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Pierre Mauroy, le monument de Mai-81

vendredi 7 juin 2013, par Emmanuel Lemieux

L’ancien premier Premier ministre de François Mitterrand s’est éteint à l’âge de 84 ans. Il reste comme celui qui a accompagné l’espoir puis la rigueur de la gauche au pouvoir, et expérimenté l’alternance politique sous la 5e république.

Politique. Ce 10 mai 1981, et même ce 11 mai dans la nuit, lorsque Pierre Mauroy regagne Paris et le siège du Parti socialiste, rue de Solférino, il se sent un peu seul dans la cohue. À quelques mètres de lui, le nouveau président semble perdu au milieu de l’effervescence. Les deux hommes sont à peu près les seuls à connaître leur pacte. «  Je me suis préparé durant des semaines à devenir Premier ministre », nous souffla-t-il en février 2011, dans son bureau de la Fondation Jean Jaurès. Derrière la silhouette massive, bien des jalousies, des contestations internes et des ricanements permanents viendront de la part des députés, des ministres en cours et des prétendants.
En 2011,à l’occasion du trentenaire de mai 81, nous visitions avec le photographe Olivier Roller, un monument de la gauche. Celui qui fut le premier ministre le plus populaire de la Ve République, et celui qui avait dû passer la main le 17 juillet 1984, après avoir atteint des sommets d’impopularité. Représentant d’une « gauche moules-frites », artisan du travail de l’union de la gauche, il rassura dans un premier temps tous ceux qui avaient voté pour François Mitterrand.

C’est Pierre Mauroy qui, à l’été 1982, dans la maison de Latche, a su convaincre François Mitterrand de passer par une politique de « rigueur »

Le jeudi 21 mai 1981, les choses sérieuses commencent dans « l’enfer de Matignon ». Dans la salle des fêtes de l’Élysée, où le nouveau président de la république vient de prononcer son discours, le tout frais premier ministre est approché par Michel Rocard, qui lui enjoint de dévaluer tout de suite, d’au moins 15 % tout en restant dans le SME, pour ne pas donner l’impression d’être surpris. Pierre Mauroy estime qu’il n’y a pas urgence. Formé après la vague rose aux élections législatives de juin, le deuxième gouvernement – qui comprend quatre ministres communistes – s’applique aux promesses de campagne, celles des 110 propositions du candidat socialiste : semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans, loi sur la décentralisation, abolition de la peine de mort, nouvelle loi sur la communication audiovisuelle, libération des radios pirates…

Vaincre la crise par la relance n’a pas marché. C’est Pierre Mauroy qui, à l’été 1982, dans la maison de Latche, a su convaincre François Mitterrand de passer par une politique de « rigueur ». Après les calamiteuses élections municipales de 1983, François Mitterrand estime qu’il faut sortir la France du SME  ; Pierre Mauroy s’y oppose et persuade le président de procéder à un troisième remaniement gouvernemental, le 23 mars 1983, et à un second plan de rigueur. « Les clignotants passent au vert », dira-t-il sans ciller. L’inflation, le chômage structurel qui voit monter plus de 1,5 million de chômeurs, et les jeunes comme variable d’ajustement le poussent définitivement à renoncer au programme commun, et lui faire accepter le « tournant de la rigueur » incarné par Jacques Delors, ministre des Finances.
Mais c’est la réforme de l’école privée qui va être son tombeau. Sa longévité à l’hôtel Matignon illustre aussi le duo indémêlable de contradictions et de tensions que ce Premier ministre forma avec le président Mitterrand, des contradictions qui s’imposèrent à toute la gauche au pouvoir à ce moment-là. Un tissu de contradictions, et un jeu de l’erreur et de la vérité que portait seul désormais Pierre Mauroy.

Le 8 octobre 2010, un symbole massif du mitterrandisme est tombé : on acta la fin de la retraite à 60 ans, et son recul à 62 ans. Autant déchirer un livre d’histoire. « La retraite à 60 ans, c’est une ligne de vie, c’est une ligne de souffrance au travail, c’est une ligne de revendications, c’est une ligne d’espoir, et je pense que lorsqu’on a une retraite par répartition, elle doit concerner plusieurs générations, et on n’a pas le droit, comme ça, d’abolir l’histoire », s’était époumoné à la tribune du Sénat le Premier ministre Pierre Mauroy, devenu sénateur du Nord.
Toutes ces premières années de septennat, de 1981 à 1984, l’opinion a vu s’effriter un tribun hors pair, et à l’ancienne. Chaleureux, mais parlant plus aux tripes qu’à la raison. La magie du verbe fut peu à peu ressentie comme un charabia incompréhensible, perclus de références militantes et de verroteries de la «  vieille Maison ». En 1983, lors de son dernier remaniement de gouvernement, Pierre Mauroy s’était résolu à supprimer le ministère qu’il avait inventé et pu imposer à François Mitterrand, celui du Temps libre. Un rêve impossible de Front popu s’évaporait…

Né en 1928 à Cartignies dans le Nord, Pierre Mauroy s’est éteint dans ces premiers beaux jours de juin à l’hôpital de Percy. Mais ce monument de la gauche devrait rester.


Photos : Olivier Roller pour Les Influences, Paris, Fondation Jean-Jaurès, 2011.


Repères :

- Emmanuel Lemieux et Olivier Roller, Mai 1981 : Une journée particulière, François-Bourin Editeur (Paris). Publication : 10 mai 2011.


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