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Pour qui sonne le Yuan

lundi 24 octobre 2011, par Henri Lacour

Face à la Chine, et dans une moindre mesure l’Allemagne, Jean-Michel Quatrepoint plaide pour un retour du politique et rappelle que les déséquilibres commerciaux abyssaux ont été jadis la cause des guerres mondiales

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Jean-Michel Quatrepoint

Raconter la reconfiguration économique du monde de ces trente dernières années, c’est le tour de force que le journaliste et professeur d’économie Jean-Michel Quatrepoint a réussi dans son ouvrage « Mourir pour le Yuan  » (François-Bourin Editeur). Il y développe la thèse d’une alliance contre nature entre le PC chinois, les lobbies américains, et firmes multinationales pour dicter les règles de la deuxième mondialisation en cours. Plongée dans les tractations incroyables qui ont fait les gagnants et les perdants de ce nouveau jeu, et dans lequel l’Europe et la France ont bien du mal à se situer.

Les deux guerres de l’Opium

Une mondialisation heureuse, vraiment ? Ce n’est pas l’avis du journaliste qui ne cesse de pointer les aberrations de cet ordre économique en cours de déconstruction. Crise des subprimes, du marché des dérivés, de la dette, appauvrissement de la classe moyenne occidentale, pollution mondiale… bien du monde ne s’y retrouve pas.

Or ce n’est pas la première fois que l’on se retrouve dans cette situation. Une première mondialisation a déjà eu lieu. La révolution industrielle, la consommation de masse, le commerce mondial, la pratique des avantages comparatifs, l’ouverture forcée des frontières des empires de l’ancien temps : tout ça s’est déroulé entre 1860 et 1914 en provoquant également la finance irrégulière, la spéculation immobilière et le foisonnement de scandales. C’est la dynamique de l’occident qui a crée les conditions de son triomphe, opéré sur le dos la paysannerie occidentale, du petit artisanat, et du prolétariat industriel. Mais selon la thèse de Brink Lindsey dans «  The Decline and fam of the first global economy  », un cocktail de mesures anti-libérales a entrainé une contre révolution industrielle, une centralisation étatiste et la naissance du nationalisme agressif. Le libéralisme a en effet oublié le facteur culturel, le mouvement ouvrier, et le partage inéquitable de la valeur ajoutée ce qui a entrainé le premier acte de la guerre civile européenne.

Mais cette première mondialisation, c’est aussi et avant tout la défaite de la Chine qui a refusé d’ouvrir ses frontières au libre-échange. Pour cela les Britanniques, les Américains de l’époque lui ont livré deux terribles guerres de l’Opium qui a mis l’Empire du Milieu à genoux . Si c’est de l’histoire ancienne pour l’Occident, les chinois eux ne l’ont pas oubliée. C’est ce retournement de situation que l’auteur s’est efforcé d’expliquer, de manière précise, méthodique et parfaitement abordable.

La « Chine Amérique » tue le japon et se lance à l’assaut du monde

En 1840, c’est la chine qui détient le plus grand PIB mondial. Mais commence pour elle le temps des ténèbres : concurrencée par l’étalon-or, le pays doit subir les assauts de la compagnie des Indes qui ne parvient pas à améliorer la balance commerciale de la reine Victoria. Les deux guerres de l’opium, donnent lieu aux traités successifs de Nankin et de Pékin et amorcent le « siècle de l’humiliation ». La Chine se retrouve dévorée par les triades, les sectes jusqu’au mouvement républicain de Sun Yat sen le « Jean Jacques Rousseau chinois » mais aussi par l’occupation japonaise et les concessions occidentales. Après la guerre civile qui marque la victoire du grand Timonier, le PC proclame Confucius « à la boutique ». S’ensuit la Révolution Culturelle et le "grand bond en avant" avec les résultats qu’on connaît.

C’est 1979 qui marque la deuxième mondialisation : Den Xiaoping qui hait évidement le Japon et anticipe la chute de l’URSS, fait preuve d’une grande vision en choisissant Washington comme son futur allié. C’est le début de la « Chine Amérique  » dans laquelle l’Oncle Sam s’engouffre, voyant là son salut vis-à-vis de la concurrence économique terrible qui lui impose le Japon.

