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Rating Agency Rhetoric, ou la rhétorique des agences de notation

mardi 13 novembre 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Le politique doit réagir souverainement face aux agences de notation en les considérant comme de pures machines rhétoriques, et rien de plus

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Depuis quelque temps déjà je suis abonné aux deux principales agences de notation, Standard & Poor’s et Moody’s qui font régulièrement la une, la pluie et le beau temps, des Etats dits souverains. Par antiphrase ironique, les agences nomment en effet « sovereign » la dette que contractent des Etats qui sont de moins en moins « souverains » depuis que leur dette est détenue par des investisseurs étrangers. En langage de la finance anglo-saxonne, un débiteur est un obligor. J’aime le mot pour sa crudité. C’est cette antiphrase et cette ironie de départ qui m’ont contraint à examiner de plus près comment raisonnent ces deux agences. Un caveat : les conditions légales d’utilisation des données sont telles qu’il est difficile de citer (même de garder sur son ordinateur) les rapports, guides et aide-mémoires. Si on veut analyser il faut donc paraphraser.

Cette position de paraphrase est en elle-même intéressante car elle indique la double rhétorique à l’œuvre dans la publicité des méthodes et des résultats des agences de notation. Je m’explique : le but de la notation est d’aider les investisseurs à se faire une idée juste de la capacité des débiteurs à rembourser. Or rating, en anglais, dérive d’un terme technique français du début de la Renaissance (comme tout ce qui est intellectuellement fin dans la langue anglaise) « rate », qui lui-même est le participe passé du verbe latin reor, « calculer ». Le rating, ou « rate », est le résultat donné (participe passé) d’un calcul. Reor nous a donné le mot « raison ».

La notation est donc à la fois un calcul raisonnable et l’établissement d’une hiérarchie (les AAA, Aaa, AA, Aa etc) [1] – et ici rating s’inspire de sa première utilisation en anglais, le classement des vaisseaux de la Royal Navy selon leur tonnage. Dans le rating il y va du calcul et du classement. Et du combat.

Or les deux agences qualifient clairement la nature de la vérité de leurs notations. Ce sont des « opinions » (je regrette de ne pouvoir citer des extraits). S&P’s qualifie le protocole comme étant une affaire d’opinion [2]. Quelle est la nature de cette « affaire » (matter, en anglais) ? Définie positivement une opinion est le résultat d’une analyse experte qui combine évaluation et interprétation des informations fournies par les débiteurs et collectées par l’intelligence économique. Définie négativement une opinion n’est pas, contrairement à celle fournie par un docteur ou un conseiller juridique, un pronostic ou une recommandation. Le terme absent est donc « vérité ». Les agences de notation offrent en effet un cadre opératoire qui permet aux investisseurs, lesquels vont se dessaisir de leur capital en espérant l’augmenter, de se faire une opinion sur le risque à prendre (sur quel meilleur navire mettre sa cargaison, pour rappeler le sens naval de rating). Elles ne prétendent pas dire la vérité.

Mais l’opinion comme moyen efficace pour d’atteindre un but pratique est la définition même de l’argumentation rhétorique : tout argument rhétorique fonctionne avec de l’opinion, et c’est sa condition primordiale de succès et d’efficacité. Mais où est passé l’effet-vérité des notations ? Et l’effet-combat ?

Je reviens donc à mon expression de « double rhétorique » : il existe en effet deux publics pour toute notation, celui des investisseurs et celui des politiques.

Les premiers achètent les rapports (plusieurs centaines de dollars) afin de s’en servir comme des instruments de calcul du risque. Ce calcul est prudentiel : l’investisseur ne répète pas le calcul au sens strict que fait l’agence (le client achète le résultat) mais il se projette dans le passage mental qui va de la lecture des rapports à la décision de vendre ou d’acheter, c’est son « calcul ». Le créancier n’a que faire de propager ce qu’il a acheté, de louer son fournisseur ou de l’interpréter pour d’autres. A la limite, son savoir reste privé.

Les seconds, quand ils accèdent aux rapports sur la notation d’un Etat ou d’une entreprise sous obédience du « sovereign », sont confrontés à un problème différent : leur est le problème particulier des politiques, à savoir comment traduire en langage d’action politique des données qui sont couvertes, dans le détail, par les droits légaux, mais dont l’interprétation publique ne l’est pas (et de cela les agences s’en moquent).

Le paradoxe politique d’une notation est le suivant : en philosophie de la connaissance on oppose généralement opinion à compétence. Un médecin n’a pas une « opinion » mais une compétence à formuler, dans le cadre de son savoir, une vérité compétente. Et cette compétence possède un effet obligatoire : si on a la maladie X, obligatoirement il faut prendre le médicament X. Or ici, l’agence qui est compétente en notation affiche qu’elle formule seulement une opinion. De fait un rapport de notation n’est pas contraignant : il indique une piste. A l’investisseur de prendre le risque de croire l’agence, contrairement au malade qui n’a pas à croire ou ne pas croire le médecin. Le paradoxe est donc que c’est le politique (ou le journaliste) qui fait de l’opinion d’une agence une « vérité » de compétence (à accepter ou rejeter) – en vue de produire un effet politique.

