Pierre Hassner : « L’Europe est en train de stagner et se diviser, je m’afflige beaucoup »

Le 4 juillet 2018, par Laurence Chabert

Décédé au mois de mai, ce spécialiste des relations internationales était une voix précieuse dans un monde tourmenté et une Europe honteuse. Démonstration avec cet entretien autour de ce qui a été son dernier essai, La Revanche des Passions.

Géopolitique. Un intellectuel magnifique et très discret s’en est allé le 29 mai dernier. À 85 ans, Pierre Hassner, spécialiste des relations internationales, scrutait toujours aussi intensément les tourbillons du monde. Disciple de Raymond Aron, ce normalien agrégé de philosophie aura été un spécialiste des relations internationales et de la guerre respecté. Il savait lumineusement partager son immense culture, appuyée sur l’expérience vécue des totalitarismes européens du XXème siècle puisqu’il était né en 1933 en Roumanie dans une famille juive réfugiée en France en 1948.
Directeur de recherches honoraire au CERI (Centre de recherches internationales, sous la double tutelle de Sciences Po et du CNRS) où il était devenu chercheur en 1959, il avait enseigné à Sciences Po et à la Johns Hopkins University à Bologne de 1964 à 2003. Il avait également été professeur invité aux universités de Chicago (1998) et Harvard (2000), à l’Institut des Hautes études internationales de Genève (2004-2005), à l’université du Québec à Montréal (2007) ou au Claremont McKenna College en Californie (2009). Il avait notamment reçu en 2003 le prix Alexis de Tocqueville.
Nous l’avions rencontré à l’occasion de la parution de ce qui allait être son tout dernier ouvrage, La Revanche des Passions - Métamorphoses de la violence et crises du politique (Fayard, novembre 2015). Ce recueil d’articles, concentré de la pensée géopolitique hassnerienne, complétait un triptyque commencé avec La Violence et la Paix (Esprit, 1995) et La Terreur et l’Empire (Seuil, 2003).
Outre les travaux contemporains, ce libéral-libertaire comme il se définissait lui-même, (mais surtout prototype des intellectuels libéraux et antitotalitaires de l’Europe de l’Est), y convoquait Thucydide, mais aussi Nietzsche, Hobbes ou Kant pour tracer sa « géopolitique des passions ». Ces pages-là prenaient une résonance particulière après une année 2015 marquée par des attentats jihadistes sanglants en France, la crise des réfugiés en Europe et les multiples conflits de l’Ukraine à l’Afrique en passant par le maelström syrien.
L’idée centrale, expliquait t-il dans l’introduction, était « celle d’une complexité mouvante, de plus en plus complexe et de plus en plus mouvante », avec un déchaînement des passions provoqué « tout autant (par) leur propre force (que par) la faiblesse de l’environnement idéologique et institutionnel », sur fond de révolution cybernétique. Potentiellement , c’est la « guerre de tous contre tous ».
La part colérique de la nature humaine, que les Grecs nommaient thumos, « n’a peut-être pas été éradiquée pour toujours ». Les temps sont désormais plus dangereux que durant la Guerre froide où existaient des frontières et des règles du jeu bien établies.
Même si « la montée du fondamentalisme religieux tend à remplacer le totalitarisme », il tenait à souligner que « la montée des passions ne se réduit évidemment pas à l’islamisme ni à l’anti-islamisme radical ». Il se refusait à qualifier tout de go de totalitaires la Russie de Poutine ou de l’organisation jihadiste Etat islamique (EI) mais pensait que ces deux exemples illustraient de manière éclatante le fait que « les passions totalitaires sont ce qui reste vraiment du totalitarisme ».

Hassner cite Aron : « ceux qui croient les peuples suivront leurs intérêts plutôt que leurs passions n’ont rien compris au XXème siècle ». Ni au XXIème, ajoute-t-il.

Quelle est la gamme des passions ? Les Grecs en distinguaient trois grandes catégories : la recherche des biens matériels ou l’avidité, la peur qui conduit à la recherche de la sécurité et la recherche de la gloire qui est aussi la quête de l’honneur et de la dignité. Il y a aussi l’amour et la haine, la cruauté et la pitié, l’amitié et la solidarité, des émotions comme la colère, la rage, le désespoir et surtout « des passions composites résultant de l’évolution des inégalités et de celle du rang des différents acteurs, comme le ressentiment ou le désir de vengeance ».
Hassner cite Aron : « ceux qui croient les peuples suivront leurs intérêts plutôt que leurs passions n’ont rien compris au XXème siècle ». Ni au XXIème, ajoute-t-il. Dans son petit bureau parisien, il s’étonnait du « succès inattendu » de son dernier ouvrage qui lui valait l’attention des médias surtout depuis les attentats du 13 novembre 2015. Lui qui aimait tant jongler avec les idées se livra avec urbanité au jeu de l’entretien, à sa manière : simple, souriante et gracieusement désordonnée. L.C

