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Procès en corruption du côté de Jinan

jeudi 24 octobre 2013, par Philippe-Joseph Salazar

Tags : Bo Xilai , Chine

Les vieilles habitudes ont la vie dure. Et quand il s’agit de procès politique la Chine millénaire (slogan qu’on répète au visiteur à tout propos, de la tombe de Confucius, qui n’en est pas une, à telle source jaillissante, comme si c’était là une chose extraordinaire qui vaille qu’on le signale – imaginez : « Et voici le Mont Blanc, millénaire ») n’y échappe pas. Ce type de procès relève aussi d’une tradition rhétorique millénaire : purger dans les règles rhétoriques de l’art.

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Assis sous les ventilateurs rafraîchissants du Foreign Correspondents’ Club de Hong Kong, je lis dans le South China Morning Post du 24 octobre, journal « libre » qui n’est pas le pravda-ien China Daily, le stupéfiant compte-rendu de séance du procès à chefs d’accusation à tiroir intenté à l’ancienne étoile filante du régime, Bo Xilai. Stupéfiant qu’un juriste de « la terre ferme », comme on dit pour parler de la Chine continentale, ose publier un compte-rendu, entièrement de mémoire : la prise de notes est interdite (les gardes vérifient qu’en revenant des toilettes un membre du public n’est pas allé, je suppose, prendre du papier pour écrire, mais écrire avec quoi ?). Stupéfiant qu’il ose analyser le procès. Je ne questionnerai pas ses raisons – même si on est en droit de se demander si cette publication n’est pas un texte de commande pour signifier qu’en dépit de tout la justice de la République populaire fonctionne. Tout est possible. Depuis des millénaires. Mais le plus stupéfiant à mes yeux est la phraséologie employée.

Le juriste, qui demeure anonyme (donc : est-il un, deux, trois ?), commence par décrire Bo Xilai en prodige de la bureaucratie : il est environné de dossiers, précisément codés. « Il montre qu’il est organisé ». La naïveté, scolaire, de cette remarque prend toute sa saveur quand le juriste, qui écrit dans un style compassé, qu’il veut « littéraire », compare l’utilisation méthodique qu’en fait Bo Xilai avec un cliché absolu de tout procès politique qui se respecte, depuis des millénaires : le fonctionnaire qui fond en larmes et prie la cour d‘accepter qu’il ne présente pas de défense. Face à face le hiérarque et les seconds couteaux, le maître et les serviteurs, celui qui argumente contre les accusations, les autres qui admettent d’être défaits. Logos face au pathos. Langage hyper-articulé de la maîtrise contre le langage inarticulé de l’acceptation du sort. On rêve d’avoir eu droit à une telle mise en scène dans la comédie d’enquête parlementaire d’un de nos ministres récents, notre Bo Xilai de province rad-soc.

Et pourtant le juriste n’échappe pas à la règle implicite et millénaire d’un tel procès : la qualité de la défense est la preuve de la culpabilité. Trop argumentatif, trop systématique, trop méthodique - ce qui réduisait au silence ses « subordonnés et partenaires » - Bo Xilai a toujours forclos tout débat. Le premier débat réel auquel il est contraint est un débat judiciaire où son talent argumentatif est une preuve de son savoir-faire. C’est en effet un argument millénaire en rhétorique : il est trop beau parleur pour être sincère. Qu’on peut renverser : ce n’ est qu’en étant éloquent qu’on peut se défendre. Bien parler joue donc pour et contre, à la fois. Indécidable.

Le juriste s’en aperçoit et note que Bo Xilai a fait acte de contrition sur le sujet de son arrogance et de son opiniâtreté. « Arrogance » est un mot clef, millénaire, du jugement éthique qu’en Chine on aime à porter sur ceux qui justement défendent leurs opinions. L’arrogant s’arroge la parole. C’est une « faiblesse », juriste et accusé sont d’accord. Etrange qualification : en quoi, défendre des opinions qu’on argumente avec « précision » et « détermination », est-elle une faiblesse ? Ou : de quelle faiblesse s’agit-il ?

Et nous plongeons derechef dans une attitude millénaire : la faiblesse est de ne pas reconnaître que le Pouvoir, ici le Parti, est la véritable et seule force, et qu’en conséquent ce qui semble être une force (savoir et pouvoir argumenter efficacement) est en réalité une faiblesse.

