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Placard (carcéral)

lundi 7 janvier 2013

n.f. (XIVe siècle, argot de prison ). La condition carcérale du moment en trois exemples : Philippe El Shennawy, plus vieille longue peine française ; Laio Yiwu, poète témoin des prisons politiques chinoises à l’heure de la mondialisation ; Aram Karabet, rescapé des geôles syriennes

La condition moderne du prisonnier connaît une forte actualité française et internationale.

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En France, l’une des personnalités influentes de l’année 2012 est, sans contestation aucune, Jean-Marie Delarue. Ce "Contrôleur général des lieux de privation de liberté" (CGLPL), à la liberté d’expression qu’il a su se fabriquer depuis son entrée en fonction en 2008, n’a de cesse de décrire l’état lamentable des prisons françaises. Son rapport au canon sur la prison des Baumettes, à Marseille (Bouches-du-Rhône) a mis le feu aux poudres. Dans la foulée de son alerte, le Conseil d’Etat a ordonné à une administration pénitentiaire particulièrement ballante de faire dératiser au plus vite les cellules en attendant de les débarrasser de la prolifération des cafards. Des rats, des cafards, des murs lépreux, des conditions carcérales particulièrement hors-normes ou pénibles, un témoin privilégié ne les connaît que trop : Philippe El Shennawy (1954).

" S’en tenir à la lettre de la loi peut trahir l’esprit de la justice"

Bio express : âgé de vingt ans, il commet plusieurs braquages. Condamné à la perpétuité dans les années 70, il sort en liberté conditionnelle après quinze ans de détention ; il est arrêté de nouveau en 1991 et condamné de nouveau. Il s’évade à deux reprises, en 1997 et 2004, est arrêté et condamné à chaque fois. Le braqueur qui n’a pas de sang sur les mains a déjà vécu dix-neuf ans en isolement, six en hôpital psychiatrique (on n’a jamais diagnostiqué aucune démence chez lui) et a changé quarante fois de lieu de détention. Sa peine actuelle court jusqu’en 2032.
Alors âgé de 78 ans, s’il ne sort pas avant, il aura passé 54 années de sa vie au placard.

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En 2013, ce détenu présente toutes les preuves et garanties d’une capacité de se réinsérer dans la vie active. Le 12 décembre dernier, il a tenté de se suicider après que les instances judiciaires aient confirmé l’échéance 2032.
" S’en tenir à la lettre de la loi peut trahir l’esprit de la justice", argumente son comité de soutien qui a lancé une pétition pour sa libération. "On ne devrait pas oublier que le but ultime de celle-ci n’est pas de punir et d’infliger des souffrances, mais, après avoir empêché les criminels de nuire, de les amener à réintégrer la communauté des citoyens. " La seule manière désormais de libérer Philippe El Shennawy passe par une grâce présidentielle. Une contre-pétition aux signataires inconnus demande au contraire à François Hollande, le maintien en détention : " L’histoire criminelle de M. El Shennawy démontre, à l’extrême, l’absence de toute volonté d’insertion dans la société. Par deux fois, lors de libération conditionnelle ou de permission de sortie, il a violé la confiance placée en lui. De ce fait, par respect pour ses victimes, pour protéger la société et pour respecter les décisions prises par les jurys populaires, nous vous demandons de rejeter sa demande de grâce." Des dizaines d’intellectuels, de Rony Brauman à André Comte-Sponville, d’Edgar Morin à Pierre Encrevé en passant par Dominique Schnapper, Luc Ferry ou Benjamin Stora, ne partagent pas du tout cet avis, et réclament la libération du placardisé.

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D’autres placardisés ont vécu l’Enfer sous d’autres horizons. Publié le 17 janvier prochain en France, le témoignage de Liao Yiwu, aujourd’hui exilé en Allemagne, est le premier du genre sur les prisons chinoises à l’heure de la mondialisation. Le placard chinois s’appelle laogaï, c’est l’équivalent du goulag de l’ex-Union Soviétique. En 2008, on recensait environ 350 de ces camps de travail et non-droit, mais ils seraient beaucoup plus nombreux encore et engloutiraient près de deux millions de personnes, des détenus de droit commun (prostitution, trafic de drogue) mais également, incarcérés sans procès pour quatre années maximum, des prisonniers accusés de « trouble à l’ordre social ».

