Quand Hitler était le chouchou de la presse

Le 11 février 2019, par Philippe Lecardonnel

L’idée : Comment des centaines de journalistes correspondants dans l’Allemagne nazie se sont fourvoyés.

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Daniel Schneidermann, Berlin, 1933, la presse internationale face à Hitler, Seuil, 450 p., 25 €. Publication : octobre 2018.

Histoire. Daniel Scheidermann s’est plongé dans les archives pour constater l’aveuglement des correspondants et reconstituer, par le détail, la vie quotidienne des 200 journalistes étrangers en poste à Berlin lors de l’ascension d’Hitler au pouvoir. Que retient-on de cette exploration ? Que dans leur grande majorité, les chers confrères de l’époque furent d’une grande cécité face au barbarisme triomphant, voire d’une immense indifférence ou lâcheté (ou les deux !) devant la persécution des Juifs et d’une coupable complicité avec les dignitaires du régime nazi. Bien évidemment, il faudrait se garder de juger l’époque avec des lunettes d’aujourd’hui et l’animateur d’Arrêt sur images s’y efforce autant que faire se peut. Qui sont-ils ces honorables correspondants, uniques sources d’informations (hormis la propagande allemande) d’une Europe qui se relève à peine de la guerre, gangrenée par un antisémitisme ambiant et banalisé, terrifiée à l’idée que le bolchévisme puisse séduire ses prolétaires ?

Situation quasi identique en Amérique, si ce n’est que l’on ne voit pas dans les rues de Manhattan ou de Washington des cohortes de manchots, unijambistes, mutilés et autres gueules cassées rappeler, s’il en était besoin, les horreurs de la guerre à des populations enclines au pacifisme.
Alors qu’à Berlin, on vit assez bien entre soi sous la houlette de Goebbels, patron de la propagande. Tous ou presque sont des petits bourgeois germanophiles et germanophones pour qui l’ascension du Führer est une aubaine professionnelle : ils sont là où se fait l’Histoire ; à eux, si ce n’est la notoriété, l’assurance d’être publiés en bonne place à condition d’entretenir leurs sources, c’est à dire frayer avec les bourreaux.

Edgar Mowrer, un journaliste américain récalcitrant

Heureusement, pour l’honneur de la profession, certains correspondants ne se satisfont pas de cette incestueuse neutralité. A commencer par le président de l’Association de la presse étrangère, Edgar Mowrer, correspondant du Chicago Daily News, qui refuse catégoriquement cette apathie diplomatique et n’a de cesse de mettre en garde ses confrères de la réalité du programme nazi. Un activisme qui déplait aux Allemands, d’autant que lui est décerné le prix Pulitzer pour sa couverture de l’ascension d’Hitler et qu’il publie outre-Atlantique un livre dénonçant le régime « Germany put the clock back » que l’on pourrait traduire par « L’Allemagne remet ça ! ». Il agace à ce point les autorités que le Dr Aschmann, chef du bureau de presse du ministère des Affaires étrangères lui conseille d’abandonner la présidence de l’association. Devant son refus (il est réélu largement par soixante voix contre sept), Goebbels, ministre de la Propagande, menace de dissoudre l’association. Mowrer reste, intraitable. Jusqu’à ce que l’ambassadeur du Reich à Washington fasse savoir officiellement à son patron que « du fait de l’indignation justifiée du peuple allemand, le gouvernement ne peut plus garantir sa sécurité » personnelle. Mowrer se résout à quitter Berlin pour Paris le 1er septembre 1933. Sur le quai de la gare, un officiel nazi lui demande, sarcastique : « Quand comptez-vous revenir, Mr Mowrer ? – Quand je le pourrai, avec deux millions de mes compatriotes. »

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Eric Branca, Les entretiens oubliés d’Hitler 1923-1940, Perrin, 304 p., 22 €. Publication : février 2019.

Et quid des Français ? Ils n’auraient pas plus échappé à l’aveuglement journalistique. Hormis les envoyés spéciaux de L’Humanité qui, dans les jours qui suivent l’incendie du Reichstag, qualifient l’événement de « barbarie hitlérienne  » mais s’inquiètent plus de la déportation des 5 000 communistes allemands que du sort des Juifs. De son côté, Philippe Barrès, fils de Maurice et envoyé spécial du Matin reste assez admiratif devant l’homme fort du Rhin. Tout comme Maurice Dekobra. Correspondant à Berlin pour Paris-Soir, l’auteur de La Madone des sleepings se spécialisera dans la description des cabarets et autres lieux de plaisir de la capitale plutôt que de relater les agissements de la SS.
Les rares interview qu’Hitler accorde à la presse française sont d’une complaisance inimaginable aujourd’hui. Il faut lire pour cela le passionnant recueil d’Éric Branca, Les entretiens oubliés d’Hitler , qui viennent de paraître chez Perrin. A Fernand de Brinon, venu à Berlin en novembre 1933 pour Le Matin, il déclare « On m’insulte en continuant de répéter que je veux faire la guerre. Serais-je fou ?  » Même son de cloche l’année suivante auprès de Jean Goy et Robert Monnier : « Il n’est pas possible que les anciens combattants n’imposent pas la paix au monde !  » En janvier 1936, recevant Elisabeth Sauvy, correspondante de Paris-Soir, il assure : « Quel homme d’Etat, aujourd’hui, pourrait viser une conquête territoriale par le moyen d’une guerre ?  » Enfin, le mois suivant, Bertrand de Jouvenel rapporte sans sourciller dans Paris-Midi ses déclarations lénifiantes : « Vous avez devant vous une Allemagne dont les neuf dixièmes font pleine confiance à leur chef. Et ce chef vous dit : « Soyons amis ! »