Or cette prise de conscience que les prouesses du logos sont marque de culpabilité joue sur toute la chaîne hiérarchique : « ses subordonnés (notez l’expression : aucun recours à l’hypocrite « collaborateurs » en vogue chez nous) n’avaient pas ses capacités. Ils étaient ses inférieurs, pas ses conseillers ». Dieux merci pour eux : en pleurant et en refusant de se défendre ils restent dans leur véritable position – ne pas mettre au défi la force supérieure, auparavant leur patron, maintenant le Parti.

Mais cette distinction entre « inférieurs » et « conseillers » n’est pas anodine : dans la tradition millénaire des potentats chinois le chef a des conseillers, qui sont des lettrés, bref des spécialistes à la fois des données matérielles (finance, géographie, cens) et des processus argumentatifs (droit, administration, rites, diplomatie). Il prend conseil trois fois, écoute, pense, décide silencieusement et dit : « J’ordonne que … ». Si les choses tournent mal, le conseiller est rarement disgracié. Le chef a pesé trois options, en a choisi une, et une défaite comme une victoire devient son fait. Souvent un conseiller, voyant que le maître a suivi un autre avis, dira : « Qu’il est insupportable de conseiller un maître imbécile » ; et le quitte pour aller offrir son expertise à l’adversaire. Bref le conseiller n’est jamais seul, il a toujours en face de soi deux autres conseillers contradictoires, et le maître de l’action lequel suit son seul jugement après écoute des trois options.

La populace chinoise a suivi des années durant une série télé à grand spectacle, un succès fabuleux, Les Trois Royaumes, où alternent au métronome scènes de bataille et scènes de conseil. La bataille est le résultat du conseil. Modèle millénaire, très différent du nôtre, également millénaire, où le maître souvent est son propre conseiller et son propre expert – et où les conseillers souffrent de se tromper ou d’avoir eu raison. Ce qui est ici reproché à Bo Xilai est d’avoir réduit au silence une tradition millénaire du rapport prince-conseiller, d’avoir été, mais ce n’est pas dit, très occidental dans son approche de l’exercice du pouvoir.

Le compte-rendu du juriste anonyme passe alors à une célébration de l’Etat de droit et cite (de mémoire ? on en doute) un long passage où Bo Xilai célèbre la règle du droit en Chine communiste et demande qu’on la respecte. Très bien, mais la manière dont celle-ci est décrite donne froid dans le dos. Il fait froid, comme on le sait, depuis des millénaires : « Le système du droit dans ce pays est un mécanisme de poids et contrepoids entre la sécurité de l’Etat, le ministère public et les autorités judiciaires ». Bref l’Etat de droit c’est l’Etat tel qu’il pèse le droit. On comprend que le juriste reste anonyme – à moins qu’il, unique ou collectif, soit une émanation du régime. C’est la naïveté de la définition, offerte en exemple, qui stupéfie.

Le plus intéressant toutefois dans cet éloge incongru mais révélateur est qu’il sert de prélude à une démolition éthique de Bo Xilai : le voici qui « hurle et enrage » que le tribunal soit resté sourd à ses arguments ; on lui passe les menottes et on l’embarque alors qu’il crie encore. Il s’enferre dans sa croyance à la force du logos face au Maître. Il revient (ou était-ce auparavant ? le juriste ne donne aucune date) et traite sa femme de « toquée » qui se compare à l’assassin glorieux d’un empereur tyrannique (les clichés millénaires ont la vie dure). Et, avant son départ final, il évoque ses deux fils, puis éclate en larmes : « Il est incapable de continuer ». Peu à peu le juriste a réduit le maître de la parole, le chef du logos, à une loque de pathos. Il l’a réduit à ce que sont ses subordonnés.

Quelle leçon tirer de ce compte-rendu téléguidé d’un étonnant procès (criminel puisque l’épouse « folle » aurait fait assassiner un homme d’affaires anglais, mais politique par ses ramifications, à moins que la ramification ne soit la racine) qui coûta à son principal protagoniste, et à son clan, le pouvoir absolu ? Simplement que les cultures rhétoriques ont la vie dure, que la fabrication rhétorique d’une culture politique traverse le temps, millénaire effectivement.


Repères :

In full : Standing eye-to-eye with Bo Xilai


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