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Prof sous Vincent Peillon : "un travail donquichottesque"

mercredi 18 septembre 2013, par Audrey Minart

Darius raconte dans un journal de bord dessiné sa première année en tant que professeur d’arts plastiques dans un bahut francilien. "Prof année zéro", une réflexion drôle et subtile sur la pédagogie

Société. A chaque rentrée, c’est la même litanie des témoignages d’enseignants désespérés, déprimés sur une Éducation nationale qui se défolie et sur un métier en proie à l’incompréhension de la société et la barbarie culturelle montante. Les témoignages de jeunes profs désemparés ne manquent pas. Surtout depuis la réforme dite de la « mastérisation » qui impose aux enseignants un niveau plus élevé de qualification, le master, mais également une formation pratique moins intense. Cependant, cette fois-ci, le témoignage de Darius, dessinateur et jeune prof d’arts plastiques depuis septembre 2012, a pris une forme un peu plus originale : la bande dessinée.
Après avoir erré plusieurs années dans diverses formations en art et en graphisme, le jeune homme a fini par obtenir son Capes d’Arts Plastiques en 2012. Une option parmi d’autres, comme cela semble être le cas de nombreux jeunes diplômés tentant le même concours après avoir parfois essuyé nombre de revers universitaires ou professionnels. La vocation est parfois réelle, ancienne ou acquise avec le temps. Parfois non. Quoi qu’il en soit, pour le dessinateur, sans perspective d’un emploi réel, la « mastérisation » a sans doute créé un « appel d’air  » :. « Avec mes camarades de formation, on manifestait à l’époque contre cette réforme… Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous sont devenus profs. », constate t-il.

Pour Darius, la « bonne nouvelle  » de l’admission au Capes a très rapidement fini par devenir source de profondes angoisses. Il en raconte quelques unes en images : par exemple, il se dessine sur une Une de journal relatant qu’il « incitait à la révolution  », ou venant tout juste d’être agressé au couteau par un élève…

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Résultat : si ces pires scénarios ne se sont pas réalisés, il n’y en a pas moins eu choc des cultures. Un choc d’autant plus fort que la formation pratique des enseignants a été réduite. En effet, pages très amusantes de cette BD de témoignage, durant ses premiers cours, le jeune prof s’extasie sur l’art et son importance, employant un verbiage inaccessible à des enfants de 11, 12 ou 13 ans… S’il s’améliore rapidement en la matière, les craintes n’ont cessé d’essaimer toute sa première année : comment attirer l’attention d’élèves qui ont pourtant bien d’autres préoccupations ? Le voyage scolaire, l’inspection, les petites joies et tristesses que lui procurent ses élèves, Darius a passé en revue une partie de ce qui a pu le secouer durant cette année particulièrement intense. Interview.

LesInfluences.fr : A en lire votre BD, Prof année zéro, on a l’impression que l’on vous a jeté non préparé dans la « cage aux lions » ?

Darius  : Je suis complètement d’accord ! Je n’ai pas eu un seul cours de psychologie adolescente, ou de pédagogie. J’ai biensuivi 30 heures d’observation en stage, où l’autre professeur m’a laissé faire cours 10heures. Mais cette collègue était présente, ce qui fausse complètement la donne… comme à chaque fois qu’un autre adulte est présent. Ensuite, une fois le concours en poche, j’ai dû me contenter d’une seule petite semaine de formation avant la rentrée. Formation où l’on nous a noyé de bons sens et d’évidences bien pensantes, mais le fait est que l’on est pas du tout préparé à la réalité de la chose. Il faudrait des formations dans le vif du sujet. J’imaginais des vitres teintées, des systèmes d’oreillettes... Mais hormis ces délires, j’aurais aimé qu’on me présente quelques profils de professeurs… afin que je vois ce qui existe, et que je puisse me construire une image à partir de cette variété.