Xavier de Hautecloque chez les « les tape-durs du IIIe Reich »

Bref, une presse à plat ventre, soucieuse avant tout de ne pas froisser Berlin et avalant comme un seul homme les protestations de pacifisme du Chancelier. Dommage que Daniel Schneidermann n’ait pas songé à feuilleter Gringoire. À cette époque, cet hebdomadaire n’a pas encore fait campagne contre Roger Salengro, ministre de l’Intérieur supposé déserteur, ni, une fois l’armistice signé, s’est aligné inconditionnellement sur la politique de Pétain.

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Xavier de Hauteclocque, Au cœur de l’Allemagne nazie, Arthaud, 464 pages, 28 €. Publication : janvier 2019.

Fondé en 1928 par Horace de Carbuccia, député corse, anti-communiste primaire mais aussi antiallemand, c’est un hebdomadaire très lu (plus de 900 000 exemplaires) qui a recours à des plumes aussi éclectiques que Pierre Gaxotte, Georges Bernanos, Irène Némirovsky, Romain Gary ou Simenon sans oublier un caricaturiste inconnu qui signe Romanin et qui se révèlera être le sous-préfet Jean Moulin. Comme envoyé spécial en Allemagne, Carbuccia embauche Xavier de Hauteclocque, ami de Joseph Kessel, ex-engagé volontaire en 1915, Croix de guerre 14-18 et cousin germain de Philipe de Hauteclocque plus connu sous le nom de Leclerc à la tête de la 2ème DB. De 1932 à 1935, Hauteclocque va consacrer cinq longs reportages à la montée en puissance du régime hitlérien (publiés chez Arthaud sous le titre Au cœur de l’Allemagne nazie). Outre qu’il a une plume vive et précise, il ne s’encombre pas de diplomatie. Ainsi décrit-il le salut nazi : « ce geste brutal de la paume rabattue violemment vers le sol comme pour écraser je ne sais quelle bête rampante et invisible. » Quand il arrive à Berlin, il se rend Fortstrasse 15 : « non loin de la Potsdamer Platz, un vaste hôtel particulier élève ses quatre étages sans prétention dans une rue paisible. La maison appartenait à Wertheim, le propriétaire juif des « Galeries Lafayette » allemandes. Les nazis ont acheté la maison pour y installer leur état-major. Combien l’ont-ils payée ? Problème ! » Poussant à la confidence les SA qu’il surnomme « les tape-durs du IIIe Reich », il les fait parler sur les pogroms programmés : « on aurait dit qu’une cloison étanche venait de craquer, laissant ruisseler des filets de haine. » De même, en juin 1934, après la nuit des Long-couteaux, il se promène dans Munich et interroge les passants : « Ils me regardent avec surprise, ils s’en vont sans répondre et ce qu’ils marchent vite ! Celle loi du silence, voilà qui démontre, mieux que de longs discours, l’effrayante emprise de l’hitlérisme, cette domination fondée sur un curieux mélange d’enthousiasme et de résignation terrifiée.  » Il parcourra l’Allemagne sans répit de 1932 à fin 1934, sans jamais s’illusionner sur la nature profonde du régime. Dans la préface de Police politique hitlérienne, son dernier livre de reportages, il prévient ainsi ses lecteurs : « On ne discute pas des faits. Blêmes comme l’angoisse, souillés de sang, trempés de larmes, ceux-ci vous donneront un aperçu de ce que la dictature gammée impose à l’Allemagne et de ce que notre France aurait à subir si, par un malheur inconcevable, nous devions être vaincus dans une prochaine bataille. »

Rentré en France, alors qu’il se sait menacé (le baron von Stumm, chef de presse du Reich, a fait perquisitionner son appartement et saisir les exemplaires de Gringoire dans les kiosques de Berlin), il meurt le 3 avril 1935 à Paris, persuadé d’avoir été empoisonné par les services nazis. Comme l’écrit Étienne de Montety dans sa préface, « il est mort au champ d’honneur des journalistes. » Il en fallait bien un.




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