En contrepartie de la future rétrocession de Honk-Kong, la Chine ira dans la zone dollar ce qui tue toute velléité de Tokyo de faire du Yen la monnaie mondiale. La politique monétaire chinoise s’indexe alors sur le dollar car les EUA seront le futur premier partenaire commercial. C’est la fondation de l’union sacrée entre les deux pays continents, isolant ce japon décidément bien trop revanchard. En est pour preuve le G7 de 1985, ou le Japon est obligé de réévaluer le yen ainsi qu’en 1987, lors d’un deuxième G7 lorsque le Japon est obligé de baisser ses taux d’intérêt, cette capitulation monétaire qui a elle-même entrainé les deux décennies perdues de stagflation japonaises.La troisième partie du plan peut alors se mettre en marche : les chinois troque leur main d’œuvre contre le développement impressionnant d’installations de firmes américaines en Chine : on revient un siècle avant sous l’ère de la main invisible. C’est là ou s’installe la nouvelle division du travail avec la production à haute valeur ajoutée en Occident et la production en gros en Chine qui ne manifeste pas encore son appétit conformément à la stratégie des petits pas de Den Xiaoping.

Suite à l’entrée de la Chine en septembre 2001, Le PCC entame sa dernière mutation jusqu’à son stade actuel. Si les dirigeants chinois estiment que les EUA sont dirigés par 100 sénateurs, le lobby pro-chinois et les grands groupes, le PCC contrôle lui le privé. Sur le modèle des 4 dragons asiatiques, la Chine met à disposition sa main d’oeuvre aux firmes multinationales à condition qu’elles investissent dans le pays et qu’elles procèdent au transfert de technologie pour les sous-traitants chinois. Mais la Chine compte bien garder ses avantages comparatifs (main d’œuvre et faiblesse du Yuan) et dès lors n’applique que certains éléments des traités passés avec les puissances commerciales. Or, dès 2002, on observe un décrochage des banques centrales occidentales et des balances commerciales des pays de l’OCDE, sauf pour l’Allemagne. Par quel miracle ?

Le modèle chinois est somme toute assez simple : constitution d’une classe moyenne (300 millions), développement de filières intégrées pour monter en gamme les produits, et constituer un excédent commercial réinvestit directement hors de chine en bons du trésor US. Le modèle repose alors sur l’exportation qui représente 40% de la richesse nationale chinoise. Si c’est Den Xiapoing qui a conçu le socialisme de marché à partir de Canton, la Chine passe aujourd’hui du modèle « made in China » à « créer en chine ». Avec des progrès énormes en informatique, l’essor de grandes universités, et une offensive sur les terres rares, le moteur de la troisième révolution industrielle pour être leader sur les composants de l’industrie de demain. C’est notamment Den Xiaoping qui avait prévu la constitution de ce monopole. La Chine a depuis 30 ans une vision qui lui permet de planifier sa stratégie économique, ce que n’a plus les États-Unis,ni l’Europe, sauf l’Allemagne…

Depuis que la Chine remonte le classement des PIB mondiaux pour arriver à la deuxième place depuis 2010, l’Etat investit dans l’économie verte, le PCC étant parfaitement conscient des enjeux écologiques que son développement implique, ainsi que dans le ferroviaire, le nucléaire, l’aviation, et l’automobile avec toujours la même stratégie : elle utilise les investissements étrangers et profitant des transferts de technologie, tout cela à travers une politique volontariste, héritière de l’économie dirigiste de l’ancienne et véritable Chine communiste.

L’hyper compétitivité monétaire chinoise

En 2011, la chine possède 3050 milliards de dollars de réserves, et demeure le premier acheteur de bons du trésor et détient dix pour cent de la dette américaine. La croissance chinoise n’a pas entraîné une hausse de salaire ou la mise en place d’une protection sociale, il s’agit avant tout de maintenir la compétitivité monétaire qui sert à alimenter le cycle du toujours plus de soldes commerciaux positifs, d’investissements dans secteurs stratégiques, et de cash pour développer l’économie.

