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Pourquoi le prix Nobel ne récompense pas la philosophie

lundi 29 octobre 2012, par Philippe-Joseph Salazar

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Au moment où la Fondation Nobel distribue ses prix de fin d’année aux plus méritants d’entre nous, ( y compris l’Union européenne que la Norvège récompense mais refuse de rejoindre un peu comme si le directeur d’un lycéen privé faisait l’honneur de remettre les prix du lycée public voisin mais « non merci, autrement, chacun chez soi » ), une question se pose concernant l’inexistence d’un Nobel de philosophie.

Pour comprendre cette étrange situation on peut revenir sur l’argumentation fondatrice de la Fondation, bref aux dispositions testamentaires d’ Alfred Nobel – et tenter d’élucider la rhétorique du Nobel, et des décisions qui en découlent, les prix.

On peut procéder différemment, à partir de trois arguments contradictoires : premièrement que le prix de littérature avoisine l’absente voix de la philosophie ; deuxièmement que le prix de la paix peut remplir cette fonction ; enfin que les prix scientifiques, et celui d’économie, relèvent de ce qu’on nomme dans l’univers anti-philosophique anglo-saxon, la « natural philosophy », expression médiévale remise en circulation par l’expérimentalisme anglais. Ces trois objections éclairent la rhétorique Nobel.
Prenons le cas du prix d’économie (laquelle est, chez Aristote, la philosophie pratique de la maisonnée étendue au groupe dans leur rapport aux produits et aux marchandises qui permettent au foyer ou à la cité de « vivre », une définition qui a le mérite de la clarté), les discours d’acceptation de Kenneth Arrow (1972), Friedrich Hayek (1974) ou Armatya Sen (1998) peuvent être considérés comme des essais de philosophie. Mais de par l’usage des références, des graphes et du quantitatif leurs leçons se lisent comme des cours d’économistes.

Dans la longue bibliographie de Sen, qui fait suite à un exposé sur le choix et le possible, catégories philosophiques s’il en est, Aristote est cité mais à partir d’une étude de seconde main. Les Nobel d’économie sont toujours philosophiques par la bande, plus par les implications morales et pratiques pour le « vivre » de leurs théories, que le Nobel couronne, que par la substance même de leurs arguments. Ironie du titre de la leçon de Hayek : « La prétention de savoir ». On attend toujours un Nobel d’économie qui puisse trouver une solution à une crise du « vivre », dans la descente aux Enfers actuelle. Tant de Nobels d’économie, et tant de chômeurs, de pauvres, de laissés pour compte et d’affamés, et tant de financiers qui se trompent et qui trompent. Un Socrate ou un Sénèque auraient de longtemps bu la cigüe.

Les prescriptions du testament d’Alfred Nobel, qui instrumentent le Nobel, pèsent lourd. Le père mort dicte la loi aux vivants – c’est le rôle d’un testament, lier les vivants au mort. Or cette loi d’outre-tombe se veut humaniste et idéale. Elle est à coup sûr rédemptrice : l’industriel qui inventa et fit de la dynamite une marchandise s’il ne fut pas témoin de l’holocauste européen de 1914-1918 comprit cependant à quel point il faisait lui-même, indirectement, ouvrage de Thanatos. Son testament le rachète et récompense ceux qui ont travaillé « vers l’Idéal » humain.

Si le testament de Nobel possède une valeur rédemptrice, c’est qu’un Protestant qui essaie de se racheter, ou même d’expier, doit se tourner vers la communauté. En remettant en circulation, pour des motif humanistes, les fruits financiers d’activités industrielles – c’est le principe éthique des grandes philanthropies américaines, profondément protestantes : une rédemption sociale d’activités industrielles polluantes, dangereuses, aliénantes ou « invasives ». Là est tout la portée éthique des prix scientifiques : on célèbre une invention « idéale » car on espère que ses applications, contrairement aux inventions industrielles, ne seront jamais nocives. En rhétorique cette manipulation se nomme un scénario. La science instaure du bel et du bon dans la connaissance du « vivre « de la Nature. En grec, de l’érôs.
Là est aussi la raison de l’existence du Nobel de la paix : restaurer l’érôs de la vie ensemble. Si les sciences sont des argumentations sur le « vivre » (physique, physiologique, biochimique, économique), le Nobel de la paix s’occupe, lui, d’un « vivre » particulier, le vivre en s’aimant, bref du vivre en paix.

