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Privatisation : la vieille fable des bijoux de famille

Le 9 septembre 2018, par Philippe Liger-Belair

Pourquoi la vente de la FDJ et des Aéroports de Paris pourrait être une bonne affaire

Encore une vieille rengaine, efficace, percutante, bien dans la mouvance anti-marché. À l’occasion de la privatisation à venir de la Française des jeux et, un peu plus tard, des Aéroports de Paris, nous allons entendre et réentendre les commentateurs et les adversaires du gouvernement reprendre en chœur : « L’État vend ses bijoux de famille ». À vrai dire, le tube automne-hiver 2018 avait été testé au printemps alors que le gouvernement préparait l’opinion à la loi Pacte (loi pour la croissance et l’activité) dont on débat depuis le 5 septembre en commission spéciale à l’Assemblée nationale. En mai, la cession par l’État de 4,5% du capital d’Engie avait donné l’occasion à Bruno Le Maire de prononcer le gros mot : « Je vais annoncer dans quelques semaines que nous allons privatiser certaines entreprises pour avoir de l’argent afin de financer l’innovation  ». Bientôt, les députés en débattront dans l’hémicycle.

Parmi les questions que posent les privatisations, l’idée que l’État vendrait ses « bijoux de famille » renvoie au fait que, peut-être, il est en train de se séparer de lucratives participations dont il retire des dividendes réguliers qui soulagent les finances publiques. Autrement dit, pour une fois qu’une activité de l’État ne coûte rien, et même qu’elle rapporte, pourquoi s’en séparer ?

Si cette question est pertinente, le raisonnement qui l’accompagne est le plus souvent erroné : il s’agirait d’une grave erreur forcément motivée par une obscure volonté. Voici ce qu’écrivait déjà l’Humanité à propos de la vente des autoroutes françaises en 2005 : «  Incompétence de Bercy ? Sans doute pas. Nouvelle magouille politico-financière ? Jamais démontrée. Complicité idéologique entre gouvernants et patrons du BTP ? Plutôt vraisemblable sinon comment expliquer que 7 000 kilomètres d’autoroutes françaises, dont la plupart étaient largement amortis, aient été concédés, en 2005, à trois multinationales du béton et du transport (Vinci,
Eiffage et la société espagnole Abertis) pour la somme vraiment modique de 14,8 milliards d’euros ?  » Magouilles, complicité… on retrouve la vieille antienne du catéchisme marxiste sur l’État bourgeois, au service d’une classe de privilégiés. Pas surprenant pour l’Humanité. Mais derrière l’article et avec bon nombre de détracteurs de la vente des « bijoux de famille », on comprend qu’une croyance est particulièrement ancrée, et pas seulement à l’extrême gauche, sur les raisons de telles opérations : c’est le financement à court terme du déficit budgétaire qui inciterait les gouvernements à vendre le patrimoine de l’État. Le tour, bien que connu, est une belle opération politique, puisque la vente d’un actif rentable permet d’alléger immédiatement les comptes publics, sans aucun effort, et sur le dos de sacrifices consentis dans le passé par les contribuables et par les majorités précédentes. C’est d’autant plus honteux que, chantent des chœurs étonnamment à l’unisson, les millions et les milliards de dividendes qu’aurait pu tirer l’État de ses participations dans les sociétés d’autoroute, la Française des jeux, les Aéroports de Paris ou Engie iront finalement… à de riches actionnaires privés.
« C’est un scandale ! » On entend encore l’écho de la marionnette de Georges Marchais au Bébête show, que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître.

Sauf que, sans totalement exclure cette explication rendue crédible par la théorie des choix publics en économie (public choice theory) – qui a aussi l’avantage d’être simple et efficace en ces temps de discrédit du personnel politique – elle ne doit pas nous rendre totalement aveugles. Et disons-le clairement : il est totalement faux de prétendre que la cession par l’État de ses participations dans des entreprises rentables serait une ineptie financière. Non ! la privatisation de la Française des jeux ou des Aéroports de Paris n’est pas, a priori, une mauvaise opération financière au profit d’opérateurs privés qui seraient forcément gagnants.

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Jean Béraud, Le Mont-de-Piété.