On constate une hyperactivité de la Bank of China qui possède de la dette US et la totalité de la dette grecque et qui distribue massivement des crédits aux industries, agences ou à l’Etat ainsi qu’au Soudan. En dix ans, il est venu plus de Chinois en Afrique que d’Européens en 400 ans ! Le rachat d’une partie du Pirée en Grèce a mis en lumière la tactique de Pékin : la Chine identifie des périphéries mises à mal par la crise de zone économique (Grèce en Zone euro), et repère les zones névralgiques susceptibles de créer du profit pour acheter la bienveillance des gouvernements en difficultés (transport maritime à Athènes). La Chine s’implante donc en UE car elle ne désire pas sa chute, afin de sauver les consommateurs de ses produits, et faire taire les pressions sur une éventuelle réévaluation du Yuan. En s’installant au Pirée ou Asterdam, ou dans des petits aéroports du centre de la France, elle provoque de fait une fissure du front anti-yuan Américano-européen.

Après l’industrie, et l’investissement dans le secteur du High tech, la Chine entend rattraper son retard dans le secteur financier avec Honk-Kong qui se pose en rivale redoutable de Londres et Shangaï contre New-York. Pékin a, pour rattraper son retard, acheté les compétences des experts en la matière. Bien que la législation nationale l’interdise, la FED a pourtant permis à Bank of China de racheter 80% de la Bank US East Asia, ce qui a ouvert la porte à d’autres achats. Et la stratégie monétaire des « petits pas » chinoise continue. En 2010, la FED et la BCE se voit contraint d’augmenter leurs taux d’intérêt et Obama se résout à faire marcher la planche à billet.. Comme le dollar se déprécie mécaniquement par rapport à l’euro et au yuan, le peu de compétitivité monétaire perdue du yuan face au dollar se comble par celle gagnée sur l’euro. Quand le dollar et le yuan boivent, c’est au final la zone euro qui trinque, ce qui explique largement la situation dans laquelle elle se retrouve aujourd’hui. De plus en plus, les BRIC se constituent des réserves en Yuan, et entraîne par là, la formation d’un modèle chinois exportable et concurrentiel au modèle occidentale, c’est le modernisme chinois contre la démocratie occidentale.

La décennie perdue des États-Unis

Persuadés de tirer profit de son nouveau partenaire commercial, les États-Unis se sont concentrés de façon imbécile sur le remodelage du Moyen-Orient, en le finançant par la dépense budgétaire et publique, c’est-à-dire par les bons du trésor US détenus par la Chine et la Japon !

Mais c’est l’alliance entre le grandes firmes US et le PCC qui a conduit les USA dans l’impasse,trop confiante sur le principe « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour le pays  ». La croissance économique américaine n’a pas amélioré les agrégats économiques de l’économie US, et a entrainé une économie financière marquée par la titrisation à outrance du marché des dérivés. Les profits US se font en dehors du territoire, ce qui grippe la machine à emploi et agrandit la montagne de dettes. Les Etats-unis sont aujourd’hui drogués aux produits chinois ultra-compétitifs, aux dollars accumulés par les banques centrales de l’Asie du Sud-est. Pour conserver cet « équilibre de la terreur », la Chine va accepter de recycler une partie importante de leur excédent commercial en achetant de la dette américaine qui se situe aujourd’hui à 55 000 milliards de dollars. En 2010, les États-Unis commencent à réclamer lourdement une réévaluation du Yuan face au dollar. La Chine pendant quelques mois n’achète plus de bons du trésor US, c’est la panique. La Grande- Bretagne en rachète, contrairement à la zone euro qui cherche à se dégager de la zone dollar, mais il s’avère que ces bons labellisés britanniques sont des achats chinois transitant par Honk-Kong. Au final les avoirs chinois seraient beaucoup plus importants, un moyen de pression terrible pour maintenir une parité yuan/dollar largement en faveur de la Chine.

La Maison blanche rit jaune

Jean-Michel Quatrepoint nous emmène par la suite dans les coulisses des décideurs et lobbies américains face à l’offensive économique et monétaire chinoise. Le plan Obama de la réforme bancaire a fait l’objet d’une lutte incroyable entre Paul Volcker (l’ancien gouverneur de la FED), favorable au retour du « Glass-steagall Act  » (interdiction pour une banque de dépôt de faire comme les banques d’affaires) et Timothy Geithner, l’actuel directeur de la FED.