La troisième guerre mondiale aurait-elle commencé ?
Pierre Hassner : Ce n’est pas LA guerre : on n’emploie pas les armes atomiques, il n’y a pas de guerre entre les grandes puissances. Mais nous sommes au temps du brouillage. Avec notre manière de penser occidentale nous avons du mal à nous adapter. Etat, guerre : qu’entend-on par là ? Tous nos concepts sont très ambigüs. Plusieurs livres disent qu’on va vers un nouveau Moyen-Age. Je cite souvent le général André Beaufre (1902-1975, auteur notamment d’Introduction à la stratégie en 1963, NDLR) : « la vraie guerre et la vraie paix sont peut-être mortes ensemble ». A l’époque, il parlait de la Guerre froide, c’est encore plus vrai maintenant.
Ce brouillage, ce sont les Russes et les Chinois, et ce n’est pas par hasard, qui l’ont conceptualisé avec la « guerre hybride » du chef d’état-major des armées russes, le général Valeri Gerasimov, ou la « guerre hors limites » des colonels chinois Qiao Liang et Wang Xiangsui sur l’art de la guerre asymétrique entre terrorisme et globalisation.
Il n’y a plus de différences entre civils et militaires, entre intérieur et extérieur. C’est très difficile. Avant, on discutait dans un monde bipolaire. Maintenant on ne déclare plus la guerre, on ne fait plus de traité de paix. On est dans une semi-guerre, semi-paix permanente. C’est la guerre de tous contre tous dont parlait Hobbes.

Avec notre manière de penser occidentale nous avons du mal à nous adapter. Etat, guerre : qu’entend-on par là ? Tous nos concepts sont très ambigüs.

Il y a tellement d’interprétations entre local et global, des États faibles, fragiles, qui n’ont pas le monopole de la violence légitime - souvent en Afrique - et avec le terrorisme globalisé des acteurs non étatiques qui peuvent avoir une puissance comparable à celle des Etats. Curieusement, l’EI est plus fort que certains Etats d’Afrique ou d’Asie. Le président américain Barack Obama dit qu’il s’agit d’une bande de voyous mais ils ont quand même des moyens de destruction et on ne peut exclure qu’eux ou Al-Qaïda, dont on ne parle plus mais qui a des restes, se procurent la bombe atomique.

Quel rôle jouent les passions dans cette conflictualité accrue ?
Les passions sont malheureusement souvent hostiles. Les passions positives peuvent être exclusives aussi, d’ailleurs ! Le barbare peut s’embourgeoiser mais le bourgeois peut aussi se barbariser.
L’illusion américaine voulait que la démocratie et le marché soient l’aspiration naturelle, ce que veulent les peuples partout et qu’il suffise de les aider en abattant leurs dictateurs. Stanley Hoffmann disait que les Américains ne comprennent pas les nationalismes des autres !
La Chine ou la Russie ont une revanche à prendre sur l’Occident, comme les pays du sud : voyez ce qui s’est passé à la COP 21, « c’est vous qui avez pollué donc c’est à vous de payer ». Gorbatchev a essayé de surmonter l’héritage de Staline, mais les Russes ont été déçus, ils se sentaient marginalisés, ils ont maintenant le sentiment que Poutine veut restaurer leur fierté, avoir une revanche.
Poutine était au KGB, maintenant c’est les tsars, il fait réhabiliter des gens qui étaient contre la Révolution et veut être à la tête du grand Empire russe et parle de troisième Rome. Il a changé d’idéologie comme de chemise. Il commence à avoir de l’âge mais fait régulièrement allusion à sa jeunesse de mauvais garçon en disant « dans les rues de Léningrad, j’ai appris qu’il faut toujours frapper le premier », ce qui n’est pas rassurant quand on pense à la théorie de la deuxième frappe nucléaire.

Staline est aujourd’hui très populaire en Russie, ce qui m’étonne car tant de gens ont souffert du goulag. Mais le sentiment qu’on était importants, qu’on comptait avec nous, est très puissant, plus qu’on ne l’aurait cru. Un des slogans de Poutine, c’est « nous sommes une nation de vainqueurs, c’est dans nos gênes ». Cela ne veut pas dire qu’il veut la guerre, même si l’on s’est interrogé sur la deuxième guerre de Tchétchénie en se demandant si les attentats à Moscou qui l’ont précédée n’avaient pas été provoqués par le KGB.

