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Ratko Mladic et le miroir fêlé de l’Europe

jeudi 16 juin 2011, par Florence Hartmann

Portrait d’un criminel de masse qui "vit et respire par la guerre et l’excès".

L’arrestation de Ratko Mladic le 26 mai 2011 aura finalement offert à l‘artisan de la plus terrible campagne de purification ethnique menée en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, l’occasion de retrouver l’ivresse des projecteurs. L’homme qui a mis à mal à nos portes la promesse du « plus jamais ça », inscrit Srebrenica au patrimoine de la mémoire collective européenne aux côtés d’Auschwitz et de Katyn se fiche éperdument de l’image sidérante qu’il nous renvoie. Elle nourrit son sentiment de puissance, flatte son égo comme autrefois lorsqu’il semait la terreur et la mort en Bosnie-Herzégovine.

L’oubli, sans nul doute son pire cauchemar. Admiré ou haï, qu’importe mais pas ce personnage fantomatique qu’il était devenu au fil du temps passé à échapper à la justice, transformé en âme errante sur la conscience d’un pouvoir serbe, soucieux d’enfouir ses parts d’ombre sans les renier véritablement pour ne révéler que sa face attrayante et moderne.
Longtemps sa cavale n’a été qu’un jeu de dupe grâce auquel il peut continuer de narguer la terre entière. D’abord dans son fief militaire bosnien de Han Pijesak où, sous mandat d’arrêt international, il reçoit ses visiteurs étrangers en compagnie de ses deux petits cochons, prénommés "Madeleine" et "Dick", en référence à Madeleine Albright et à Dick Holbrooke, les hauts responsables américains les plus honnis par les thuriféraires de la Grande Serbie. Les années suivantes à Belgrade où il s’affiche dans les restaurants ou les tribunes des stades et réside au domicile familiale, sous l’œil protecteur de son mentor, Slobodan Milosevic. Puis dans une caserne ou un centre de villégiature de l’armée où il se réfugie à chaque fois qu’il redoute une arrestation. Slobodan Milosevic vient d’être livré à La Haye, l’armée promet à Mladic fidélité mais les ordres lui recommandent de prendre quelques distances. Locataire temporaire dans divers appartements de Belgrade, Mladic reste entouré de ses hommes.

Le mythe du Bonaparte serbe

Les immeubles des quartiers où il réside sont tagués à la gloire du général génocidaire. Nul ne l’a oublié, ni ses victimes ni ses partisans. Mladic savoure toujours son triomphe tandis que se construit le mythe du Bonaparte serbe qui à la tête d’une armée expansionniste a effacé la frontière historique le long de la rivière Drina qui sépare la Serbie de la Bosnie et tracé dans le sang les pourtours d’une future Grande Serbie que ses héritiers s’emploient sans relâche à formaliser. Du moins il le croit car les années suivantes ont le goût amer de la déchéance. Ses affidés sont écartés, ses admirateurs perdent le pouvoir, la rue le célèbre toujours mais, reléguée dans l’arrière-cour, elle est moins assidue. Fini la vie citadine ou les quartiers d’officiers, Mladic doit désormais rejoindre la campagne où les visites se font plus rares. La Serbie rêve d’Europe. Mladic n’a plus pour seul horizon que la cour pavé d’une ferme.