Afin de sauver la mise au « club des 9 » (Goldman Sachs, JP morgan, Crédit Suisse…), Tim Geithner a convaincu Obama de ne pas poursuivre les banquiers responsables de la crise de Sub-primes, comme ce fut le cas lors de la débâcle des Saving and loans de 1980 ( 11000 procès, 800 financiers en prison). Mais Obama remet la barre à gauche et menace d’appliquer la plan Volcker qui veut freiner la spéculation financière. S’en suit un déchaînement du lobby financier auprès de la cour suprême et en menaçant de ne plus financer la futur campagne d’Obama. Depuis le déplafonnement du financement des campagnes, c’est en effet la toute puissance de l’argent qui décide l’élection du Présidents des États-Unis, et Obama ne peut se couper des ses soutiens financiers.

Le vote de la loi « Wall Street Reform and Consumer Protection Act » reste par conséquent une montagne qui accouche d’une souris, puisqu’il ne remet pas en cause la consanguinité entre entre régulateurs et superviseurs du monde financier. Les départs dans l’équipe économique d’Obama s’enchaînent. C’est le triomphe de Tim Geithenr qui obtient d’Obama la non réforme du service financier contre la promesse investissement des groupes US sur le territoire national. Il recrute une équipe plus favorable à Wall Street dont le négociateur pour l’entrée de la Chine dans l’OMC, le PDG de Genral Electric Jeffrey Immelt, chargé de l’évasion fiscale, pardon de « l’optimisation fiscale » pour le Big Business.

Le rapport sur la crise financière de la commission d’enquête du congrès de 2009 qui accable la FED arrive trop tard, et en janvier 2011, Obama amorce son virage droitier. Tim Geithner change la loi Dood Franck ( régulation du marché des dérivés) et est à l’origine du Quantitative Easing II, qui est une décision actant l’émission de plusieurs centaines de millions de dollars dans l’économie US. Mais cette gigantesque masse monétaire ne s’investira que sur des secteurs où se font des profits à court terme, sur le marché des dérivés (LBO ,CDS,…). Le patron de NYSE Euronext affirme en conséquence que «  Le marché des produits dérivés représente 65 000 milliards de dollars, 10 fois le PIB mondial. Il est à 98% opaque  ».

En Europe, les conséquences de la crise sont catastrophiques si bien qu’elles remettent en cause jusqu’aux structures économiques mêmes de l’Union européenne dont l’Euro. Un pays s’en tire miraculeusement bien : l’Allemagne, vue selon l’auteur comme une petite Chine. Ces deux pays sont effectivement les principaux bénéficiaires de la deuxième mondialisation.

L’Allemagne et le reste de l’Europe

Dans un style direct, le journaliste poursuit son offensive contre l’Allemagne avec la même logique implacable que celle développée contre la Chine. Partageant le même modèle que Pékin, Berlin affiche son ambition mercantiliste fondée sur l’exportation et la conquête de nouveaux territoires, à travers le même moteur de revanche. Il semblerait que l’Union européenne n’ait rien pu faire pour lutter contre les rivalités intrinsèques liées à son territoire. C’est ce que remarque Jean-Michel Quatrepoint lorsqu’il compare la situation actuelle en Europe à celle du début du XXe siècle. A l’époque, l’Allemagne surpassait la France et la Grande-Bretagne grâce à son modèle fondé sur la qualité et l’exportation, avec un système bancaire au service de l’économie et un consensus entre syndicats et le Kapital.

La réunification allemande a certes couté au contribuable allemand (1500 milliards de dollars) mais a formidablement servi les industries ouest allemandes en bénéficiant de la parité « Ein für eïn  » entre le mark ouest et est. Le journaliste remarque que les relations économiques existaient déjà entre les deux Allemagnes puisque les entreprises est-allemandes étaient les sous-traitants des grandes firmes de l’ouest. Ces firmes ont alors acquis une expérience de délocalisation des sous ensembles, puis d’assemblage à l’Ouest avec un contrôle qualité draconien. Avec l’entrée des dix pays européens en 2004, les firmes de l’Ouest retrouve un « hinterland » et applique ces mêmes méthodes pour et gonflent leurs chiffres d’affaires.

