Quand Dieu est manager tout-puissant

Le 19 octobre 2018, par Emmanuel Lemieux

Le croyant radical moderne se conforme parfaitement à l’organisation contemporaine du travail : individualiste, isolé et numérique.

Société. Dieu avant l’employeur ? Spécialiste des questions sociales, expert dans la prévention des risques professionnels, Denis Maillard a publié un essai clair, stimulant et dérangeant. Quand la religion s’invite dans l’entreprise documente les effets de la croyance religieuse sur l’organisation des entreprises, et les questions immenses qu’ils soulèvent. Lorsqu’une croyance et ses préceptes contrôlent et règlent la vie du croyant, comment peut vraiment tenir un règlement intérieur, une organisation précise et un mode de relations jusqu’alors collectif ? Il y a encore cinq ans, un essai pareil aurait été considéré comme un Ovni intellectuel dans un pays tel que la France dont la visée de laïcité est précisément de se détacher des passions religieuses. Pour 82 % des Français interrogés en 2014, « la religion représente une affaire strictement privée et personnelle » et 83 % souhaitaient que « l’entreprise demeure un lieu neutre » (Observatoire Sociovision, étude justement intitulée « Une demande de discrétion religieuse dans la vie collective », octobre 2014). Une écrasante majorité de citoyens, par ailleurs travailleurs, vit et plébiscite cette conception des affaires religieuses dans l’espace public.

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Denis Maillard, {Quand la religion s’invite dans l’entreprise}, Fayard, 228 p., 18 €. Publication : novembre 2017.

La religion problématique du moment en France est l’islam. « Mais on en a connu bien d’autres, et le phénomène puissant – et planétaire – des évangélistes est devant nous, il ne devrait pas tarder à nous poser les mêmes questions d’intégration dans le monde du travail  » prévient cet intervenant en zone de conflit spirituel. À vrai dire, Denis Maillard intervient rarement à chaud (« Deux cas seulement m’ont été présentés ces trois dernières années »). On l’appelle peu car DRH et patrons répugnent à avouer leur perplexité devant une salariée voilée ou un collaborateur qui refuse de serrer la main d’une femme ou de toucher le volant de l’autobus qu’aurait précédemment conduit une collègue. Sourire de Denis Maillard : « On m’explique très souvent, surtout dans le privé où le principe de laïcité n’est pas obligatoire contrairement au public, que le problème sera réglé entre personnes intelligentes, sans faire de bruit ni de vagues, mais on m’invite beaucoup pour tenir des conférences préventives et explicatives sur le sujet de la religion dans l’entreprise.  »

Depuis 2015, et son pic de fièvre des demandes et des questions, la question du management de la laïcité dans l’univers du travail est devenu un sujet de réflexions. « Nous disposons de très peu de données sur le fait religieux au travail, c’est du déclaratif essentiellement, et les cas litigieux ne sont pas toujours mentionnés. » Mais sur le terrain, se devinent de façon impressionniste, les difficultés, les perplexités et les impasses. Ainsi l’Institut Randstad, associé à l’Observatoire du fait religieux en entreprise (Ofre), publie une étude annuelle. Selon leurs statistiques, les cas inhérents à la croyance religieuse ne représentaient que 7,5 % des cas repérés en 2017. Mais cette minorité des litiges « bloquants » recensée met « un manager sur cinq » en situation de « débordement par le fait religieux » – notamment tous ceux en première ligne, chefs d’équipe et agents de maîtrise.