Jusqu’au 26 mai à l’aube où il revient sur le devant de la scène. Les uniformes ne sont plus kakis mais bleus nuit. Il y a des jeeps, du monde, de l’action et de la déférence. Il avait juré qu’il ne capitulerait pas, qu’il ne se rendrait jamais vivant, qu’il mourrait l’arme au poing. Mais le guerrier a besoin de retrouver le champ de bataille et les honneurs et ce sera cette fois à La Haye, même au prix d’une reddition, négociée. Les caméras sont de retour, les flashs crépitent. Une dizaine d’officiels du Tribunal et un ambassadeur l’attendent à la descente de l’avion présidentielle serbe qui vient d’atterrir aux Pays Bas. Traitement conforme à son statut de prisonnier le plus célèbre de la justice internationale. Il a tombé le masque du vieillard moribond qu’il avait affiché quelques jours plus tôt devant le juge serbe ou qu’il endossera quelques instants devant les juges internationaux lors de sa première comparution au TPI début juin. Il redresse son corps amaigri, esquisse un sourire narquois, fixe l’assemblée de ses yeux bleu acier. L’officier obtus et colérique au visage bourru a retrouvé ses traits d’antan au point de donner la nausée à une greffière et de ravir quelques fonctionnaires onusiens fiers du privilège de cette rencontre exclusive avec une « célébrité. »

Le nettoyeur ethnique de Srebrenica

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L’un des charniers retrouvés du massacre de Srebrenica.

C’est en général victorieux que Mladic entend affronter ses accusateurs, en chef de guerre, héros pour les uns, bourreau sanguinaire pour les autres. De Mladic, on connait presque tout : sa barbarie, son cynisme, son arrogance. Pupille de la nation né dans les montagnes au nord-est de Sarajevo pendant la Seconde guerre mondial, il entre à l’Académie militaire à quinze ans. L’armée des peuples yougoslaves ne jure que par l’idéologie titiste antinationaliste de fraternité et d’unité dans une Yougoslavie que l’appétit des empires voisins a transformée avant l’heure en une Europe multiethnique qui à chaque secousse de l’histoire hésite entre union et souverainisme communautaire. Lorsque survient l’éclatement de la Yougoslavie, Mladic se morfond en Macédoine, rêvant d’aller au combat. Ce ne sera pas pour défendre son pays ou passer les menottes aux dirigeants nationalistes qui promettent de redessiner l’espace yougoslave à leur guise et dans le sang. Il est transféré en 1991 en Croatie et dirige avec ardeur la prise et la purification de la région de Knin, anciens confins militaires austro-hongrois que les Serbes ont longtemps protégés et qu’ils entendent désormais rattacher à la future Grande Serbie. Il trahit le serment de l’armée fait à Tito mais continue d’arborer fièrement l’étoile rouge et d’abreuver d’injures la soldatesque flanquée de la cocarde Tchetnik, la menaçant de la passer par les armes si elle ne se débarrasse pas de ses emblèmes vintage. Obsédé par l’histoire et les mythes guerriers, la disparition de la Yougoslavie l’a plongé cinquante ans en arrière. Il se voit en commandant partisan de la Seconde guerre mondiale pourchassant les Oustachas croates. La Grande Serbie a planté ses frontières à l’ouest du Danube et occupé un tiers de la Croatie. C’est au tour de la Bosnie de passer sous le rouleau compresseur d’une armée yougoslave épurée et soumise au pouvoir serbe.

Au printemps 1992, Milosevic offre à Mladic le grade de général et une grande partie de l’arsenal yougoslave afin de créer une armée serbe en Bosnie. Mladic troque sans remords son étoile rouge et son képi yougoslave pour l’uniforme serbe d’avant la première Yougoslavie. Inutile de chercher une conversion idéologique. Son transfert en Bosnie l’a propulsé un peu plus dans le passé, au XIXème siècle, à l’époque des guerres serbo-turques et des guerres balkaniques. Les Slaves islamisés sous l’empire ottoman que l’on appelle aujourd’hui les Bosniaques en paieront le prix.

