Petite sociologie des débats de sociologues

Le 22 décembre 2017, par Emmanuel Lemieux

Depuis la sortie de l’essai polémique de Gérald Bronner et Étienne Géhin, Le Danger Sociologique, les débats font rage dans la petite communauté. Dernier en date : Luc Boltanski et Arnaud Esquerré face à Nathalie Heinich qui leur répond en exclusivité sur Lesinfluences.fr

#Société

Depuis septembre, les sociologues français n’en finissent pas de hoquetter d’indignation contre leurs pairs. La publication de l’essai de Gérald Bronner et Étienne Géhin, Le danger sociologique (Puf) a déclenché une émulsion de débats (?), plutôt une guerre de positions et de tranchées rhétoriques que l’on avait pas vu depuis longtemps. L’essayiste Bronner on le sait n’y va jamais avec le dos de la petite cuillère à thé de Chez Angelina, mais casse plutôt la porcelaine à tout-va : les deux auteurs n’avaient-ils pas co-écrit un essai intitulé L’inquiétant principe de précaution (2010) ?

Depuis, il suffit de consulter les réseaux sociaux pour s’instruire de ces petits clans constitués où chacun trouvent la saine émulation dans l’asphyxie de l’entre-soi, les émoticones suremployées et les excommunications en incompétence professionnelle. La revue Le Débat a poursuivi la mise à plat des sciences sociales dans son dernier numéro avec un titre on ne peut plus explicite, Misères de la sociologie critique.
Les pages Débat du Monde dans son édition du 23 novembre étaient consacrées à cette guéguerre des méthodes et concepts. Dernière intervention de l’année : La réponse que nous publions de la sociologue Nathalie Heinich au texte critique de Luc Boltanski et Arnaud Esquerré qui l’accusaient de disqualifier leur travail de chercheur.

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Le sociologue Luc Boltanski (source image : France culture)

« Mes collègues Luc Boltanski et Arnaud Esquerré n’apprécient pas que je n’aie pas cité leurs noms dans le commentaire que j’ai fait, dans un récent article du Débat (« Misères de la sociologie critique »), de leur livre. Ils oublient de préciser que je m’en suis expliquée en début d’article, par le fait que je ne souhaitais pas personnaliser ce qui devait être lu avant tout comme une réflexion sur les principes et les modalités de raisonnement (j’avais procédé de même, sans que personne ne s’en offusque, dans mon livre Le Bêtisier du sociologue, espérant que cela pourrait faciliter un débat de fond). En re-personnalisant la question, ils produisent précisément ce que je cherchais à éviter : un court-circuitage du fond de ma critique. Ils peuvent ainsi se garder d’avoir à discuter ma mise en cause de leur modèle explicatif, de type fonctionnaliste et métaphysique, qui occulte une explication située au plus près des comportements et des motivations des acteurs.

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Nathalie Heinich (Source Ehess)

« En plaçant le péché de décontextualisation de mon côté, Luc Boltanski et Arnaud Esquerré s’évitent ainsi de réfléchir à celle qu’ils opèrent dans leur propre raisonnement. »

Ils me reprochent également des citations hors de leur contexte. Une relecture de leur propre livre leur montrerait que la décontextualisation est précisément le problème de leur modèle explicatif, qui opère des sauts conceptuels et méthodologiques injustifiables entre description et explication, celle-ci (invoquant « le capitalisme ») étant fortement déconnectée de celle-là (mettant en scène des actions individuelles et collectives). En plaçant le péché de décontextualisation de mon côté, ils s’évitent ainsi de réfléchir à celle qu’ils opèrent dans leur propre raisonnement.
Ils m’accusent d’ailleurs de leur imputer une absence de prise en compte des acteurs alors même que ceux-ci sont très présents dans leur livre. Présents, ils le sont certes, au niveau descriptif, mais pas au niveau explicatif – et c’est précisément le fond de ma critique. Qu’ils n’aient pas vu ni compris ce point en dit long sur leur aveuglement quant à leurs modes de construction de la causalité.
Enfin, ils en appellent à « l’éthique de la discussion », que ma critique aurait méconnue. Voilà une belle occasion d’invoquer la parabole de la paille et de la poutre. Car était-il vraiment conforme à l’éthique de la discussion d’ignorer, comme ils le font dans leur livre, ma critique de l’« anthropomorphisme conceptuel » (à savoir attribuer à des êtres abstraits, tel « le capitalisme », les intentions et les actions d’une personne, notamment en les conjuguant avec des verbes d’action) – critique que j’avais argumentée dans Le Bêtisier du sociologue, qu’ils avaient forcément lu puisque Boltanski le mentionne ailleurs ? Ainsi ont-ils fait comme si rien n’avait été écrit à propos de ce type de sophismes, alors qu’une simple discussion en note de bas de page aurait suffi à respecter la norme du débat scientifique et de la cumulativité des connaissances. Par ailleurs, était-il conforme à « l’éthique de la discussion » de faire allusion dans leur texte, par trois fois, à mes propres travaux (à propos du processus d’ « artification », à propos des « objets-personnes », et à propos du rôle des intermédiaires en art contemporain) sans les citer ?

« ’L’éthique de la discussion’ ? Voilà une belle occasion d’invoquer la parabole de la paille et de la poutre. »

Une dernière remarque : le sexisme, ces temps-ci, est dans la ligne de mire. Or il ne se limite pas à l’exploitation sexuelle des femmes : on le trouve aussi – même si c’est moins ravageur – dans ce « plafond de verre » proprement universitaire qu’est l’invisibilisation du travail conceptuel des femmes-chercheurs. Ayant subi pendant vingt-cinq ans le dédain de certains de mes collègues, qui estiment inutile de me lire ou, lorsqu’ils m’ont lue, estiment inutile de me citer, y compris lorsqu’ils utilisent mes idées, je ne vois pas de raison de me laisser mépriser sans broncher. »




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