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Résister à l’esprit courtisan

dimanche 7 février 2010, par Emmanuel Lemieux

La réédition du livre de l’historien Daniel Mornet sur "Les origines intellectuelles de la révolution française" exhume, entre autres, la figure du baron d’Holbach. Idéal pour se rafraîchir le cerveau. Et lire ou relire, toujours et encore, son opuscule en ligne sur L’Art de ramper.

Bon, la princesse de Clèves, ça va cinq minutes. Pour se revigorer et avancer d’un pas léger dans cette époque que d’aucun estime "contre-révolutionnaire" ou encore "néo-conservatrice", il est recommandé de lire les pamphlets de Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach,né Paul Heinrich Dietrich von Holbach, d’origine allemande et d’expression française (1723-1789).

Dans sa remarquable "Histoire des origines intellectuelles de la révolution française", document de 1933 que Tallandier vient de rééditer, l’historien Daniel Mornet (1878-1954) estimait les textes de d’Holbach plus politiques que ceux de Rousseau, et plus précis que ceux de Diderot. Ami des encyclopédistes qu’il invitait volontiers, table ouverte les jeudis et dimanches, en son domaine de Grandval, il est en effet un pamphlétaire carnassier de la religion, et l’un des grands auteurs athées pré-révolutionnaires. Même si ses nombreuses oeuvres très violentes se diffusèrent peu, il injecta le venin du doute dans le dogme catholique, s’insurgeant contre "l’infâme", et la Bible, ce tissu d’absurdités, de grossièretés et d’immoralités qui ne peut être en aucun cas inspiré par Dieu. Bref, affirmait d’Holbach, ce fanatisme officiel "a embrasé tout l’univers".

Savant lui-même (il écrivit sur la géologie dans l’Encyclopédie), d’Holbach élaborait une théorie selon laquelle la religion, assimilée à de la superstition, entravait le bonheur des hommes. Sans désir, comment la vie humaine peut-elle être matière et mouvement ? Les sensations éprouvées par la matière créent ce que nous appelons l’âme et qui disparaît avec la mort du corps. Raisonnement de d’Holbach : il n’y a a pas plus de liberté dans la pensée que dans un corps, puisque la pensée fait partie du corps mortel. Reste aussi que le baron d’Holbach, tout comme son grand ami Diderot, se contredira le long de ses textes -qu’il signe mais qu’il n’écrit pas toujours seul- et fera plus grand cas de la morale que du matérialisme que ce soit dans Le système de la nature (1770), Le Système social (1173), La Politique naturelle (1774), l’Éthocratie (1776) ou Éléments de morale universelle (1790).
Il recommandait ainsi un pacte social dont la visée était d’assurer le bonheur et le bien-être du plus grand nombre. Plus radical, "d’Holbach n’admet pas d’autre justification de l’autorité qu’un pacte explicite ou tacite entre la nation et le souverain" analyse D. Mornet. Or "le pouvoir du monarque reste toujours subordonné à celui des représentants du peuple et ces représentants dépendent sans cesse de la volonté de leurs constituants."

De l’anti-religion à la critique de l’Etat

D’Holbach s’incarna avec courage et talent comme un grand styliste de l’anti-religion. Au bout du compte, en France et à Londres, 90 éditions furent écrites, adaptées, traduites et publiées par ce baron résolument athée. Des textes comme Le Christianisme dévoilé (1767), de L’imposture sacerdotale ou encore De la cruauté religieuse (1769) marquèrent les esprits.

Décisif, selon D. Mornet, car "l’esprit qui préparera, puis demandera une réforme profonde de l’Etat est d’abord un esprit hostile à la religion." Jusqu’en 1750, les pamphlets sur le sujet abondent mais leur diffusion est limitée. Au milieu du siècle, changement radical de ton : "c’est la politique même de l’Eglise qui est violemment condamné ; l’intolérance est ouvertement détestée ; on dénie à l’Eglise le droit d’imposer ses croyances par la force ; on dénonce comme des "crimes" du "fanatisme" tout ce qui, dans le présent, comme dans le passé, a châtié les corps sous prétexte de sauver les âmes", rappelle D. Mornet. La bataille idéologique contre l’Eglise signe en fait les premiers coups de boutoir contre l’autorité de l’Etat. A partir de ce point de rupture, l’inquiétude vis-a-vis du fanatisme d’Etat se propage et "toute la France se met à penser", explique encore D. Mornet.

Le souffle de l’histoire étant ironique, le baron d’Holbach meurt en janvier 1789, après avoir incendié la vie des idées, mais sans pouvoir connaître l’apothéose de l’embrasement. Publié à titre posthume en 1813, le petit bijou du baron encyclopédiste - conservé en son temps par Diderot- intitulé "Essai sur l’art de ramper, à l’usage des courtisans" montre bien le lien que faisait le baron d’Holbach entre la religion et l’Etat, à travers la figure du courtisan, incarnant la soumission volontaire à tous les pouvoirs. La Révolution est passée, le courtisan est revenu sous d’autres formes, mais les textes du baron brûlent toujours.


Repères :

Lire
Les Origines Intellectuelles de la Révolution française (1715-1787), de Daniel Mornet, Tallandier, 2010.

Essai sur l’art de ramper, à l’usage des courtisans

PDF - 1.3 Mo
L’art de ramper

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