Mladic donne libre cours à sa cruauté et à sa mégalomanie. A la fois «  sentinelle de l’Occident face aux Turcs  » et défenseur de son peuple, il se sait investi d’une mission nationale et historique à la demande du plus puissant des Serbes d’alors, Slobodan Milosevic, et pense que sa bravoure et ses talents de grand stratège lui ont valu d’être l’élu. Enivré par l’obscurantisme de la vengeance, rien ne peut l’arrêter. L’admiration sans bornes que lui vouent ses hommes, sa popularité sans égale et les 70% de la Bosnie conquis et purifiés en quelques mois l’ont gonflé à bloc. Quant à son mentor et commandant suprême à Belgrade, il ne tentera de calmer ses ardeurs que le temps pour les diplomates occidentaux, venus condamner le déluge de feu et de sang en train de s’abattre sur la Bosnie, de tourner les talons.

Ses principaux faits d’armes n’entreront pas dans les livres d’histoire de la guerre comme il l’aurait souhaité mais dans les annales d’une justice internationale qu’il a sorti des limbes en commandant l’extermination, le viol, la torture, la déportation de dizaines de milliers de personnes pour la seule raison qu’elles ne sont pas serbes. Crimes contre l’humanité et génocide, résument les procureurs du Tribunal international de La Haye où il encourt la prison à vie.
Mladic ne s’est jamais battu à armes égales. Et sa bravoure que seules ses virées régulières sur les lignes de front ou dans les tranchées et ses apparitions aux avant-postes viennent illustrer, n’est que posture.

En février 1993, lorsqu’il s’emploie à réduire l’enclave de Srebrenica afin d’éradiquer le dernier refuge des rescapés de la campagne de purification ethnique qui a défiguré au printemps 1992 l’est de la Bosnie, il traverse sans gilets pare-balles les collines boisées aux abords de Cerska montrant aux journalistes l’accompagnant sa prochaine prise de guerre derrière la crête toute proche tandis que ses gardes du corps tuent le temps en chassant les chiens errants au silencieux. Mladic sait alors que les quelques hommes en armes sur l’autre versant ne disposent d’aucune arme lourde. Le village assiégé de Cerska tombera quelques jours plus tard ouvrant aux troupes de Mladic la voie vers Srebrenica.

Ses carnets de guerre retrouvés

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Ratko Mladic en 2011 : usé par la traque, revigoré par sa médiatisation.

Ses talents de stratège ou de négociateur que lui prêtent volontiers bon nombre d’officiers de l’ONU qui l’ont rencontré relèvent du mythe ou de la tragi-comédie. Son intelligence n’est que la manifestation de son cynisme et de son arrogance et ne se mesure qu’à l’aune de nos faiblesses et atermoiements. Sa brutalité, son intransigeance, son pouvoir de vie et de mort, son sentiment d’invincibilité fascinent et glacent à la fois la plupart de ses interlocuteurs qu’ils amadouent pour mieux les humilier ensuite. On le dit rusé mais il est le chef de guerre qui laisse derrière lui le plus de preuves de sa culpabilité. Comme s’il ne comprenait pas que sa croisade sanguinaire autorise désormais les magistrats à qualifier et à interpréter les faits du passé au même titre que les historiens.
Outre les charniers qui jonchent son pays natal et les images où il se pavane en maître des lieux qu’il est sur le point d’engloutir dans le sang, Mladic tient un journal de guerre dans lequel il consigne toutes ses rencontres, ses réunions, ses conversations téléphoniques et ses impressions personnelles qu’il ne détruira pas à la fin du conflit malgré son inculpation en 1995. Des preuves accablantes retrouvées en 2009 dans une double cloison de son domicile de Belgrade sous forme de carnets dont seules les pages sur le massacre de Srebrenica ont été arrachées (par qui ?). Srebrenica, qu’il encercle au feutre rouge sur une carte militaire avant de signer et d’écrire de sa main « ce fut et c’est à nouveau serbe, le 12 juillet 1995.  » Il vient d’ordonner l’exécution systématique de tous les hommes et adolescents de l’enclave – 8000 Bosniaques sont abattus de sang froid en quatre jours – mais Mladic rêve du moment où cette carte sera exposée au Musée militaire de Belgrade. Cartes et carnets sont aujourd’hui à La Haye et en bonne position pour finir dans un musée du génocide.

