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Rapport Brazza : le premier scandale de la Françafrique

mercredi 18 juin 2014, par Guillaume Jan

Rédigé en 1905 à la suite d’une enquête de quatre mois en Afrique équatoriale française, le rapport établi par l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza ne paraît qu’aujourd’hui. Resté confidentiel pendant un siècle, ce texte nous donne des clés pour comprendre la face sombre de la colonisation.

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Histoire politique. C’est une torpille, tirée au début du siècle dernier et qui n’atteint son objectif qu’aujourd’hui ; c’est un document qui aurait eu un retentissement formidable s’il avait été rendu public à sa rédaction, en 1905. Publié pour la première fois ce printemps 2014, le « rapport Brazza » nous apporte néanmoins un précieux éclairage sur les dérives de l’administration coloniale et des compagnies concessionnaires établies dans les possessions d’Afrique équatoriale française (AEF). Le 5 avril 1905, l’explorateur italien naturalisé français Pierre Savorgnan de Brazza embarque à Marseille, avec son épouse Thérèse et la dizaine de membres qui composent son équipe, direction Brazzaville – ville qu’il avait lui-même fondée vingt ans plus tôt, en signant des accords de protection avec quelques chefs indigènes. Le motif de cette mission ? Alertée par la vindicte qui touchait « l’autre Congo » (encore dénommé cyniquement Etat indépendant du Congo, où les abus pratiqués par les hommes du roi des Belges Léopold II à l’encontre des populations indigènes chargées de récolter le caoutchouc avaient entraîné une vive réaction internationale), la Chambre des députés de la IIIe République décide de lancer « une mission d’inspection extraordinaire chargée de démontrer que le Congo français restait irréprochable », rappelle l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch dans l’excellente préface de ce rapport exhumé.
À l’époque, la France rêve de prendre pied au Congo belge, caressant l’espoir de bénéficier d’un droit de préemption si la pression internationale contraint Léopold II à abandonner sa possession africaine. Problème : «  Toute remise en cause du Congo français risque de compromettre ses intérêts dans la région », souligne l’historienne. Aussi, Brazza se voit confier un autre objectif, plus secret : procéder « à une enquête comparée entre le Congo de Léopold et le Congo français, à l’avantage du Congo français  », lui demande le ministre des Affaires étrangères dans une lettre confidentielle.

De la dynamite dans l’anus, et autres représailles

Il faut dire encore que la constitution de cette mission d’enquête est précipitée par un scandale, rendu public en février 1905 : deux employés coloniaux, Fernand Gaud et Georges Toqué, avaient fait sauter un prisonnier indigène à Fort-Crampel (dans l’Oubangui-Chari) le 14 juillet 1903, en lui introduisant une cartouche de dynamite dans l’anus. Suite à la médiatisation de cette sinistre pétarade, si loin de la version officielle de la mission civilisatrice, le gouvernement cherche à éteindre l’incendie qui couve.
Mais les velléités gouvernementales s’avèrent bien optimistes. Brazza constate vite que les indigènes ne sont pas mieux lotis dans les possessions françaises que sur le territoire du roi des Belges. Le rapport qu’il rédige fait état de mauvais traitements, de sanctions disproportionnées, de taxes illégitimes, d’exécutions sommaires, de travaux forcés assimilés à de l’esclavage, d’humiliations quotidiennes. L’équipe d’enquêteurs recense plusieurs scandales, en particulier dans la région de l’Oubangui-Chari (aujourd’hui la Centrafrique). Ainsi, « l’affaire de Bangui » révèle que 58 femmes, séquestrées par l’administration coloniale dans le but de contraindre les hommes indigènes à s’acquitter de l’impôt en nature (c’est-à-dire de récolter le caoutchouc pour le compte de la compagnie concessionnaire) ont été enfermées dans une case si insalubre que 45 d’entre elles sont mortes de faiblesse en quelques semaines. Le passage de Brazza dans la région, en juillet 1905, permet d’éviter un autre scandale – 119 femmes enfermées dans les mêmes conditions ont finalement été libérées par l’administrateur colonial, de peur d’avoir à rendre des comptes à la mission d’état. Pire encore, la M’poko, compagnie concessionnaire privée dirigée par un Norvégien sadique (Gullbrand Schiötz), est soupçonnée de nombreuses séquestrations d’otages, de châtiments corporels cruels et d’exécutions (plus d’un millier de meurtres y seront répertoriés). Cette dernière affaire « est soigneusement étouffée pour préserver le prestige colonial de la France  », note Catherine Coquery-Vidrovitch. Le rapport dénonce enfin l’attitude d’Émile Gentil, commissaire général au Congo depuis 1902, qui fait tout pour entraver le déroulement de l’enquête, ayant lui-même plusieurs exactions à l’égard des indigènes sur la conscience (assassinats, abus de perception de l’impôt indigène et abus dans les réquisitions des porteurs, répression excessive de mouvements de rébellion…)