"Je me suis dit : ‘Sois bête de temps en temps, fais des trucs bizarres "

LesInfluences.fr : Vos angoisses ont-elles été exacerbées exprès pour les besoins de cette BD ?
D. : Je n’ai rien dramatisé en ce qui concerne les moments difficiles. J’en ai peut-être même omis. La difficulté première c’est de trouver un équilibre entre sa personnalité, la discipline enseignée et le cadre national et institutionnel. On a l’impression au début d’avoir le cul entre 3 000 chaises : dois-je vraiment punir mes élèves à la moindre incartade, surtout dans la mesure où je n’y crois pas ?... Dois-je vraiment leur enseigner tout ce bloc théorique alors que je sais que ce n’est pas l’âge où ils en garderont quelque chose ?... Et ensuite, bien évidemment, il y a la nécessité de se faire écouter par les jeunes, qui n’ont vraiment pas l’école en tête. Et c’est normal. Le système d’enseignement est daté, dépassé. Il faut constamment dynamiter les élèves, les impliquer, mais pour ça il faut être dans le show constant. Les moments où ça marche le mieux, c’est lorsqu’on fait le comédien, voire le comique. Le problème c’est que l’on n’en a pas toujours l’énergie.

LesInfluences.fr : Dans votre BD, on devine justement une crainte de ne pas réussir à transmettre… Est-ce toujours le cas ?

D. : J’ai parfois l’impression d’évoluer dans une société malade… Quand je leur demande ce qu’ils lisent ou regardent en dehors de l’école, ils me parlent souvent de télé-réalité. Des émissions où l’on se prend la tête pour rien, où l’on hurle… Parfois ils recopient ces codes en classe et peuvent être abominables entre eux. Comment alors développer la compassion ? J’ai parfois une impression de faire un travail « donquichottesque » : comme si le monde extérieur à l’école leur disait tout le contraire de ce que nous tentons de leur apprendre. Je suis parfois frustré. D’autant plus que je n’ai qu’une heure par semaine. J’essaie donc d’insérer dans leur tête de « petits virus mentaux », qu’ils pourraient retenir malgré tout, et leur servir plus tard. Il y a parfois de toutes petites victoires. Un jour un élève m’a dit que lorsqu’il sortait de mes cours, il se posait plein de questions… J’avais envie de lui répondre : « A toi tout seul, tu justifies toute mon année scolaire. » Je crois que tous les professeurs rêvent d’être un jour ce Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus… Mais dans la plupart de ces films, le professeur qui réussit, que l’on admire, est souvent celui qui est à deux doigts de faire sauter les carcans institutionnels. Je crains parfois de ne pas rentrer dans le moule de l’Éducation. On nous répétait sans cesse d’être nous-mêmes pendant la formation… Mais justement, il est difficile pour moi de concilier cela avec la notion d’autorité, pourtant nécessaire pour qu’un prof se faire respecter. Et du coup, je me demande souvent si je n’outrepasse pas mon rôle.

LesInfluences.fr : Cette nouvelle année s’annonce-t-elle plus « facile » que la précédente ?

D. : Oui. J’ai surtout souffert l’an dernier… Mais cette année j’ai décidé de le faire « à ma manière ». Je me suis dit : « Sois bête de temps en temps, fais des trucs bizarres. » Après, le cas des Arts plastiques est différent de celui des autres cours. Je ne les empêche pas de discuter entre eux, considérant que nous travaillons sous forme d’ateliers. Mais le plus dur est de récupérer leur écoute. Je me souviens d’une fois, alors que j’étais en difficultés, où j’ai fini par m’agenouiller comme un Hulk énervé, qui serait en voie de se transformer. Ça a été l’hilarité générale pendant une minute. Mais après cela, j’ai pu les « récupérer ». Je crois que les professeurs qui sont les plus appréciés et donc écoutés et respectés par leurs élèves sont ceux qui restent eux-mêmes.

LesInfluences.fr : Pour ce témoignage, qu’est-ce que le dessin apporte de plus que l’écrit ?
D. : De plus, je ne sais pas. C’est une manière alternative de faire. Et techniquement, plus ancienne. Raconter par l’image permet une approche moins rationnelle sans doute, mais plus affective et plus ressentie aussi. C’est difficile à dire pour moi, parce qu’il y a clairement des choses que je vais écrire plutôt que les dessiner, et inversement. Peut-être s’agit-il de deux terrains d’expérimentations complètement différents.


Repères :

«  Prof, année zéro  », de Darius, Editions François Bourin (Paris), 15 euros. Parution : septembre 2013.

- Ecouter interview de Darius sur France Culture :

http://www.franceculture.fr/oeuvre-prof-annee-zero-de-darius


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