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Putsch

Le 28 mai 2013, par Philippe-Joseph Salazar

#Curzio Malaparte #Grève générale #Insurrection #Mariage pour tous #Putsch #Trotsky
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Depuis le début des “manif’ pour tous” je lis les blogs et forums qui sont d’une opinion opposée. Une moitié du pays, habituée à descendre dans la rue, découvre stupéfaite que l’autre moitié du pays est capable d’en faire autant, et plus. Utiliser Internet pour mobiliser, et mobiliser aussi effacement que par exemple les syndicats, n’est plus un privilège des “modernes” contre les “anciens”. On a même vu la bannière arc-en-ciel de la gay pride récupérée et estampillée “famille traditionnelle”. Tout le monde est désormais à la page. Or ces blogs livrent un même narratif : si la “droite” arrive à mobiliser autant c’est donc qu’il y a désir de “putsch”. La doxa fonctionne toujours au raisonnement automatique. Par contre quand la “gauche” mobilise, la moitié qui la récuse ne parle cependant pas de désir de “révolution” car (raisonnement de cette doxa-ci), la « gauche » l’a déjà faite et refaite, la révolution.

Le problème est que, comme le disait Jean Paulhan dans Les Fleurs de Tarbes, les mots forment des comportements, avec des mots on fait des choses et on pense des choses, et c’est même là le pouvoir de la rhétorique. A force de dire à la moitié du pays qu’elle prépare un “putsch”, celle-ci finira par y penser. Mais comment ?

Dès lors, pour que tout soit clair, autant rappeler comment Malaparte explique la technique du coup d’état [1].

  • D’abord ne pas confondre l’insurrection avec une levée populaire : une insurrection, explique Trotsky, n’a pas pour ressort une grève générale (dogme de la tradition communiste), ni un mouvement de masse, mais un désordre qui paralyse l’Etat. Le désordre désorganise la volonté d’agir des représentants de l’Etat. Mais ce désordre est un désordre spécialisé, une machine composée de rouages discrets : en octobre 1917 au nez et à la barbe des services de sécurité, Trotsky organise un millier d’opérateurs, peu visibles, en petit nombre et assignés à de tâches précises et apparemment sans rapport avec la situation politique (ils entrent dans des bureaux de poste pour se réchauffer, ils observent les télégraphistes tout en fumant une cigarette). Trotsky a compris une chose : intercepter, interrompre, désorganiser les moyens de communication, physiques, électriques et autres. L’Etat a les mains coupées. En transposant au désir de putsch qui inquiète autant une moitié du pays, et le ministre de l’intérieur semble-t-il, l’autre moitié peut réfléchir à comment faire prendre à la première son désir pour une réalité : comment adapter la méthode insurrectionnelle fondée sur le désordre mis dans les communications d’Etat par des groupes « sous le radar ». Faire que les foules des manif’ pour tous soit la forêt qui cache l’arbre. L’insurrection est une stratégie rhétorique : elle exige, comme l’argumenta Trotsky face à Lénine, de voir où sont les points névralgiques de communication, qui sont mieux à même de les investir. A l’âge Internet la donne est encore plus simple qu’en octobre 1917. Aucun croiseur Aurora pour saluer, de manière grandiloquente et inutile, que le vrai désordre est semé. Il suffit d’un clic de clavier.
  • Ensuite ne pas confondre la politique avec la prise de pouvoir : le désir de putsch que la moitié du pays attribue à l’autre se double d’un désir de nommer le meneur, et la déception de voir qu’aucune personnalité à droite ne veuille prendre l’initiative de passer au cran supérieur. En suivant Malaparte on doit faire remarquer qu’un gouvernement menacé veut, désire, espère avoir en face de lui un objet précis : qui mène, qui commande, qui fait des discours, qui enflamme et qui veut nous abattre ? Le désir de putsch qu’on attribue se prolonge toujours d’un désir de nommer le meneur. Mais cette déduction de doxa est un sophisme : elle traduit le putsch dans la routine et la normalité de la politique. Car un putsch n’a pas besoin de meneur unique et déclaré. Prendre le pouvoir n’est pas un acte politique, c’est-à-dire la somme et le résultat de transactions diverses, mais justement une prise. L’action politique rend nécessaire l’évidence de l’agent politique. Le putsch peut au contraire jouer de sa non-déclaration. De fait, la dispersion politique des forces à qui on attribue un désir de putsch peut rendre leur action plus efficace. Il n’est pas nécessaire que les partis à qui on attribue le désir de putsch se mettent d’accord (c’est de la politique) et choisissent un leader, mais qu’ils agissent dans le même sens, ce sens justement vague et doxique mais cohésif qui provoque, dans la masse des manif’ pour tous, le désir supposé de putsch et sans qui le mouvement n’aurait pas d’énergie. Derrière « putsch » la doxa aligne des noms, comme Buonaparte, des acteurs que l’école ou la télé nous disent avoir été l’homme du moment etc., uniques, sans voir que le mot piège la pensée et que ces noms, avec leurs acteurs, sont le résultat non pas d’une force unique mais d’une multiplicité d’acteurs qui souvent sont en désaccord les uns avec les autres. Le putsch n’est pas une transaction politique, et chercher qui mène, uniquement, ou devrait mener, c’est se tromper sur l’action en question, même si la doxa politique naturellement veut toujours mettre en équation tel acteur et telle action en un joli syllogisme rhétorique.
  • Vient alors le choix du terrain : la France est habituée aux coups d’Etat légalistes, c’est-à-dire à des putsch qui recousent la légalité, quand le détenteur légitime se démet en maugréant de l’autorité suprême (1940, 1958). Et le plus souvent il s’agit de l’assemblée souveraine, jamais d’un individu. En France, avec une régularité stupéfiante, c’est toujours la représentation populaire, drapée dans ses étoles tricolores, qui s’aplatit, vote son anéantissement, et devant qui on a parfois brisé la tribune pour lui rappeler que le temps des palabres est fini. Du 18 Brumaire au 1er juin 1958 l’assemblée est le terrain du putsch légaliste. Chaque pays a son terrain. En France c’est l’assemblée. Mais, depuis cinquante ans, la souveraineté en France est aussi détenue par le président de la république : nous vivons dans une dyarchie rhétorique, où le peuple s’exprime une fois par l’assemblée, une fois par la présidence. Le désir de putsch, s’il existe, semble s’être cristallisé, à lire les blogs et forums, sur François Hollande, sur sa personne même – pas sur ses idées ni sur son parti mais, de manière très directe et très intime, sur sa personne physique. Il est à lui seul tout le terrain. Le désir de putsch, qu’une moitié du pays attribue à l’autre, peut-il penser si loin ?

Je brise là, sur cette phrase de Malaparte : « Dans les pays où l’ordre est fondé sur la liberté, l’opinion publique a tort de ne pas se préoccuper de l’éventualité d’un coup d’Etat », à quoi j’ajoute qu’attribuer un désir de putsch à ses compatriotes, dans un pays fondé sur la liberté, c’est en activant un mot, « putsch », activer un argument inavouable sur la nature décidément fragile de la démocratie.



[1Curzio Malaparte, Technique du coup d’Etat, Grasset & Fasquelle, 1966.



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