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Pierre Péan, la nuit du dernier chasseur

mardi 27 septembre 2011, par Emmanuel Lemieux

Sa nouvelle enquête sur la corruption, La République des mallettes, raconte également la difficulté d’enquêter à l’heure de la mondialisation et de la révolution Internet.

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Pierre Péan (©Fayard) : "Je travaille de façon très solitaire avec mon allié, le temps, mais face à la financiarisation mondialisée, les journalistes vont devoir probablement se doter d’autres outils et d’autres façons d’enquêter."

Lui aussi ! Pierre Péan a eu le droit à son petit bakchich. France-Info lui a offert une montre en guise de remerciement pour n’avoir pas fait faux bond en direct : le journaliste, invité à parler de sa nouvelle enquête, La République des mallettes (Fayard), s’est trainé au studio, "porté par l’adrénaline", alors que sa moto de 400 kilos, suite à une fausse manoeuvre en se garant, venait de lui retomber sur le tendon d’Achille. C’est donc dans une chambre d’hôtel parisien que l’enquêteur plâtré vous reçoit désormais, le fauteuil roulant à portée de main. Un sourire en coin : "on pourrait s’amuser à une psychanalyse sauvage sur cet acte manqué, non ?" Alors que les semaines précédant la sortie de son livre, on glosait beaucoup sur les représailles physiques du personnage traqué par Péan, Alexandre Djouhri, le journaliste s’est fait mal tout seul.

Alexandre Djouhri, mais aussi Ziad Takieddine... En quelques jours, alors que le livre sortait, ces intermédiaires flous épinglés par Péan se sont retrouvés à la faveur de l’accélération de la justice et des révélations d’un Robert Bourgi sur les porteurs de mallettes, dans le bain public. Remarquons que l’aura sulfureuse de Djouhri s’est quelque peu estompée au détriment de son rival, désormais dans le collimateur de la justice .
Mais si comme dans les légendes guerrières et de rue, la rumeur et le laisser-parler sont venus amplifier la réputation dangereuse d’Alexandre Djouhri, le lecteur de La République des mallettes qui s’attendrait à un portrait précis du "faciliteur" d’affaires en est pour ses frais : "Monsieur Alexandre" y est dépeint comme ces silhouettes furtives capturées par la vidéo-surveillance. Il disparaît souvent des pistes officielles, ressurgissant ici et là, qui à l’Elysée, qui en Suisse, en neutrino surpraluminique. Le petit voyou de banlieue des débuts s’est métamorphosé en un très discret affairiste des grands contrats civils ou militaires, dont on entrevoit l’influence mais dont on n’arrive pas à saisir l’humanité, protégé par des boucliers juridiques et des protections de haut niveau (Bernard Squarcini, Claude Guéant), un entregent politique certain et une réputation intimidante ("Je les tiens tous par les couilles !" aurait-il affirmé). A quoi pense t-il ? De quoi Djouhri est-il le nom ? Mystère. Dans le brouillard des comptes secrets et des relations politiques, de l’éther numérique, des informations que l’on ne croit pas malgré leur crédibilité établie et des hoax que l’on gobe tout crû, le jeu de la vérité et de l’erreur semble dopé par les nouvelles technologies et les nouvelles consommations médiatiques. Pierre Péan décrit ainsi les fumigènes, les opérations d’intox et les menaces sous-jaccentes qui l’ont accompagnés durant toute son enquête et avant même qu’il ait envisagé d’écrire un livre !

"Je suis un journaliste à l’ancienne et j’ai rencontré mes limites avec ce livre."

Dans La République des mallettes, un deuxième récit en cache un autre, plus mélancolique, plus inquiet, plus intéressant aussi, sur la profession de journaliste d’enquête : de la difficulté à enquêter à l’heure de la mondialisation financière et des paquets d’informations qui circulent à la nano-seconde. Très peu de documents et de traces tangibles à se mettre sous la dent, beaucoup d’agrégation de sources ouvertes, beaucoup de "off" nécessaires. "Autant mettre sur la table, mes difficultés d’enquête. Je suis un journaliste à l’ancienne et j’ai rencontré mes limites avec ce livre, convient Pierre Péan. Je travaille de façon très solitaire avec mon allié, le temps, mais face à la financiarisation mondialisée, les journalistes vont devoir probablement se doter d’autres outils et d’autres façons d’enquêter : maîtriser les nouvelles technologies, augmenter son expertise de la haute finance criminelle, et sans doute, enquêter à plusieurs en réseau international."
Reste tout de même le fonctionnement balzacien des réseaux politiques, administratifs et économiques français : une chance d’indice pour l’enquêteur autant qu’un fil rouge pour se repérer dans le labyrinthe des affaires qui se sont accumulées en une dizaine d’années, et qui des Frégates de Taïwan à Clearstream, seraient plus connectées qu’il n’y paraissait.