Or le Nobel de la paix pose en effet un problème différent, car il exprime, sous la volonté testamentaire, une affirmation supplémentaire : la paix comme fond de l’humanité, affichée comme une pratique chrétienne de « fraternité ». Nobel était un produit de l’éthique protestante dont l’ossature est une lecture réformée de la conception, chez saint Paul, d’une « communion » fondamentale entre les hommes (koinonia).

Cette conception ne privilégie pas, à rebours du catholicisme, les rites et sacrements et les intermédiaires consacrés, mais au contraire fait du service au prochain l’acte fondamental de piété. Et cet acte, qui est un sacrement, est celui de la « réconciliation », ou restauration de la koinonia à la « vraie vie ». La « paix », forme de l’Idéal humain que célébrait Nobel dont il s’agit ici, est une paix de communion avec l’autre, la réconciliation ou le vivre vrai – signature prophétique du Nobel décerné à Desmond Tutu en 1984, dont toute l’homilétique est ancrée dans la koinonia. Cette option « communioniste » explique la présence importante d’organisations dans la liste des lauréats. Et de protestants.
Le Nobel de la paix côtoie donc la philosophie par le protestantisme de piété communautaire propre à l’Europe du Nord, où se forma la pensée sociale de Nobel. Il s’agit d’une sorte de théologie morale appliquée mais non pas de philosophie. On comprend alors que le récipiendaire de 2010, Liu Xiaobo, soit parfois présenté comme un philosophe de la raison pratique, sous couvert de la Charte 08 qui étendrait à la Chine l’universalisme des Lumières. Il voulait que la Chine vive en paix, « réconciliée  » et non pas re-confucianisée.

Et le prix de littérature, voisin de la philosophie ? De fait, le premier Nobel de littérature fut décerné à un philosophe allemand, Rudolf Eucken (1908). Qui était Eucken ? Un philosophe idéaliste allemand, c’est-à-dire dans la courant de la « Philosophie de la vie » ou Lebensphilosophie, alors en vogue en Allemagne bismarckienne et en France radicale-socialiste, une école, variée, qui plaçait «  la vie  » au centre de l’enquête philosophique. Mais l’orateur qui présenta Eucken ne cacha pas sa satisfaction de voir un héritier de la Réforme en terre nordique être le premier à ouvrir la liste des lauréats de littérature. On est en terrain connu. Le « vivre » dont il s’agit est communautaire du point de vue social et anti-positiviste du côté de la tension vers l’Idéal définie par Nobel – l’Humanité en communion. Communautaire car Eucken est un philosophe porté sur l’éducation. Anti-positiviste car il ne s’agit pas de confondre les sciences (positives) avec la « littérature » (idéale). A chacun son domaine d’action.

Deux autres philosophes auront le Nobel : Bergson ( 1927) et Lord Russell (1950) – or, justement, le premier acclimata au rationalisme français le vitalisme de l’époque, en critiquant le positivisme ; et le deuxième, dans sa leçon Nobel, restera silencieux sur ses positions anti-idéalistes mais fera une éloge vibrant de l’éducation. Le système argumentatif de la Fondation Nobel est cohérent tant que la philosophie est présentée comme une variation des Belles Lettres.

Je m’explique. Quand Alfred Nobel a composé son testament et fixé les termes idéologiques qui, par la suite, fourniront à la Fondation le bref argumentaire expliquant l’attribution de chaque prix, la philosophe restait une activité littéraire. La France et les pays de tradition romane perpétuaient la tradition de la « prose intellectuelle », née avec Montaigne et affermie par le Discours de la méthode de Descartes. Un style d’écriture que Voltaire et Diderot inclineront vers l’histoire ou le roman, ou des formes mondaines, pensez à Candide ou à Jacques le Fataliste, et que Rousseau guidera vers l’essai philosophique soutenu : il est symptomatique que c’est grâce à ce style d’écriture philosophique, littéraire, que le terme de « philosophe » se répandit dans l’Europe des Lumières pour désigner des public intellectuals qui n’écrivaient pas de la philosophie à la manière scolastique et latinisante des universités du Nord de l’Europe. Et même là, les dignes professeurs aux noms terminés en –us, revendiquaient leur appartenance aux litteræ humaniores. Et puis un certain romantisme allemand, celui de Goethe, celui de Nietzsche, reprit le flambeau français de la philosophie comme grande prose ou grande poésie.