Étant donné le coup de la réunification, l’épargne allemande fuit cependant le territoire. Pour compenser, le gouvernement entreprend alors un véritable dumping économique grâce à l’Agenda 2000 intitié par les sociaux démocrates en la personne de Gerhard Schröder. Baisse de la fiscalité sur les sociétés, et suppression des impôts locaux contre une garantie des entreprises de rester sur le sol national sont au programme. Il s’en suit aussi un fort investissent dans l’économie verte (comme en Chine) et dans l’industrie agroalimentaire, qui surpasse celle de la France.

L’Allemagne profite également des institutions monétaires calquées sur l’EuroMark pour se refaire une santé sur le marché européen, à l’abri des dévaluations compétitives françaises et italiennes, ce qui lui permet par la suite de se ruer vers l’Est, dont l’exemple symbolique est incarné par l’ancien Chancelier Schröder, désormais salarié de Gazprom ! Confiante dans sa force économique, la Chine est devenue son premier partenaire commercial en lui livrant ce qu’elle sait faire de mieux : les machines-outils. Cependant, les conséquences sociales de l’agenda 2000 commencent à briser le consensus allemand : pas de salaire minimum, une classe moyenne en souffrance avec l’essor du travail partiel et d’une classe énorme de travailleurs pauvres, et expliquent notamment la défaire de Merkel face au vert lors des dernières élections de mars 2011du Bade-Wurtenberg.

L’Allemagne tue l’Union européenne

Derrière les sourires de convenance, le couple franco-allemand est en crise. En veut pour preuve les manœuvres avortées de fusion-acquisiation de Siemens sur Alstom par Sarkozy, ou la fusion de Legrand et Schneider refusée par Bruxelles après un lobbying allemand très actif à Bruxelles à cet effet. Il existe en fait une véritable inféodation du politique allemand à son complexe industriel, qui se fait au détriment d’une vision européenne autrefois incarnée par la démocratie chrétienne allemande. Le capitalisme allemand a profité de l’Euro et de l’Europe, mais ne semble plus en vouloir. Angela Merkel ne semble plus être Dame Europe mais plutôt « Frau Germania » qui paraît ne plus croire en un véritable fédéralisme européen.

Cela aurait commencé au Traité de Nice en 2000, lorsque l’Allemagne parvient à faire imposer un nombre de députés au Parlement européen proportionnel à la démographie de chaque État-membre. En 2004, l’Allemagne réclame le même avantage dans la définition des droits de vote au Conseil européen, ce qui rompt avec les principes fondateurs de Jean Monnet et Konrad Adenauer. C’est ainsi que sous le traité de Lisbonne, la France ne pèse que les trois-quarts de l’Allemagne. Les désaccords s’accumulent avec le refus de tenir parole sur les commandes allemandes pour l’avion militaire A400 M ( car l’Allemagne a abandonné son industrie de défense nationale). La chancelière a également porté un rude coup à l’industrie nucléaire française en déclarant subitement son retrait de l’énergie d’ici 2022, et n’ a pas suivi la France dans son aventure libyenne.

L’Allemagne semble donc faire cavalier seul sur tous ces domaines et s’oppose au plan de sauvetage des banques européennes et sur les plan de relances concertés, et s’ils sont arrachés de justesse à chaque fois, l’Allemagne impose ses vues pour une rigueur implacable sur le peuple grec. Jacques Chirac avait perdu la parité au Conseil européen en échange du refus de l’Allemagne à participer à la guerre en Irak, mais Berlin a cette fois-ci torpillé l’Euro-méditerrannée d’Henri Guaino pour s’affirmer davantage sur le plan diplomatique, contribuant davantage à la condition de « nain politique » de la diplomatie européenne.