Quand on accuse l’État de vendre ses « bijoux de famille », on se place en fait dans le cadre d’une économie vieille de plus d’un siècle.

Un indice devrait nous mettre la puce à l’oreille et heurter notre soi-disant bon sens : chaque jour, des personnes privées, très largement mues dans leurs activités économiques par la recherche de profits, vendent et achètent des participations majoritaires dans des entreprises parfois extrêmement rentables. De même que l’État est amené à considérer la cession des actions qu’il détient, les plus grands affairistes réfléchissent quotidiennement à l’opportunité de vendre leurs parts dans des entreprises dans lesquelles ils ont investi auparavant, y compris quand celles-ci rapportent de juteux dividendes. Qu’aurait-on à y gagner ? La même chose que Georges Soros quand il vendit sa participation dans Apple en 2016 (pourtant extrêmement rentable) ou Warren Buffet, surnommé « l’oracle d’Omaha », quand il céda ses actions dans l’entreprise Duracell en 2014 ou Exxon Mobile en 2015. L’État français, Georges Soros ou Warren Buffet, quand ils veulent céder une participation, évaluent sa valeur en prenant en compte sa rentabilité et déterminent un prix de vente, élevé pour les entreprises jugées prometteuses, faible pour celles jugées sur le déclin. L’acheteur comme le vendeur se livrent au même petit jeu de la valorisation, chacun faisant des hypothèses sur l’avenir, et ils se mettent d’accord sur un prix d’échange. Ce que l’on peut espérer – et exiger – c’est que l’État vendre au « bon prix », voire qu’il fasse une bonne affaire. Rien ne l’exclut a priori.

Quand on accuse l’État de vendre ses « bijoux de famille », on se place en fait dans le cadre d’une économie vieille de plus d’un siècle où les familles thésaurisaient leurs économies, c’est-à-dire qu’elles les plaçaient sous le matelas (parfois au sens propre), pour pouvoir les utiliser pour les mauvais jours. Au temps des plus grandes infortunes, on allait chez un bijoutier ou, pire, au mont-de-piété, pour gager ou revendre à vil prix les bijoux acquis par l’arrière-grand-mère. Rien n’oblige l’État à une telle braderie aujourd’hui. Rien ne prouve qu’il fera une mauvaise affaire en revendant ses actions Française des jeux ou Aéroports de Paris. Ni lui ni l’acheteur ne sont à l’abri de faire une mauvaise affaire. En revanche, si la participation est correctement valorisée – et pourquoi ne serait-ce pas le cas ? – l’un et l’autre sortiront contents de l’opération, et l’État n’aura fait que transformer en liquidités son patrimoine pour en consacrer la valeur à d’autres missions qu’il juge prioritaires.

Alors, la question principale derrière toute privatisation n’est pas : est-ce oui ou non une bonne affaire ? C’est certes un point de vigilance primordial pour Bercy, pour la Cour des comptes qui doit veiller à la régularité, à l’efficience et à l’efficacité de la gestion des deniers publics, et pour tout citoyen soucieux de la bonne utilisation de l’argent public ; mais ce n’est pas la question qui doit motiver la vente ou la conservation d’une participation et d’une activité. La question primordiale est : l’activité sous-jacente (la production d’énergie, le transport public, telle ou telle infrastructure, les jeux de hasard, la construction de matériel militaire, etc.) fait-elle partie des missions de l’État ? Il est impossible de répondre définitivement et universellement à cette question à moins de vouloir instaurer une économie totalement planifiée (quelques expériences qui se sont mal finies…) ou, au contraire, une économie totalement marchande sans intervention de l’État (quelques expériences, moins nombreuses, qui se sont aussi mal finies). De nombreux paramètres entrent en compte, politiques, stratégiques, moraux, économiques, etc. Et la teneur de la décision aidera à se faire une idée sur la conception qu’a le gouvernement du rôle de l’État et sur ses priorités. En tout cas, la question mérite un travail d’explication éclairé qui élèvera la discussion un peu plus haut que la plupart des déclarations lues et entendues de la part des responsables politiques qui, comme la Castafiore, nous assomment en criant sans cesse : « Ciel, mes bijoux !  ».




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