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Qu’est-ce qu’une assemblée ?

lundi 18 juin 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Le mot « urne » est terrible quand lui donne son épithète : urne électorale, urne funèbre. Dimanche nous avons rempli les urnes de l’Assemblée nationale. Mais qu’est-ce qu’une assemblée, au fait ?

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(Source Klincksieck)

Marcel Detienne, l’ethnologue de la Grèce antique, lie les pratiques d’assemblée à l’autochtonie, c’est-à-dire comment (pour aller vite) des pratiques d’assemblée expriment le sol où se tient leur société, et dont les mythes nationaux disent que les premières tirent racine [1]. Littéralement être un autochtone c’est parler de soi-même (auto) qu’on est de ce sol (chtonie) et, politiquement, représenter cette affirmation par une pratique d’assemblée.

Trois saynètes, pour illustrer pratique et autochtonie.

Sous le ciel de Mexico, rituels rhétoriques d’assemblée

Sous l’immense verrière florale Art Nouveau, joyau de l’Ecole de Nancy, et la seule qui reste sous le ciel des Nouvelles Espagnes et même de cet imperio sur lequel jamais le soleil ne se couchait et qui fit ployer le soleil natif des Aztèques – bref au Gran Hotel Ciudad de Mexico j’arrivai une nuit. Sous la sublime folie de verre le noble cortile accueillait une surboum, smokings et robes longues. Le portier me dit que c’était la fête de frais bacheliers, et je fus transporté dans une scène du film Y tu mama también où les gosses de la bonne société fêtent leur entrée dans l’arène de la vie par une sorte de corrida sociale dont les jeunes taureaux s’adonnent à leur première novillada ou, matadors, apprennent l’estocade pour être un jour portés a hombros sur les épaules de leurs partisans politiques. Je monte à la terrasse faire une libation, en afición des rituels rhétoriques d’assemblée. Il est minuit et la place de la Concorde mexicaine, le Zócalo, est plongée dans l’obscurité. De jeunes fêtards, nœud papillon défait, mèche sur l’œil, viennent contempler dans la nuit leur avenir en regardant, planté au milieu de la place, l’immense drapeau de la République mexicaine, ancien royaume Bourbon et par deux fois Empire comme nous le fûmes. Ces novillos, futurs maîtres du jeu, regardent aussi la place où le lendemain, drapeaux révolutionnaires au vent, quarante mille manifestants clameront en bon ordre leur soutien à l’un des candidats aux élections générales du 1er juillet. De la terrasse leurs futurs leaders contemplent une pratique autochtone. Durant une semaine, chaque jour, j’assisterai en effet à ces manifestations massives et paisibles sur le Zócalo, entre la cathédrale baroque, l’ancien temple aztèque, le palais gouvernemental, et le balcon des spectateurs – le Gran Hotel. Une place qui dès le XVe siècle fut un lieu de réunion, qui au XVIIIe siècle se para de l’ordonnancement des grandes places royales européennes, transformée en jardins de promenade très Tuileries au XIXe siècle avant de devenir vers 1970 une zone pavée, une sorte d’ardoise où s’écrivent et s’effacent, jour après jour, les « manifestations » du peuple souverain. J’ai rarement vu, à rebours de tous les clichés CNN sur le Mexique, d’assemblées aussi « souveraines » dans l’assurance avec laquelle la volonté populaire se donne en auto-représentation, jour après jour.

L’analogie alors se dessine entre la surboum des lycéens qui se préparaient à leur envol vers le pouvoir en rivalisant de ramages et plumages sous la verrière-volière du Gran Hotel (effet-miroir : on a placé deux volières dans le hall), et les manifestations de masse sous la verrière de ciel volcanique lequel repose sur les trois piliers de l’identité mexicaine : les beffrois de la cathédrale de l’Ascension (l’Eglise), les restes du temple de Tenochtitlan (le mythe national anti-colonialiste), et le palais national (la Révolution)– tous trois sortis de la même terre lacustre et se performant sur la grand’ place du Zócalo. On a rarement l’occasion de voir, en un clin d’œil, tout un régime politique se mettre ainsi en auto-représentation.