Un polar vrai, puissant et ténébreux

Ce rapport Brazza contient tous les ingrédients d’un polar puissant, ténébreux et véridique – qu’il resterait à écrire ? On y trouve du suspense, avec la difficile avancée des enquêteurs de la mission Brazza pendant les quatre mois qu’ils passent sur place (leurs travaux de recherche sont presque systématiquement sapés par les fonctionnaires en poste dans la colonie), des coups bas (les enquêteurs ne peuvent se fier à leurs informateurs, tant l’omertà est présente), du sang (beaucoup de sang), le décor mystérieux et angoissant de la forêt, des personnages maléfiques, et un héros, Louis Savorgnan de Brazza. Un héros qui meurt, peut-être, empoisonné au cours du trajet de son retour en France. C’est du moins la version que soutient sa veuve, qui assiste à son agonie sur le bateau qui les ramène à Marseille – l’explorateur-enquêteur s’était fait beaucoup d’ennemis parmi les fonctionnaires sur place et les directeurs des compagnies concessionnaires, et son rapport aurait certainement connu un sort différent si l’homme était resté en vie. «  Je rentre avec le sentiment que l’envoi de ma mission était nécessaire. Autrement, nous aurions eu des scandales pires que ceux de l’Abir et la Mongalla belges », écrit-il le 24 août. Brazza meurt 21 jours plus tard, le 14 septembre 1905, lors de l’escale de Dakar. Il avait 53 ans.

Testament politique

Inacceptable, scandaleux, accablant, explosif, le rapport Brazza est aussitôt classé confidentiel et enfoui dans les archives. Le gouvernement de l’époque n’avait pas estimé utile de rendre publiques ces révélations embarrassantes. Il fallait construire une mémoire coloniale plus acceptable. Parler des bienfaits de la colonisation plutôt que de ses méfaits. Cent ans plus tard, le travail de remise en cause semblait n’avoir guère progressé : en 2005, l’Etat tentait encore de légiférer sur les bienfaits de cette colonisation africaine.
Après le passage de Brazza, rien ou presque ne change dans les possessions françaises de l’AEF. De juillet 1926 à mai 1927, l’écrivain André Gide voyage en Afrique centrale : la description qu’il fait des conditions de vie des indigènes dans le livre choc qu’il publie l’année suivante (Voyage au Congo) rappelle cruellement le brûlot de Brazza. L’année suivante, le journaliste Albert Londres s’embarque pour un périple de quatre mois en AOF (Afrique occidentale française) et en AEF : même réquisitoire contre l’administration coloniale, même remise en cause des compagnies concessionnaires privées qui s’arrogent tous les pouvoirs pour maximiser leurs profits, à la grande souffrance des populations locales. En 1932, l’écrivain Louis-Ferdinand Céline dépeint la même situation dans le passage africain de son Voyage au bout de la nuit. Et qu’en est-il aujourd’hui, en 2014 ? Le système des concessions privées existe toujours (sous une forme atténuée, heureusement !) dans les anciennes possessions françaises. Des groupes comme Bolloré, Total ou Areva, mais aussi des dizaines d’autres entreprises moins connues, jouissent de la protection des contingents de l’armée française et des polices locales pour accomplir leurs affaires, avec la complicité des gouvernements locaux, bien souvent corrompus. Et la Centrafrique, où rien ne changea pendant des années (puisque rien ne fut reconnu), où le pouvoir colonial toléra des sultanats esclavagistes jusqu’aux années 1940, continue de s’embourber dans une guerre attisée par des années de haine et de violence contenues. Considéré comme le testament politique de Louis Savorgan de Brazza, ce rapport étouffé constitue un des premiers scandales de la Françafrique. Pourquoi n’a-t-il pas été publié plus tôt ?


Repères :

Le Rapport Brazza, Mission d’enquête au Congo
Préface de Catherine Coquery-Vidrovitch, postface de Patrick Farbiaz (fondateur de l’association Sortir du colonialisme)
Éditions Le passager clandestin (2014), 305 pages, 19 euros.


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