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Que lit-on à Korčula ?

mardi 8 août 2017

Après une longue carrière dans le syndicalisme et la formation, Joseph le Corre a créé sur une île croate, sa petite librairie internationale. Que lit-on à Korčula ?

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Joseph Le Corre devant sa librairie (D.R)

#La vie secrète des libraires. Kutak Knjiga est une librairie internationale, sur une île croate, que j’ai créée il y a trois ans. Les clients sont des touristes et ont donc des attentes de touristes et le libraire a construit son offre en conséquence. Personne n’est obligé de bronzer idiot et pas plus de s’offrir en vacances la dernière thèse de doctorat....bref le premier défi, pour le libraire c’est d’organiser la rencontre entre l’offre et la demande !

Mais déjà à ce stade, pour le libraire retraité que je suis c’est la rencontre qui est importante ! Quel plaisir quotidien et renouvelé que d’échanger avec des personnes venus de tous horizons, de toute l’europe et d’ailleurs ! Disponible et serein, chacun arrive avec sa bonne humeur saisonnière, sa curiosité, et quelques questions pour choisir un livre de circonstance ou au contraire un choix déjà fait ce qui n’empêche nullement de bavarder tout autant qu’au café du commerce estival...d’autant plus que mon bureau est la table la plus proche de l’estaminet voisin.
Finalement, en ce qui me concerne la question n’est pas toujours celle de l’essai (ou du pamphlet) préféré que celui de....transformer l’essai.
Et oui ! Malgré la proximité soulignée plus haut, même ici le livre rapporte moins que la bistroterie surtout estivale ! C’est bien beau d’ouvrir le local, d’y mettre des livres par milliers dans douze langues, il faut encore que les acheteurs y entrent, soient suffisemment nombreux et achètent suffisemment : Le rêve pour devenir réalité doit s’accompagner d’une dose soignée de pragmatisme.
Le pire donc, ce sont les essais non transformés ; le client qui passe et qui n’achète rien, le client qui achète ce qu’il avait prévu d’acheter et qui repart sans commentaire. Dans cette rubrique, le sommet c’est le client qui n’achète pas, mais commente, ou celui qui ramène le livre pour se faire rembourser et a lui aussi besoin de commenter, de s’indigner surtout pour justifier sa présence !

Un jour, il y a deux ans déjà, un homme rentre dans la librairie et fonce directement vers le rayon « polonais », il observe, scrute même les livres un par un. Une dizaine de minute plus tard il vient vers moi, tout souriant et en anglais me dit à peu près ceci « c’est vraiment très bien, c’est formidable ce que vous avez fait, mais...  » A ce stade je me doute bien que les félicitations s’arrêtent là. L’homme me ramène au rayon « polonais » et pointe un doigt vengeur sur sur un ouvrage : «  celui là c’est un communiste ! »
Voilà Adam Michnik (journaliste, ancien conseiller de Solidarnosc/NDR) dénoncé, notre conversation s’arrête là, j’invite, sans amabilité, le visiteur à quitter les lieux et surtout à ne pas y revenir. Essai non transformé. Echec ! Comme malgré tout je positive, je me dis que c’etait certainement un avant-gardiste qui nous aide à mieux comprendre pourquoi depuis quelque temps la Pologne va de mal en pis.

Je suis un peu estomaqué, je ne discute pas, je lui rachète le livre à mon compte. Je me dis que je vais le lire, on verra bien.

Plus récemment deux jeunes femmes rentre dans la librairie, j’ignore leur origine, elles regardent plusieurs langues et l’une des deux veut à tout prix trouver un ouvrage en Français. Elle dédaigne le rayon croate/slave, le rayon polar et celui des récits de voyage ne l’intéresse pas plus. Au rayon littérature, bien fourni pourtant, elle ne trouve pas d’avantage son compte, trop sérieux clame t-elle. Il y a pourtant bien en vue Comment cuisiner son mari à l’africaine de Calixthe Belaya ; réflexion faite peut-être que celui là aussi est trop sérieux, je ne le lui propose pas, je commence à me méfier.
En désespoir de cause, voulant transformer l’essai, je lui propose la Petite encyclopédie de la vie merdique en Grande-Bretagne à l’usage du reste du monde , elle est contente, moi aussi.
Faux espoir, dès le lendemain revoilà ces dames, ma cliente brandit le livre :
- Je vous le ramène, vous m’aviez dit qu’il était drôle, mais il est insultant.