La monnaie unique est ainsi en passe de tourner au cauchemar pour les Français, italiens, et grecs. « Cela a été une erreur de donner une monnaie commune à des pays disparates avec une banque centrale indépendante sans convergence fiscale, sans harmonisation politique budgétaire, sans solidarité financière automatique », estime François Hollande, qui n’est pas pour autant un farouche partisan de la sortie de Lisbonne ! C’est là toute l’erreur d’une politique monétaire unique à structure économique hétérogène où il faudrait un taux d’intérêt unique et une même croissance économique. Au final, la politique monétaire étant faite pour l’Allemagne, ces performances économiques n’ont « rien d’étonnant  » estime Jean-Michel Quatrepoint.

Cocoricouac ?

Le journaliste revient également sur le décrochage de la France depuis l’ère Mitterrand et pourfend l’idée d’une France qui se régénérerait à travers l’ONU et les institutions européennes, mais ne brillerait plus par son potentiel industriel, sa culture ou la francophonie. Il y a eu en effet un abandon stratégique de la puissance avec une dispersion de l’appareil industriel et diplomatique car il n’y a pas eu de vision au sommet de l’Etat. Au niveau de l’Europe, la Grande Bretagne n’a jamais joué le jeu, ce que fait l’Allemagne aujourd’hui, et c’est la France qui semble s’être bercée de douces illusions. La nationalisme est devenu quelque chose d’haïssable en France, alors que l’économiste Jacques Sapir souligne assez justement que «  la haine de la nation, c’est l’internationalisme des imbéciles ».

On souligne systématiquement que le CAC 40 soit dans le top 500 des plus grandes entreprises mais ce firmes ont privilégié l’exportation de capitaux plutôt que de produits ainsi que et la rachat de firmes étrangères plutôt que leur implantation sur le territoire. On a favorisé la finance à l’industrie en France, et les profits ont été externalisés du territoire. Il y a 25 ans, Alstom et Siemens étaient sur le même pied d’égalité, aujourd’hui Siemens fait deux fois le chiffre d’affaire de son concurrent français. Il faut donc un retour à une stratégie mercantiliste et où l’Europe ni la France ne doivent être la variable d’ajustement de cette deuxième mondialisation.

En 2012, le futur chef d’Etat français devra donc en priorité établir une nouvelle relation avec l’Allemagne et lui faire comprendre que sa façon de procéder ne peut que lui être préjudiciable à terme. Si elle refuse, une solution d’un divorce à l’amiable serait envisageable, mais ça signifierait la fin d’une certaine idée de l’Europe. De plus en plus, un remplacement de la monnaie unique par une monnaie commune s’impose comme une idée pertinente. Un euroNord (Allemagne) et un euroSud pourrait coexister, mais le problème de la gestion de dettes passés s’apparente à un casse-tête chinois.

Les solutions données par le journaliste plaident davantage en faveur d’une nouvelle géostratégie française et veut réinstaurer la primauté du politique sur les lobbies ainsi que la sortie du principe de précaution qui étouffe les industries françaises et le développement économique français en général. Il se contredit sur ce point d’ailleurs puisqu’il réaffirme son engagement dans le nucléaire français, qui nécessite un contrôle qualité plus important qu’à l’heure d’aujourd’hui. Sur le plan de la justice sociale, il se démarque des propositions de gauche car il ne veut pas «  faire payer les riches  ». Bien qu’il affirme que la répartition de la richesse doit être mieux équilibrée entre le travail et le capital aux États-Unis, Jean-Michel Quatrepoint ne transpose pas ou peu cette affirmation dans le cadre français. Rappelons que 10 points de la valeur ajoutée française est retournée dans la poche du capital depuis 1981 , soit 195 milliards d’euros, de quoi envisager une nouvelle approche du budget de l’Etat.

La France a encore de « considérables atouts  » ajoute-t-il : son dynamisme démographique et entrepreneurial, et surtout son épargne, contrairement à celle de l’Allemagne qui s’en est allée dans les paradis fiscaux ou dans l’immobilier des pays du sud. Le marché des assurances vie représente en effet 1360 milliards d’euros qui ne sont pas réinvestis dans l’économie réelle mais dans le marché des produits dérivés. On a privilégié le trading à court terme sur l’investissement à long terme, le titre CBO à base de dettes, plutôt que le capital-risque. Il faut changer les mentalités et lutter contre l’optimisation fiscale des grands groupes, lorsque l’on sait que le CAC 40 est taxé à 8% et les PME à hauteur de 33,2%. De ce constat le journaliste nous faire part d’une nouvelle fiscalité envisageable qui ne manque pas de pertinence.