Les Mormons et pratique originelle du conciliabule indien

Deuxième saynette, à Cheyenne, la capitale du Wyoming. Je m’étais recueilli devant la statue de Kit Carson quand, sur la placette de la grosse mairie en pierre ocre qui sert de Capitol à l’Etat, je fus le témoin impromptu d’une réunion du Tea Party : des petites vieilles burinées assises sur des pliants, un drapeau de gays, des écoliers en survêt’, des motards chevelus dont les bombers étaient brodés du drapeau jaune frappé du serpent à sonnettes et du cri de guerre « Ne me piétine pas ! » (le drapeau original de l’indépendance américaine) et un orateur qui exhortait cette petite foule à « protéger la Constitution » contre l’administration fédérale qui grève constamment les libertés des Etats de la fédération – qui empiète donc sur l’autochtonie de chaque Etat. Et alors surgit le mythe national qui exprime la pratique elle-même, puisque ces petites réunions sont l’anti-Congrès, des « manifestations » au sens fort du mot du peuple américain tel qu’il s’auto-représente à la base : l’orateur appelle son gamin au pupitre, « Fils, dis-nous quels sont les deux plus beaux livres du monde ». L’enfant de sa voix claire : « La Bible et la Constitution des Etats-Unis d’Amérique ! ». Autochtonie : la Bible, on le sait, est américaine (les Mormons lui ont rajouté une suite justement autochtone : Jésus serait apparu en Amérique ancienne et le Missouri est le Jardin d’Eden etc.) et la Liberté éclairant le Monde, emblématisée dans la fameuse statue, une image chère à la Franc-Maçonnerie. Le mythe national américain est éminemment une pratique d’assemblée au niveau le plus local (un trait constant de leur pratique politique) mais par lequel le Peuple élu, libre, éclairé, revendique une mission quasi messianique envers tous ceux (vous et moi) qui sommes plongés dans l’obscurité de notre autochtonie.

En revenant de Cheyenne j’étais allé visiter le Musée des Beaux-Arts de Denver, une sorte de monstrueuse cocotte en papier aluminium posée sur un downtown désolant de parkings et de parkings et de parkings, avec trois étudiants drogués à l’Evian. Je traverse les tristes salles d’art contemporain et j’entre dans la salle, éloignée, réservée à l’autre autochtonie, « Nos Ancêtres les Indiens ». Un totem, dix mètres de haut, cruellement hiératique, pontificalement oratoire, appelant de sa voix muette et de ses bras tronqués à la vengeance contre le Visage-Pâle et sa tyrannie et le viol des traités dûment signés, et la spoliation des terres, et la sujétion des Comanches et des Sioux et leur relégation dans les cirques à la Buffalo Bill, toute l’horreur glaçante de l’holocauste indien. Face au totem, dans une vitrine, un fétiche, une minuscule et ravissante sculpture en os de morse, un objet de culte, une oie divinatoire des lointains Indiens de lʼAlaska, « entre 500 avant JC et 1000 après JC » (le message implicite est que lʼart des Native Tribes ne change pas, donc une fourchette d’erreur de 1500 ans c’est bon pour eux… ailleurs, on raffinera à vingt minutes près pour un Polaroïd à la noix de Warhol).

L’analogie entre le drapeau avec son serpent à sonnettes fétiche et l’oie fétiche alors apparaît : une population chasse l’autre, un mythe fondateur en expulse un autre, mais la pratique autochtone reste. A Cheyenne comme dans la salle funèbre du totem et du fétiche de Denver il s’agissait d’exprimer un rituel désiré, appelé, voulu de possession par la parole en petite assemblée locale – qui explique en retour la passion américaine pour les histoires de hantise paranormale, de vampires, bref de possession démoniaque [2] : le sol américain est une affaire de « qui le possède », et comment les dépossédés (Indiens massacrés, esclaves vendus par leur tribu d’origine, petits Blancs clochardisés, sans-papiers, Mexicains passant leur Río Bravo) « hantent » cette terre sans qu’on sache trop s’ils y sont autochtones ou pas. Mais ce qui les unifie demeure la pratique originelle du conciliabule indien, local, de base, proxime qui fournit la bonne norme d’assemblée et qui, elle, n’est pas un objet d’exorcisme mais (c’est le terme inverse) d’ adorcisme.

