Picquier parie sur Jenny Zhang

Le 15 novembre 2018, par Rédaction

Sortie en janvier de Âpre coeur, signé d’une romancière sino-américaine : déjanté, déluré et instructif sur les générations chinoises migrantes.

#Culture
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Jenny Zhang (trad. de l’américain par Santiago Artozqui), Àpre coeur, Picquier, 384 p., 22 €.

Littérature. Les éditions Picquier parient sur une commotion littéraire pour ouvrir leur année 2019 : Âpre coeur, un premier roman signé Jenny Zhang, sortira en librairie le 3 janvier. Née à Shangaï en 1983, elle a rejoint ses parents à l’âge de 4 ans à New York. La diplômée de Stanford s’est exercée à la poésie, mais c’est par la presse (ses chroniques dans Rockee ; The New York Times magazine ou Buzzfeed) et le roman, qu’elle a percé. Notamment, en publiant un texte sur l’affaire Yi-Fen Chou, le pseudonyme d’un poète blanc qui avait trouvé le truc ethnique pour se faire publier et être gratifié d’une sélection dans la prestigieuse anthologie annuelle The BAP (The Best American Poetry) . La réponse à la roquette de Jenny Zhang a fait lever un oeil chez Random House. Sour heart : stories a emballé la critique.
Âpre coeur, le titre français, est le récit déjanté, déluré et instructif des migrations chinoises aux États-Unis dans ces années 2010. Les petites héroïnes, Christina, Lucy, Frangie ou Annie portent des prénoms occidentalisés. Sur leurs matelas à punaises, à l’ombre des rats, elles vivent le grand rêve américain. Les marchands de sommeil, les locations sordides, les boulots pénibles, le racisme, les jalousies communautaires et les violences de toutes sortes sont autant de coupures de la vie quotidienne. Mais si on se gratte beaucoup dans ce livre, les démangeaisons se font oublier aussi par des étreintes et des fusions.

Le style Zhang est une électricité intense, qui claque et pique les yeux, rentre-dedans et vous euphorise, électrocute et réveille les morts.

La première phrase : « À l’époque où mes parents et moi vivions à Bushwick dans un immeuble pris en sandwich entre un squat de dealers et un autre squat de dealers qui ne différaient que parce que dans l’un, les dealers étaient aussi consommateurs et du coup plus imprévisibles, tandis que dans l’autre ils ne consommaient pas et étaient donc plus malins -à cette époque, on habitait dans un deux-pièces si insalubre qu’en se réveillant, on trouvait des cafards écrasés entre nos draps, parfois même trois ou quatre collés sur nos coudes, et un jour, j’en avais quatorze pressés contre mes mollets, et il n’y avait rien de beau à les secouer de là, même si nous nous efforcions de le faire avec grâce, en balançant nos bras en l’air comme des ballerines. » La seconde phrase est un peu plus longue encore, une page et demi, et fait le récit scato et drolatique de comment aller chier dans les toilettes perpétuellement bouchées de la station-service d’en face, au milieu des voyous du quartier.
Ce qui emporte tout le livre - et ses personnages, et leurs destins - est une belle énergie. Le style Zhang est une électricité intense, qui claque et pique les yeux, rentre-dedans et vous euphorise, électrocute et réveille les morts.
La France plus coutumière de sources littéraires post-coloniales venues d’Afrique et du Maghreb n’a pas vraiment cet équivalent pour ce qui concerne les immigrés asiatiques.
Il a fallu attendre les années 2010 pour voir émerger et lire des études sociologiques consistantes sur les migrants chinois en France, notamment l’enquête de Simeng Wang, Illusions et souffrances (Rue d’Ulm, 2017) . On retrouve d’ailleurs dans le roman de Jenny Zhang, les spécificités de cette migration décrites par la sociologue. Ces migrants sont des coexistences de générations, celle de l’exil qui a vécu la répression de Tien’Amen et celle beaucoup moins politique et mondialisée, et cette autre dite « 1,5 », c’est-à-dire les enfants qui rejoignent leurs parents des années plus tard. Les rapports peuvent être fusionnels entre eux ou au contraire, utilitaires. La découverte d’un individualisme puissant également ne va pas sans conséquences sur les familles et les couples.
Jenny Zhang traduit très bien cette psychologie made in China qui façonne autant qu’elle est façonnée par les mouvements du XXIe siècle. Inventive, mordante, elle montre aussi avec Âpre coeur, qu’elle est une romancière internationale avec qui il va falloir compter désormais.




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