En effet, il faudrait se rappeler au bon souvenir de imposition forfaitaire des sociétés annuelle qui se base sur le chiffre d’affaire réalisé chaque année, et non pas le même taux en dépit du résultat d’une entreprise. Ensuite, il faudrait revoir le mode d’application de la TVA qui a du plus en plus de mal à s’appliquer à cause de l’essor du commerce en ligne plus difficilement traçable. Il faudrait revoir également la taxe carbone car au lieu d’acheter le droit à polluer pourquoi ne pas tracer chaque produits transportés par une puce pour montrer les dégâts du libre échange ? Enfin la taxe sur les produits financiers est désormais une idée acquise mais ridicule puisque les taxes sur l’échange du marché boursier premier (action et obligation) sont de l’ordre de 0,1 %, alors que la taxe sur le marché des produits dérivés n’est que de 0,01% !

L’ouvrage du journaliste économique tire donc la sonnette d’alarme pour l’économie mondiale qui souffre avant tout de déséquilibres commerciaux abyssaux qui ont été jadis la cause des guerres mondiales. Si le ton est volontiers alarmiste, il se dégage également un acharnement sur les stratégies chinoises et allemandes qui ne font pourtant qu’être dans l’ère du temps. Au final, il prône plus ou moins le retour d’une France mercantile qui se refuse à la division internationale du travail entre l’Allemagne et la France, c’est à dire la fin d’un fédéralisme économique européen et le retour pour le chacun pour soi. Ne faisant absolument pas confiance au Conseil européen ou au G20 pour régler les problèmes systémiques des marchés financiers, le journaliste en appelle à une autre mondialisation ou la valeur ajoutée des entreprises reviendrait aux populations. Il voit donc le retour d’un capitalisme dans les frontières des États-nations, sans forcément remettre en cause la main invisible et le libre échange qui entraîne des rapports de force inévitables.

Enfin si Jean-Michel Quatrepoint en appelle à un retour du politique face à la finance, rien n’est proposé pour une réorganisation de ce politique installé dans des institutions démocratiques vieillissantes. Il n’est nullement question d’une réappropriation de la souveraineté par les citoyens des pays démocratiques pour faire réellement front contre cette incroyable mutation de l’économie mondiale.


Repères :

Lire également les critiques de l’essai, par Jean-Pierre Chevènement...
http://www.chevenement.fr/Mourir-pour-le-yuan-ou-pour-l-euro_a1224.html

et Arnaud Montebourg
http://www.blogs.mediapart.fr/blog/arnaud-montebourg/080911/mourir-pour-le-yuan-un-livre-lire-une-analyse-partager-une-incita


ritournelle,  le 28 octobre 2011 : Pour qui sonne le Yuan

j’ai complétement changé de regard sur les allemands. je n’ai pas du tout le même approche que papy et mamy bien sur, mais effectivement, le changement de classe politique semble y être pour beaucoup dans ce qui nous arrive, contrairement à la vieille garde démocrate chrétienne qui était plus coopératif me semble t-il. bon article, un peu long sur la fin. ça donne envie de lire le livre.


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Par honecker le 25 octobre 2011 : Pour qui sonne le Yuan

M. Quatrepoint a manifestement une dent contre les chinois et les allemands ! je n’avais pas compris en quoi les allemands de l’ouest avaient phagocyté l’est au moment de l’ouverture et comment elle avait profité de l’euro et de l’entrée des dix ! sinon article un peu trop long et assez confus sur la fin mais très instructif dans l’ensemble !


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    spartacus ,  le 2 novembre 2011 : Pour qui sonne le Yuan

    article trèèèèèès long, pourquoi pas mais mieux vaut faire plus de parties. sinon la façon dont est expliqué l’éviction du Japon par l’alliance Chine-Amérique, est vraiment pertinente. dire que le Yen aurait pu devenir la monnaie mondiale, on aurait peut être eu un monde sans sushis.

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