Pour autant je ne détermine pas l’origine de la cliente, mais visiblement ce n’est pas l’urgence du moment. Ce n’est pas fini j’ai même le droit à un docte et prétentieux « Vous devriez vous méfier d’avoir des ouvrages comme celui là, ça peut vous porter tort ! », la copine pondère d’un « quand même pas.... ». Je suis un peu estomaqué, je ne discute pas, je lui rachète le livre à mon compte. Je me dis que je vais le lire, on verra bien. Mais tout de même, dans cette réaction, la pire étant l’invitation à ne pas l’avoir dans les rayons, il y un air d’interdiction de « caricaturer le prophète », quel qu’il soit ! Quand on est comme ça en vacances qu’est-ce que ça doit être au boulot !
Mais ces essais non transformés me font rire, ils sont tellement marginaux que les auteurs de ces comportements sont ridicules et la vie quotidienne à la librairie apporte tellement plus.
En fait les lectures les plus vendues (en français et dans les autres langues) sont aussi celles qui me fascinent le plus. La majeure partie de ceux qui passent le pas de la porte sont des lecteurs curieux de l’endroit où ils se trouvent, prêts à découvrir, à écouter une suggestion, à donner leur avis, à partager leurs impressions. Le choix ne manque pas, en français et dans plusieurs autres langues.

Un premier voyage en Croatie, il faut découvrir Ivo Andric et Le pont sur la Drina reste au top avec une cinquantaine d’exemplaires vendus. Miljenko Jergovic, dont plusieurs titres sont traduits en français s’écoulent régulièrement. Quand vous avez des problèmes administratifs, et même sans, très intéressant de découvrir Dubravka Ugresic auteure de Il n’y a personne pour vous répondre. Quelques publications plus récentes remportent un bon succès et je partage pleinement cet engouement. Le huitième envoyé, de Renato Baretic (auteur croate) récemment traduit dans plusieurs langues, est une histoire « abracadabrantesque » aurait dit Chirac. L’histoire : un conseiller politique se fait piéger dans une soirée et se retrouve avec une mission impossible dans une île imaginaire de l’adriatique.

En fait les lectures les plus vendues (en français et dans les autres langues) sont aussi celles qui me fascinent le plus. La majeure partie de ceux qui passent le pas de la porte sont des lecteurs curieux de l’endroit où ils se trouvent, prêts à découvrir.

Autre succès bien mérité, l’ouvrage d’une franco-américaine, Marie-Diane Meissirel Huit mois pour te perdre. L’auteure, pour des raisons professionnelles a séjourné en Croatie, l’ouvrage nous fait visiter Zagreb, Split, Hvar avec un épilogue sur l’île de Lastovo. Le personnage principal travaille dans une organisation humanitaire, il sait nous faire aimer le pays les lieux et par petites touche, sans abus, nous fait ressentir les séquelles de la guerre.
Ces ouvrages peuvent éclairer intelligemment nos moments de vacances et de loisirs, mais le choix est tel que finalement, ma satisfaction c’est surtout de trouver quelque chose qui corresponde à l’attente d’un public curieux de l’endroit ou il se trouve. Trois bons polars peuvent aussi éclairer vos vacances en Croatie ou ailleurs : La dame de Zagreb de Philip Kerr, Check Point de Jean-Christophe Ruffin, et L’île Noire de Marco Polo d’Aline Apostolska.

Joseph Le Corre
Korčula le 8 août 2017

Kutak Knjiga
Kovački prolaz bb Korčula
e-mail : kutak.knjiga@gmail.com
00 385 (0)91 496 02 64
00 385 20 716 541
ouverture Lundi/vendredi, 9h30 - 20h


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