Les passions peuvent aussi déboucher sur la barbarisation du bourgeois, l’une des sources du fascisme. Bernanos attribuait cela surtout à la peur, « un délire furieux » qui forme un mélange explosif avec la haine. Lui qui était Action française a assisté à Majorque à la répression franquiste et écrit « Les Grands cimetières sous la lune ». On pense aussi à la répression de la Commune en France. Ce sont les gens relativement rangés qui ont facilité la venue d’Hitler au pouvoir, le slogan des nazis qui se battaient dans les rues, c’était « mort ou marxiste ». Le fascisme a sa propre logique inégalitaire et guerrière.

Djihadistes : même si l’origine n’est pas religieuse, ils ont une forme de croyance immédiate. Ils trouvent une croyance toute prête, certains recherchent la mort, le paradis facile.

En ce qui concerne le jihadisme, Olivier Roy a dit que c’est un nihilisme et c’est vrai. Les gens qui pour des raisons de chômage, de frustration vont vers la violence rencontrent des gens pour se radicaliser. Mais même si l’origine n’est pas religieuse, ils ont une forme de croyance immédiate. Ils trouvent une croyance toute prête, certains recherchent la mort, le paradis facile. Toutes les religions ont leurs intégristes, leurs fondamentalismes. Rappelons nous du chevalier de La Barre ou de la croisade des Albigeois et son « tuez les tous ! Dieu reconnaîtra les siens ». Reste que l’islam a raté sa révolution des Lumières. Mais le pire, c’est de faire de l’anti-islam : l’islamophobie et l’islamisme se complètent.

Quels sont les risques pour les démocraties, qui sont les perdants ? Les réfugiés ?
Le monde est tellement fragmenté, la mondialisation qui rend tellement plus facile la communication, est pleine de dangers, d’inégalités. Il y a les gens dans la mondialisation - les migrants- et les sédentaires dont l’identité est liée au lieu.
Depuis trente ans, la mondialisation a accentué cette différence avec les nouveaux migrants de toutes sortes. Il y a les cartels, les mafias, au sens de trafiquants internationaux, ceux qui ne paient pas d’impôts, tous ceux qui sont illégaux et franchissent les frontières sans passeport, sans rendre de comptes. Les terroristes en profitent, l’EI aussi est comme une mafia : une grande partie de ses ressources financières vient du chantage, du kidnapping.
Et à l’autre bout il y a les réfugiés. Pour Hannah Arendt, le personnage le plus symbolique du XXe siècle c’était l’apatride. Au XXIe siècle, c’est le « réfugié sur orbite », chassé de sa terre mais refusé partout ailleurs.

Je suis frappé par l’absence de solidarité, il y a très peu de solidarité envers les gens qui se noient, des gens comme nous.

Moi-même j’ai été migrant. Je suis venu en France en train. Mon père était dans les affaires, il avait été emprisonné six semaines mais on a pu partir. Des amis ont réussi à partir aussi, d’autres pas. J’avais une éducation française, j’ai profité de « nos ancêtres les Gaulois » ! Je suis arrivé ici avec les mêmes manuels, j’ai passé le Concours général six mois après mon arrivée et j’ai eu le premier prix de français. Mon cas n’était pas isolé. À l’Ecole normale, j’étais élève étranger, je n’étais pas encore naturalisé, il y en avait d’autres.

J’ai beaucoup de compassion pour les gens qui essaient de venir de Syrie ou d’ailleurs. Je suis frappé par l’absence de solidarité, il y a très peu de solidarité envers les gens qui se noient, des gens comme nous. Assad tape sur les marchés, les écoles. Il a tué plus de gens que l’EI mais n’a pas attaqué les Occidentaux et donc on renonce à le faire partir.

Il y a une espèce de mouvement de repli, un nationalisme de refus du monde extérieur. On le voit avec le FN ou Trump qui me fait penser à la pièce de Brecht, « La résistible ascension d’Arturo Ui » ou encore au film de Kazan « A face in the crowd ». L’Europe est en train de stagner et se diviser, je m’afflige beaucoup. La région dont je suis originaire, c’est le comble : ils ne veulent aucun réfugié ! En Pologne, qui allait très bien économiquement, on fait comme en Hongrie où c’est carrément fascisant. Cette Europe centrale tant rêvée donne une image pitoyable. C’était un Occident kidnappé, maintenant c’est le modèle de l’égoïsme. »

- Cet entretien a fait l’objet d’une première publication dans la revue Panorama des idées n° 6 (décembre 2015).




Poster un nouveau commentaire