 ans, d’1,3 million d’hectares de terres cultivables, accordées par le gouvernement malgache. Soit l’équivalent de la moitié des terres arables de la Grande Ile, selon les calculs du Financial Times. Ou pour faire image, la moitié de la Belgique. Fort d’un programme similaire en Indonésie, la stratégie de Daewoo est de renforcer la sécurité alimentaire de la Corée du sud, quatrième importateur de maïs. La production devait débuter en 2009, sur 2000 hectares débarrassées des cultures vivrières traditionnelles au profit d’une monoculture intensive.

La terre des ancêtres pour la sécurité alimentaire de la Corée

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Jean-Luc Rahaminana

Dans cet accord, le gouvernement de Marc Ravalomanana, réélu en 2006, consentait à ce que Daewoo Logistics jouisse de ce privilège, sans aucune contrepartie financière autre que l’aménagement des sites d’exploitation. La firme n’envisagerait que la mise en place d’infrastructures routières et de stockage des récoltes, l’irrigation des champs (6 milliards de dollars sur 25 ans), et un vague emploi garanti à 71 000 personnes locales sur une période de cinq ans. A vrai dire, peu de détails ont filtré de cette négociation qui ne serait pas encore formalisée. Selon les observateurs, Madagascar devrait tirer très peu de profit de Daewoo, les usines se trouvant en dehors de l’île.
Surnommé « le vendeur de yaourts « , le président Marc Ravalomanana qui est aussi à la tête de Tikka, florissant groupe d’agro-business, a franchi une ligne symbolique, celle de menacer la terre des ancêtres, et rajouter une insécurité de plus à un pays dans la débine.

Selon l’écrivain malgache Jean-Luc Rahaminana (L’Arbre anthropophage, éditions Joëlle Losfeld) dans l’édition du quotidien belge Le Soir (10/02) : « Pour les Malgaches tenant à la terre des ancêtres, cette cession aux Coréens est une trahison irréversible du sacré, d’autant plus que de grandes quantités de terrain sont déjà cédées dans les régions concernées. »

La cession de terres cultivables à d’autres pays est une tendance dans la mondialisation. L’Angola fait la part belle aux opérateurs et investisseurs étrangers (Brésil, Canada, Etats-Unis et Portugal). Des Etats du Golfe, Koweït et Arabie Saoudite en tête, manquant de terres cultivables, s’intéressent au potentiel agricole du Sénégal, du Soudan et de la république démocratique du Congo. Au grand dam de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) qui met officiellement en garde contre ce « néocolonialisme ».




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