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Principes du journalisme

Mille et un journalismes

dimanche 6 décembre 2015

Mille et un journalismes

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Bill Kovach, Tom Rosenstiel, Principes du journalisme Gallimard, Paris, Janvier 2015

Les crises font réfléchir, surtout lorsque l’incendie gagne les sous-sols que l’on jugeait stabilisés d’une démocratie, et rend floue la vision d’une profession censée témoigner et qui n’a rien vu venir. C’est ainsi que Principes du journalisme (V.O : The Elements of journalism : What new people should know and the public should expect) a été publié en 2001, et connaît une nouvelle édition française en poche. Près de quinze années séparent les réflexions des deux auteurs, Bill Kovach (1932) et Tom Rosenstiel, forgées à l’époque où Internet s’imposait comme le nouvel arbitre et grand organisateur de l’information, du nouveau théâtre des opérations médiatiques. On peut apprécier le destin plus ou moins chaotique des 9 principes d’airain édictés par les deux auteurs, Bill Kovach et Tom Rosenstiel, pour redonner une colonne vertébrale à une information professionnelle et digne de l’enjeu public.
1- S’astreindre au respect de la vérité.
2- Servir en priorité les intérêts du citoyen.
3- Par essence, vérifier ses informations.
4- Conserver son indépendance à l’égard de ceux dont on relate l’action.
5- Exercer sur le pouvoir un contrôle indépendant.
6- Offrir au public une tribune pour exprimer ses critiques et proposer des compromis.
7- Donner intérêt et pertinence à ce qui est réellement important.
8- Fournir une information complète et équilibrée.
9- Obéir aux impératifs de sa propre conscience.

Le monde sans information serait un monde beaucoup trop calme, un tombeau. Un monde où l’information est conçue comme vue d’un drone, collectée uniquement de derrière un écran, gélifiée par le marketing, standardisée et diffusée en flux ininterrompu et à très haut débit d’eau tiède et de buzz constitue le second cauchemar.

En juin 1997, face à l’effondrement de la crédibilité des médias dans les sondages d’opinion et sa répercussion dans les bilans des entreprises de presse, vingt-cinq journalistes, le gotha des grands quotidiens écrits et des médias chauds américains, se réunirent au Harvard Faculty Club de Cambridge afin d’enrayer la chute libre. De ce petit cénacle, sortirent des propositions aujourd’hui portées par le Committee of Concerned Journalists (CCJ). Ce think tank produit des études et des forums publics, en partenariat avec une équipe d’universitaires.
S’appuyant sur 300 entretiens et études avec des professionnels et des intellectuels quant à leur déontologie et leurs principes, Kovach et Rosenstiel, respectivement président du CCJ et directeur du programme Project for Excellence in Journalism, épluchent en détail les aspects du métier, et les démons qu’il faudrait écarter tel l’info-divertissement, ou la non-vérification des faits. La réflexion d’un James Carey, professeur à la Colombia University, résumait la situation, et la résume encore en partie : « Le problème tient au fait que vous voyez le journalisme se perdre dans le vaste océan de la communication. Ce à quoi vous aspirez, c’est de sauver le journalisme de la noyade. » Le modèle économique des médias de l’ère nouvelle lui n’a toujours pas trouvé sa martingale.

La crise du récit et de l’écriture journalistique

L’effacement d’une époque ne cesse d’avoir ses chroniqueurs plus ou moins talentueux. Dans Le Dictionnaire amoureux du journalisme, Serge July (1942), cofondateur et directeur de la publication de Libération (1973-2006), laisse effleurer avec gourmandise, toutes les veines du savoir-faire du journalisme, de Marc Twain aux indispensables muckrackers (fouille-merde) en passant par le new journalism (Mailer, Wolfe, Thompson) et la free presse, et tout ce qui peut donner du goût à l’information et aux affaires publiques. On notera aucune occurrence sur une écriture journalistique audiovisuelle – si ce n’est un zoom sur la téléréalité, et un hommage à l’émission Apostrophes de Bernard Pivot. À travers différents items, on sent un manque pour des formes narratives aujourd’hui en crise : l’écriture journalistique et l’art du récit. De quel contenu et de quels éclatants Émile Zola, Alexandre Dumas, Albert Londres, Kessel, Simenon, Camus, Seymour Hersch accoucheront les nouveaux outils du journalisme numérique ou multimédia ? L’ancien directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, Philippe Val (1952), fustige tête baissée et au canon, dans la tradition des publicistes, dans son essai (très confus) Malaise dans l’inculture, le « sociologisme » et l’abaissement éthique et professionnel des journalistes français. Ceux-là seraient toujours prompts à sortir « un prêt-à-s’indigner » aussi simplet qu’un album bourdieusien à colorier le monde en deux couleurs, celle des dominants et celle des dominés.
En France, il y a très peu de pages nécrologiques aussi excitantes que celles du Gardian, mais on produit des romans sur les journaux qui déclinent. Mathieu Lindon (1955), journaliste littéraire de Libération, mais aussi écrivain, lui, fait son décompte personnel : sous forme d’un journal intime, il relate l’univers de son journal crépusculaire pour lequel il a déjà beaucoup donné durant plus de trois décennies, et qu’il hésite encore à quitter. Le résultat : entre la littérature de l’entre-soi et un texte de la tradition du journalisme subjectif, où l’auteur observateur blanchit comme un fantôme dans une période qui s’emballe. Un autre amoureux de la presse écrite, de l’information et du signe, Umberto Éco (1932), lui propose une fable truculente du vrai et du faux dans le journalisme. Dans Numéro zéro, des journalistes recrutés pour fabriquer un nouveau quotidien se retrouvent embringués dans une machine de calomnie et de chantage. > E.L


Repères :

Lire aussi :
Umberto Éco, Numéro zéro, Paris, Grasset, 2015.
Serge July, Dictionnaire amoureux du journalisme, Paris, Plon, 2015.
Mathieu Lindon, Jours de Libération, Paris, POL, 2015.
Philippe Val, Malaise dans l’inculture, Paris, Grasset, 2015.


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