Les atermoiements diplomatiques de l’Europe

Mais Mladic est aussi, en miroir, la face cachée d’une Europe qui, entre la chute du mur de Berlin, l’une de ses plus belles victoires, et le conflit ex-yougoslave, sa plus grande défaite, a perdu le sens de ses valeurs et oublié sa raison d’être en laissant Mladic et ses pairs croire qu’à l’aube du XXIème siècle les frontières européennes pouvaient encore être tracées dans le sang et les résultats de la purification ethnique entérinés, bon an mal an. Les atermoiements diplomatiques, européens et internationaux, ont fait le lit d’une barbarie débridée que l’on disait bannie sur notre continent.
Mladic a longtemps symbolisé l’obstination face aux puissants du monde, pendant la guerre jusqu’à sa récente arrestation. A-t-il jamais caché le souverain mépris qu’il a pour une communauté internationale qui n’a pas le courage de se battre et dépêche sur le terrain une armée bigarrée de l’ONU qu’il compromet, canarde, enchaîne à des poteaux et accuse de ne pas être de vrais soldats ? En juillet 1995, à l’aube du massacre de Srebrenica, il convie le commandant hollandais et ses casques bleus chargés de protéger l’enclave et sa population. Sous leurs yeux, il égorge un cochon puis les oblige à trinquer pour célébrer leur propre humiliation. La rencontre est filmée et livrée à la presse. Il ne craint que l’OTAN capable de mettre à mal sa suprématie militaire à laquelle il doit toutes ses victoires. Mais il compte sur Belgrade et sur ses propres contacts russes et quelques casques bleus acquis à sa cause pour mesurer la réalité des menaces.

Englouti pour une poignée d’Euros

En février 1994, au moment de l’ultimatum sur le retrait des armes lourdes qui bombardent Sarajevo jour et nuit depuis près de deux ans, Mladic s’incline devant la menace de l’OTAN mais convainc la communauté internationale de lui fournir le fuel nécessaire au retrait de ses canons. Aussitôt livré, il met en marche les remontées mécaniques d’une ancienne station olympique proche de la capitale bosnienne et s’offre quelques descentes à ski devant les caméras de la télévision locale tandis que ses hommes acheminent le reste du précieux carburant, nerf de la guerre, vers Gorazde, autre enclave martyrisée de l’est de la Bosnie. Les officiers de l’ONU apprécient son humour, son côté bon vivant. Mladic lui s’amuse à humilier tous ceux qui le ménagent. En 1994 toujours, il reçoit chaleureusement le général américain Wesley Clark venu apprécier les chances de mettre fin au conflit et lui demande d’échanger leur képi militaire le temps d’une photo. Le cliché fera le tour du monde. Le Président Clinton devra intervenir en personne pour rassurer le Congrès et Clark sera sommé de s’expliquer à nouveau des années plus tard lorsqu’il présenta sa candidature à la présidence des Etats-Unis.
Mladic vit et respire par la guerre et l’excès. Il s’amuse à démentir ceux qui croient que la démocratie peut, par son seul pouvoir d’attraction, mettre fin à l’histoire et instaurer la paix. Ou simplement dompter cet enfant capricieux et orgueilleux devenu génocidaire à la faveur des tergiversations et des renonciations occidentales. Quinze ans et quelques mois plus tard, Mladic doit enfin vivre avec son siècle et admettre que le mythe du grand guerrier a été englouti pour une grosse poignée d’Euros sous forme d’une promesse d’adhésion de la Serbie à l’Union européenne. Depuis sa cellule, Mladic continuera néanmoins de savourer son œuvre et de regarder se disloquer la Bosnie-Herzégovine qu’il avait, en 1992, promis de faire disparaître. Juger Mladic, c’est aussi neutraliser son œuvre macabre. Espérons que l’Europe sera au rendez-vous.


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