Rappeler les règles est bien plus efficace que le laisser-faire

L’essai débute avec la situation spectaculaire de la RATP en banlieue. Après les attentats du 13 novembre 2015, l’opinion a découvert l’un des visages du terrorisme islamique : un salarié bien de chez nous. Samy Aminour était un ancien machiniste de la Régie entre 2011 et 2012. Le terroriste travaillait au centre bus de Pavillons-sous-Bois, en Seine Saint-Denis. Avec cette information médiatisée, les actionnaires de la RATP que sont l’État et la région Île-de-France, réalisent l’influence des pratiques religieuses dans au moins trois centres de la région parisienne. On serre les rangs, direction et syndicats, mais en interne le trouble est très net. Pourtant les remontées de terrain inquiétantes remontent au moins à 2012, comme en fait récit l’observateur bien informé. Au lendemain des attentats, la présidente Élisabeth Borne (aujourd’hui ministre des transports) doit elle aussi reconnaître que « certains pans de l’entreprise lui échappent  ». Les cadres du département bus et tramways reconnaissent que le management classique est battu en brèche à Pavillons-sous-bois depuis un certain nombre d’années : multiplication de revendications communautaires, pièces collectives fermées et inaccessibles à la direction, refus de la poignée de main aux collègues notamment féminins, autobus immobilisés durant la prière de leurs conducteurs…

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Denis Maillard, théo-expert en entreprise (D.R). Né dans une famille lyonnaise « catho de gauche », il a été marqué à l’IEP de Lyon par les cours de Luc Ferry (« Un pédagogue extraordinaire, Raymond Aron allait assister à ses séminaires sur Kant »). L’apprenti philosophe politique poursuit dans les années 1990 à la Sorbonne, suit Marcel Gauchet et effectue sa thèse « Libéralisme et conservatisme » sous la direction de Philippe Raynaud. Les études mènent à tout : il va être rédacteur en chef des publications de Médecins du monde (il en sortira un essai cruel, « L’Humanitaire, tragédie de la politique » sur l’apolitisme stérile des ONG, Michalon, 2007) avant d’être nommé chef du service de presse de l’Unédic. Depuis cet observatoire privilégié, les questions sociales commencent à le passionner. Il s’aguerrit dans la grande crise dite des « recalculés » et le conflit long des intermittents du spectacle. L’ancien dircom rejoint le cabinet Technologia, sur des sujets variés et cruciaux, du burn-out et des suicides professionnels, des impératifs de gestion et des standards du privé appliqués au secteur public. Il a créé au début de l’année avec Philippe Campinchi, son propre cabinet, Temps commun, qui étudie l’impact des faits de société, et notamment « l’ensemble des radicalités », sur le monde du travail.

« Je ne crois pas à des offensives planifiées des intégristes, mais plus sûrement à une forme d’esprit public de nonchalance – ou de laisser-faire lâche - qui laisse s’installer un état de fait dans l’entreprise. Lorsqu’on rappelle les règles et qu’on les exerce, les phénomènes religieux régressent » assure Denis Maillard. Pour contenir le phénomène qu’elle ne peut plus nier, la RATP (mais aussi Pôle Emploi, le ministère de l’Intérieur ou la mairie de Paris) s’attache à rappeler aux futurs collaborateurs, les règles non négociables de la laïcité des agents du service public.
La société Paprec (recyclage de papier), grosse employeuse de salariés multiconfessionnels, elle, ne barguigne pas et a laïcisé son règlement.
Un tacle de Denis Maillard : « Ce sont souvent les syndicats qui ont pris peu à peu la suite du patron paternaliste pour relayer les revendications religieuses  ». À ce jeu, Force Ouvrière ne mégote pas. Depuis vingt-cinq ans, le calendrier de fin d’année FO pour les usines Peugot d’Aulnay-sous-Bois et de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) est adapté au public et aux pratiques musulmans.
La loi du 8 août 2016 (validée par la Cour de justice de l’Union européenne) est venue renforcer un cadre législatif déjà précis, permettant à l’employeur d’introduire dans son règlement intérieur une clause relative au principe de neutralité. Le salarié croyant peut se voir imposer « une restriction de la manifestation de ses convictions, notamment politiques et religieuses  ». À la condition que ces restrictions tiennent compte des « nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise ».