Rappelons enfin qu’à l’époque d’Alfred Nobel, la philosophie, comme discipline scolaire, peinait encore à se doter, en France, de toute son armature – dissertation en trois parties, agrégation, chaires –, qu’elle combattait encore la discipline reine, la rhétorique. Tout naturellement donc la philosophie tombait sous la catégorie de la littérature, conçue comme les Belles Lettres, et y occupait, dans la tradition encore scolastique du nord de l’Europe, la place supérieure – à l’instar de la classe de philo succédant à la classe de rhéto dans l’ancien lycée. Eucken, Bergson, Russell convenaient parfaitement à l’ancienne définition des Lettres et le Comité Nobel ne manqua pas de parler à leur sujet soit de leurs dons d’écrivain, au service de l’idéal social d’humanité mentionné.

Ce système argumentatif se bloqua devant le refus de Sartre, en 1964, d’accepter le Nobel de littérature. Enfin un vrai, un grand philosophe ? Et il dit « non ». Depuis, le prix de littérature élude la question. Si le prix Balzan ou le prix Kyoto ont acquis un certain ascendant, cela tient au fait qu’ils ont été créés pour guérir, en partie, la cécité qui frappe depuis son origine testamentaire l’absence d’un Nobel de philosophie. On pourrait établir une liste idéale de Nobels de philosophie, la liste de ceux que la Fondation a manqué de couronner : Martin Heidegger, Paul Ricœur, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jacques Derrida – tous travaillant sur le « vivre ensemble », tous de grands stylistes, tous lus et traduits, tous à leur manière œuvrant « vers un idéal », tels l’hospitalité et l’amitié selon Derrida pour ne citer que lui. Mais, comme l’ont montré le refus de Sartre et la description travestie de sa philosophie, dépouillée de sa dimension révolutionnaire, que donna en son absence l’orateur du Comité Nobel, les philosophes par nature sont émancipés. Ils parlent eux-mêmes. On peut en effet, en décernant le Nobel à un poète ou à un romancier, formuler une interprétation de son œuvre. Ou, on pouvait – car il existe récemment des récalcitrants, Coetzee en 2003, Jelinek en 2004.

Couronner un écrivain procède d’un jugement littéraire. C’est par un tel exercice de jugement littéraire qu’en 2008 un membre éminent du comité déclara que l’Amérique « insulaire et ignorante  » restait incapable de produire un Nobel de littérature. On accepte qu’un jugement littéraire soit subjectif, et relève, comme dit Kant, du « goût ». Les académiciens suédois ont un goût particulier, mis au testeur du testament.
Mais, face à un philosophe, la tâche de juger est d’un autre ordre : une philosophie se contient soi-même. De fait, au regard du projet Nobel, une philosophie travaille toujours sur le « vivre » mais sur un « vivre autrement ». Pensez aux stoïques, pensez aux épicuriens, pensez aux cartésiens, pensez aux nietzschéens. Pour cette raison une philosophie est irréductible à toute direction et à toute formation préconçue d’un « idéal » de vie, surtout déposé dans une disposition testamentaire.

On ne peut soumettre une philosophie à aucun jugement, sauf pour condamner à la cigüe Socrate. Porter un jugement sur une philosophie relève toujours du tribunal. Le seul jugement possible mais fallacieux sur une philosophie est externe, et la conséquence d’opinions politiques. Mais, si on quitte l’ordre du jugement, pour s’engager philosophiquement, on dépasse la croisée des voies et on pénètre dans le « chemin » de philosophie, pour parler comme Heidegger – et on ne peut plus siéger en jugement externe, devant le panneau indicateur. On devient philosophe soi-même.

La véritable question de cette saison des prix Nobel tient donc à ce que veut dire un jugement public, externe, médiatisé sur « la vie ». La passion médiatique envers l’événement Nobel est récente ; elle a créé une global brand, une marque mondiale  ; elle a même précipité la solidification des protocoles de réception qui jusqu’aux année soixante étaient instables et variables, hormis le banquet. Cette médiatisation est devenu un rite de fin d’année, entre les annonces et les discours. Cette passion provoque la déférence (envers les scientifiques) ou la moquerie ou la censure. Elle propulse les universités des lauréats au top du classement Shanghai, et favorise leurs levées de fond. Cette passion est néfaste.

Si la Fondation Nobel ne désire pas devenir une sorte d’agence de notation intellectuelle, elle devrait suspendre ses prix pour un temps, prendre le temps de la réflexion et méditer sur elle-même. Je pense que le Père fondateur y verrait une marque de respect. Les vivants doivent au mort d’y rester vraiment liés.


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