D’Allemagne, dire le Lebensraum

Troisième saynette, en Allemagne où la forme la plus ostentatoire de la pratique d’autochtonie plonge ses racines dans une culture de performance, d’action réglée en masse. A ce propos Victor Klemperer, le commentateur de la rhétorique nazie, relève que les communicants allemands d’alors inventèrent un mot pour nommer les manifestations organisées par le pouvoir hitlérien, Staatsakt [3] : des représentations officielles de masse où l’État et le peuple sont et se voient, fusionnellement, en acte. Hegel, philosophe de l’État allemand par excellence, nomme cela dans son inimitable sabir : « La réalité effective de l’Idée éthique » [4]. De fait, dans la tradition politique germanique, l’opposition que la culture politique française fait entre l’État et le Peuple-Nation, n’existe pas : elle fonctionne sur la croyance au Volk dont l’État représente, justement, « l’état » : littéralement le Staat met en scène et donne à avoir ce qu’est « l’état du Volk », et permet au Volk de mieux se voir lui-même. Bien abstrait ? Exemple : de nos jours, un équivalent du Staatsakt hitlérien c’est la Loveparade berlinoise : elle se déroule presque sur les mêmes lieux que les parades militaires prussiennes et son assemblée-disco de clôture, l’Abschlusskundgebung, réunit un bon million de personnes sous le regard d’un totem, la sinistre Colonne de la Victoire (célébrant les défaites des ennemis du Volk, de la France en particulier). La première Loveparade précéda la chute du Mur de Berlin et la restauration de la Grande Allemagne : la pratique fusionnelle d’autochtonie anticipa la pratique politique d’unification. Ça ne s’invente pas.

Le philosophe Heidegger, natürlich, eut l’expression juste pour qualifier cette opération allemande de l’assemblée sur le sol, l’être-là (le Dasein comme on dit en philo) où se tient son peuple : « Tant que nous oublions de nous poser la question de la fonction concrète de la rhétorique, nous perdons la possibilité fondamentale de l’interpréter et de voir à travers elle qu’elle n’est rien d’autre que la discipline où le Dasein s’interprète expressément de soi-même » [5]. Tel est donc le mythe allemand sous-jacent à cette pratique d’autochtonie : le Miteinandersein, l’être-l’un-avec-l’autre politique, puissamment sensualiste et propre au Dasein, à l’être-au-monde allemand, c’est-à-dire à la vision du Lebensraum, cet espace vital nécessaire à l’optimisation du peuple allemand. Ce mot de Lebensraum est tabou dans l’Union européenne mais quand on considère l’excitation, comique à mes yeux, des Allemands à propos de la Grèce (où, avides de sun and sex, ils ont dépensé comme des marins au bordel, et où leurs banques ont exposé leurs économies, médusées de luxure), contre ces Grecs fainéants, dépensiers, idiots, pas vraiment Européens, à la limite de l’humain, bref pas d’Europe, il s’y affirme précisément que d’Allemagne l’autochtonie exige un espace pour exister et pour que la pratique fusionnelle puisse prendre racine. Un Grec ça ne fusionne pas, ça refuse de fusionner, ça fait bande à part, ça nous casse le jeu et ça nous casse le Lebensraum : « Il suffit de regarder autour de nous en Europe, à commencer par l’Allemagne : nos enfants nés aujourd’hui ne verront plus en 2020 de neige sur le Zugspitze, le plus haut sommet d’Allemagne. Dans la région d’Allemagne où j’habite, nous devons nous demander si des arbres comme les chênes pousseront encore » [6].

Comment être représenté

Pour conclure ? Je ne sais pas ce qu’est, en France, notre pratique d’assemblée, ce qu’est notre autochtonie, ce qu’est notre mythe national d’assemblée. Mais tout le monde voit bien que le parlement tel qu’il existe avec un Sénat prébendé qui s’occupe de faire du mécénat artistique et de bien loger ses hiérarques, une assemblée hétéroclite et servile, un gouvernement qui, de fait, ne rend des comptes qu’au président, un conseil constitutionnel où trois anciens présidents siègent de droit du seul fait qu’ils ont été, une justice qui n’est pas, comme l’avait voulu Montesquieu, un pouvoir indépendant, et un président…je brise là. Mais qu’on commence à réfléchir à ce que veut dire « la représentation nationale » et si notre système actuel est celui qui nous représente le plus justement. Une fois cette question réglée, on pourra commencer à établir les modalité rhétoriques du fonctionnement de la Représentation nationale.


[1« L’art de fonder l’autochtonie. Entre Thèbes, Athènes et le français de ‘souche’ » Vingtième Siècle. Revue d’histoire, Année 2001, Volume 69, Numéro 1, pp. 105 – 110. Sous la direction du même, Qui veut prendre la parole ? , Le Genre Humain/Le Seuil, 2003.

[2Voir ce qu’en dit Hollywood Reporter (http://www.hollywoodreporter.com/news/why-so-many-horror-movies-32816 ).

[3Victor Klemperer, LTI. La langue du IIIe Reich, Paris, Agora, 1996.

[4G.W. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Paris, Vrin, p. 258, § 257.

[5Martin Heidegger, Marburger Vorlesung Sommersemester 1924, in Gesamtausgabe, XVIII, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 2002, p. 110. Ma traduction, ad usum delphini.

[6Discours de la chancelière fédérale Mme A. Merkel, Davos, 24 janvier 2007 (www.bundesregierung.de).


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