A ces derniers donc de paraphraser les données de calcul et d’en faire aussi un instrument de combat. On se souvient du gouvernement précédent s’alarmant des notations et claironnant des « AAA » et des « AA », comme l’âne de Buridan, ou des « BBB » à la mouton de Panurge. Humour à part, le politique doit traduire le calcul en terme de combat politique. Il est donc contraint de paraphraser la notation. Une notation présente ainsi deux vérités : la vérité intrinsèque au calcul, que formule un rating et que les agences, comme on l’a vu, présentent comme une « opinion », laquelle sert aux investisseurs. Et une vérité extrinsèque, celle qui s’affiche à la une des journaux, « La France perd son triple A !  », et qui est présentée, pour la louer ou la dénoncer, comme non pas une opinion technique sur le risque que les autres (pas nous) prennent à notre sujet, mais comme une « vérité » publique qui doit nous obliger à certaines actions politiques. On note l’ironie : une notation ne définit pas le risque que nous prenons, comme citoyens ou politiques, mais que d’autres peuvent prendre à cause de nous. C’est l’épiphanie politique qui vient d’illuminer les contribuables allemands

Or on retrouve là le problème fondamental que pose l’Öffentlichkeit depuis son invention par Kant, celui de la « publicité » des données du choix politique comme base de la démocratie : comment rendre public en vue du choix politique ce qui est un savoir expert, c’est-à-dire un savoir qui est expert et qui est destiné à des experts ? La raison-calcul du rating suffit au créancier pour évaluer le risque et prêter en espérant un rendement. Il n’est pas ici question de « publicité » mais au contraire d’achat privé des rapports à des fins privées. Le jugement du client ou de son conseiller est pratique-rationnel.

Par contre le citoyen à qui on présente un rating au cours d’une campagne électorale ou d’un débat dit de société, est soumis à ce que Kant nomme le jugement de goût : le jugement de goût consiste à penser que quelque chose que l’on trouve personnellement « beau » possède toutefois un potentiel de valeur universelle. A chaque fois que ce mécanisme contradictoire se met en place (qu’il s’agisse ou non du beau), on est en réalité dans le jugement de goût. Claironner les AAA et AA comme le font les médias et les politiques, sans expliquer la complexité des méthodes mises au point par les agences et sans dire qu’elles sont là pour la satisfaction des créditeurs et seulement des créditeurs, c’est paraphraser et c’est réduire le citoyen, sous prétexte d’Öffentlichkeit, disons de « transparence » ou de « pédagogie », à porter un jugement de goût sur la situation du pays.

Comment raisonne donc le politique quand tombe la notation de son Etat, le plus souvent labélisée « non sollicitée » par les agences ? Il a recours à une manœuvre rhétorique qui se nomme une prosopopée. Le politique fait parler l’agence (qui est muette, sauf envers ses clients, et se gare et se moque d’intervenir dans la politique des Etats) ; il fait parler celle qui ne lui parle pas.

La plus grande prosopopée de l’histoire politique occidentale est celle dite des Lois, due à Platon dans le dialogue du Criton. Platon imagine que les Lois soudain interpellent Socrate qui a décidé de ne pas se soustraire à la justice et donc de rester et mourir. Platon remplace, pour un instant crucial, le dialogue entre Criton et Socrate (Criton argumente pour la fuite, Socrate pour rester), par un dialogue entre Socrate et les Lois qui permet au philosophe d’argumenter pour la supériorité des lois librement consenties sur les « lois » dictées par l’opinion. Contre la règle de l’opinion publique, Socrate affirme (en imaginant donc que les Lois lui parlent) une règle supérieure, même s’il sait parfaitement que cette même règle manipulée par le système judiciaire populaire, le conduit à la mort. Ce qui importe pour mon propos n’est pas le sort de Socrate mais comment Socrate fait parler une agence supérieure, les Lois. Fait parler l’absente. Fait parler la muette. Mais cette prosopopée tait que la justice, par les Lois, dise qu’il est préférable de mourir à cause d’une manipulation d’opinion montée en tribunal (l’accusation portée et colportée par Aristophane et ses amis) – Criton argumente que la vraie justice exige que Socrate parte loin de cette cité qui le condamne. Pas plus que les agences de notation disent porter un jugement absolu sur le risque à prendre. Les lois comme les agences proposent en réalité un protocole de calcul du risque. Mais ce sont les politiques qui font parler ici les Lois, là les agences de notation : leur but est de produire un effet de vérité qui semble sans appel. Qu’on refuse ou qu’on accepte une notation, la Loi de la notation est politiquement présentée comme fixe et non pas comme une opinion. Le politique, par rapport aux agences fonctionne donc comme un idéaliste. A la Socrate. Paradoxal ? Non : car vivre dans l’opinion, vivre sciemment de l’opinion, opérer par l’opinion est la position des Sophistes que combat Socrate. Peu de politiques ont le courage de s’affirmer sophiste. Les agences, en s’affirmant encore et encore dans le domaine de l’opinion, affichent au contraire qu’elles sont une forme hypermoderne de la sophistique.

La seule réplique politique, à mon sens, devant une notation qui plaît ou déplaît est de la traiter comme un appareil rhétorique et, au lieu de l’idéaliser et de lui conférer une valeur transcendantale, d’agir en politique, d’agir en maître du jeu, d’agir – par exemple en passant au crible du fisc ou de la sécurité intérieure telle agence implantée à Paris. Bref, de répondre brutalement en « souverain ».


[1S&P classe AAA etc., Moody’s Aaa etc. Voir leurs sites.


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