Dans l’Enfer du laogaï

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Ce poète imprégné de Baudelaire, de Ginsberg et de Bob Dylan, a été condamné à quatre ans de prison pour avoir écrit un texte dédié aux victimes du massacre de la place Tian ’anmen (1989). Dans le laogaï, il a "vu le vrai visage de la Chine". L’histoire même de l’écriture de Dans l’empire des ténèbres (François-Bourin éditeur) tient de la ténacité et de la résistance rusée : Liao Yiwu a du l’écrire et le réécrire, car la police chinoise a confisqué à plusieurs reprises ses versions manuscrites. Lorsqu’il est libéré du laogaï, l’écrivain s’entête à le faire publier à l’étranger. Les autorités le menacent alors de le réincarcérer au cas où l’ouvrage serait édité, le dissident se résout à l’exil en Allemagne où il réside depuis 2009.

C’est un texte important, à l’heure où "l’atelier du monde" rêve d’être l’un des arbitres de la mondialisation. C’est un texte puissant, mêlant autobiographie, description minutieuse d’un système, fulgurances poétiques et hypermnésie d’une observation des détails et des situations vécues sous tension. L’humour est grinçant comme cette liste de menus chinois au 108 plats proposés mais qui s’avèrent en fait des noms de tortures et de sévices administrés à Liao Yiwu et ses compagnons d’infortune. Dans la postface signée Herta Muller, prix Nobel de littérature 2009, il y est dit que ce texte "par la force de sa langue, devient froid comme un museau et chaud comme une peau, furieux et charismatique." Une autre postface à Dans l’Empire des ténèbres pourrait être conçue dans les mois à venir, car la contestation émanant d’avocats et de juristes contre le laogaï monte en Chine. En écho, un haut responsable des questions juridiques, Meng Jianzhu, a fait savoir, ce lundi 7 janvier, l’abolition envisagée de ce système de rééducation par le travail.

Le prisonnier qui ne se reconnaît plus

Cette évasion du placard par l’écriture, un autre texte sur le fil en fait témoignage. En Syrie, la prison politique constitue l’un des ressorts du régime de Bachar Al-Assad. Un survivant, Syrien d’origine arménienne, militant d’une organisation communiste clandestine, Aram Karabet raconte ainsi son "voyage vers l’inconnu". Voyage. Un drôle de terme doux et romanesque pour raconter son expérience du placard de Damas durant treize années de détention féroces dans les années 1990. Le prisonnier syrien condamné par la Cour de sûreté de l’Etat, sans abdiquer et sans renier ses opinions, croupira dans le terrible camp de concentration qu’est la prison militaire de Palmyre. Des fils invisibles se tissent entre le livre de Liao Yiwu celui de Karabet : une même description de société hiérarchisée des bourreaux et des gardiens, des policiers politiques et des prisonniers, un fonds commun de cruauté, de corruption et de perversion institués, et une même résistance têtue par l’écriture et la mémoire aux aguets. Son retour à la liberté après plus d’une décennie lui permet de se regarder pour la première fois dans un miroir : Aram Karabet s’épouvante lui-même et ne se reconnaît plus, comme il ne reconnait plus sa vie quotidienne et le sens de sa vie. Le prisonnier, après avoir publié en 2009, son témoignage net, précis, sensible d’un mort-vivant réside depuis en Suède.
L’exil est un autre placard.


Repères :

- Le site de l’Observatoire International des Prisons (oip) :
www.oip.org

- Le blog du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté :
www.cglpl.fr

- La Pétition pour la grâce de Philippe El Shennawy :
www.petitionpublique.fr/PeticaoVer.aspx?pi=P2012N33971

- Dans l’Empire des ténèbres, de Liao Yiwu, (Traduit du chinois par Gao Yun, Marc Raimbourg et Marie Holzman), Collection "Les Moutons Noirs", François-Bourin Editeur (Paris), 662 pages, 24 euros. Paru : 17 janvier 2013.

- Treize ans dans les prisons syriennes, d’Aram Karabet (traduit de l’arabe -Syrie- par Nathalie Bontemps, Actes Sud (Arles), 223 pages, 20 euros. Paru : janvier 2013.


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