Petits meurtres entre collègues

De fait, le livre qui veut alerter sur un système démocratique grippée par la corruption, est également un réquisitoire très sévère contre certains de ses chers collègues, les journalistes d’investigation. Même s’il rend hommage à Renaud Lecadre, enquêteur de Libération qui a été le premier à exhumer le personnage Djouhri des catacombes, "Je ne suis pas des leurs, martèle celui qui se définit plutôt comme un "enquêteur d’initiative". Ses inimitiés pour Edwy Plenel et Mediapart sont notoires. J’enquête sur des sujets qui sont hors de l’actualité fébrile, et je ne me contente pas de me caler sur les instructions judiciaires en cours, ni de fonctionner comme un auxiliaire de justice, recevant les documents des juges d’instruction, des avocats ou des policiers.", avance Pierre Péan.

Dans son chapitre "La presse à la botte", pas moins de huit pages sont consacrées à Nicolas Beau, ancien enquêteur du Canard Enchaîné qui, devenu patron de Bakchich.fr, aurait cherché un deal financier avec Djouhri, afin de sauver le site subclaquant en garantissant à l’intéressé une paix d’investigation. Nicolas Beau dément, mais l’auteur de La République des mallettes le maintient : "Une certitude : Djouhri a fait taire Bakchich, même si sa voix était déjà chevrotante..."

Les polémiques ont la vie dure. Pierre Péan a refusé de répondre aux questions de Libération sur sa nouvelle enquête : "leur éditorialiste Sylvain Bourmeau a qualifié mon autre livre, Noires fureurs, blancs menteurs, de "théorie abjecte" sur le double génocide du Rwanda. Je rappelle à ces soucieux gens de gauche garants du droit que j’ai été relaxé des plaintes de SOS Racisme pour incitation à la haine raciale." Après avoir songé à attaquer Bourmeau en justice, le journaliste promet de se fendre d’un droit de réponse [1]. Une cassure certaine s’est faite avec la publication de ce livre en 2005. Depuis, nombre de journalistes regardent cet enquêteur d’un autre oeil, fustigeant sa fascination pour le pouvoir et sa compréhension de la raison d’Etat. "Des plaignants comme l’UEJF n’ont pas hésité à me comparer à l’auteur de Mein Kampf", s’agace t-il.

"Pour maintenir ma liberté d’enquêter et d’écrire, Il me faut un succès de librairie sur trois livres"

Soutien indéfectible : Pierre Péan travaille en tandem avec l’éditeur Claude Durand depuis les années 1980. "Même mes livres plus personnels comme Les Chapellières ou bien L’Accordéon de mon père, ont été retenus par Fayard. En règle générale, pour maintenir ma liberté d’enquête et d’écrire, il me faut un succès de librairie sur trois livres", explique l’auteur de Affaires africaines, Une jeunesse française, TF1, un pouvoir (avec Christophe Nick) ou encore, La Face cachée du Monde (avec Philippe Cohen). Entorses : ses enquêtes sur le Rwanda et le quotidien dirigé à l’époque par Jean-Marie Colombani, Edwy Plenel et Alain Minc, ainsi que Carnages, une analyse qui cherche à expliquer que la Françafrique n’est plus et que géopolitique de l’Afrique doit compter sur de nouveaux prédateurs, ont été éditées par la filiale de Fayard, Mille et une nuits. "J’ai vendu Carnages à 25 000 exemplaires, avec un seul article de presse", précise t-il. La république des mallettes s’est fixé à la première place de vente des essais, avec un tirage de plus de 79 000 exemplaires.

Même si Djouhri, personnage typiquement contemporain de la financiarisation du monde et de ses brutalités diverses, lui a donné du fil à retordre ("je m’attends à un procès, au moins"), Pierre Péan compte bien poursuivre son métier d’enquêteur : " à 73 ans, j’ai conservé cette capacité à s’exciter sur un sujet et une longue distance d’enquête. Le jour où je ne peux plus, j’écris mes Mémoires." Certain : Pierre Péan a une mallette ou deux, pleine de souvenirs avouables ou pas.


Repères :

A lire :
La république des mallettes, de Pierre Péan, Fayard, Paris, 481 pages, 23 euros. Sortie : Septembre 2011


[1Contacté par Les Influences, Sylvain Bourmeau assurait, lundi 26 septembre 2011, n’avoir toujours rien reçu de la part de Pierre Péan, indiquant par ailleurs la réception d’une lettre de protestations de Paul Quilès sur ce même éditorial, et la préparation d’ "une page "Rebonds" sur les controverses autour de la responsabilité française dans le génocide rwandais."


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