La peur du mélange, de la contamination ou de la souillure

La véhémence revendiquée de la pureté religieuse est un phénomène plus perturbateur. « Avec le port du voile, le halal (« permis » ou « licite » en arabe) constitue le grand marqueur identitaire des musulmans. Se manifeste la peur du mélange, de la contamination ou de la souillure  » nous indique Denis Maillard. Grâce aux travaux de la sociologue Florence Bergeaud-Blackler, on sait que le halal est aussi ce qui a favorisé puissamment l’islam de marché (des consommateurs comme les autres mais en même temps, par le jeu du marketing, qui cultivent ses différences), mais aussi induit une conception hygiéniste de la séparation sociale. Durant des siècles, le principe du halal ne concernait exclusivement que la viande cérémonielle, celle consommée lors de la fête de l’Aïd par exemple, mais massivement, à partir de années 2000, le halal s’est étendu quasiment à tout ce qui se consomme. Denis Maillard analyse : « Il s’agit de glissements successifs qui ont vu les musulmans embrasser peu à peu le modèle irano-wahhabite de consommation dite « licite », c’est-à-dire d’articulation entre le religieux et le politique. »
Cette injonction de la pureté (ce qui est pur et ce qui ne l’est pas) peut entraîner des conflits déconcertants et des confrontations symboliques graves dans le monde du travail.
Choses vues dans une entreprise pour une innocente fête de fin d’année : un conflit est né de l’exigence de salariés musulmans, réclamant d’avoir un buffet strictement halal. Ils refusaient de prendre le risque de voir leur alimentation souillée par celle des non-croyants qui partageraient leur espace.
C’est un grand paradoxe du religieux dans la mondialisation : le croyant se réfère à une communauté de croyants et de valeurs pour mieux s’imposer individuellement « La pratique religieuse qui tient souvent du bricolage est un accélérateur d’isolation au sein de l’entreprise », formule l’essayiste. Pour contrecarrer la simplicité d’accès de religion tel que l’islam et l’évangélisme dans la mondialisation, Denis Maillard préconise « une version universalisable de la laïcité et prête à l’export ». Designers de la République, à vos armes d’intelligence !

Le management moderne encourage le salarié expressif, mais le croyant radical pousse cette logique d’affirmation de soi de façon spectaculaire.

L’idée forte de Denis Maillard est philosophique : ces litiges religieux qui surgissent au sein des entreprises, certes minoritaires, ne seraient-ils pas les symptômes d’un nouveau mode de travail ? « Individualisation, subjectivisation, identité : l’organisation contemporaine du monde du travail semble taillée sur mesure pour les croyants » écrit-il. Le management moderne aime le salarié expressif. Avec le croyant radical, cette expression affirmée est poussée jusqu’au bout et de façon spectaculaire. C’est le grand paradoxe du religieux : le croyant se réfère à une communauté de valeurs pour mieux s’imposer individuellement. Ce travailleur qui se sent peu concerné par un monde du travail, traditionnel espace de civilité, est formaté par l’individualisation, la fragmentation des tâches et la numérisation.
Le défi à relever ? Recréer les conditions d’un monde du travail en commun. « Dans ce contexte nouveau de management, le travailleur croyant radical, exerçant sa foi à la manière d’un charismatique, en s’isolant, en télé-travaillant, y trouvera son compte et son épanouissement, décrit Denis Maillard. Or, je soutiens, moi, comme beaucoup d’autres, que l’entreprise devrait continuer à représenter ce « lieu d’un lien » : on ne travaille jamais seul, et la vie en société ne se déroule pas dans une bulle individualiste. »

À lire également
- Florence Bergeaud-Blackler, Le marché halal ou l’invention d’une tradition, Seuil, 2017.
- Étude 2017, Institut Randstad et Observatoire du fait religieux en entreprise.

QUE LISEZ-VOUS ?

« Ce que je lis en ce moment : plein de livres différents en même temps !
- Le dernier numéro de la revue Le Débat, notamment les articles sur le masculin (il se trouve que je suis un homme binaire…) ;
-  L’essai des frères Tavoillot : L’Abeille (et le) philosophe (trouvé en livre de poche et en solde chez Gibert) ;
- Le commis de Bernard Malamud (1957, nouvelle édition chez Rivages, sur une traduction de l’anglais de J. Robert Vidal), après avoir terminé le roman de Didier Leschi, Rien que notre défaite (Cerf) ;
- L’essai lumineux de Pierre Musso : La religion industrielle, monastère, manufacture, usine, une généalogie de l’entreprise (Fayard). »




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