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Paris : à l’état Sauvage

jeudi 8 novembre 2012, par Alexandre Mathis

La réédition d’un film d’André Sauvage sur Paris en 1928 rappelle combien le cinéma et la ville ont pour moteur commun la lumière

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En découvrant Études sur Paris d’André Sauvage, on voit à quel point le Paris d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec le Paris de 1928. Tout juste reste-il les décors.

D’abord, parce que le regard a disparu sous le geste précipité, le geste mécanique, partagé, les objets absorbant l’attention, et que les silhouettes filmées par Sauvage ont l’air traversé par d’autres approches face à la ville, à la vie, entre ceux qui travaillent dans la ville et ceux qui prennent leur temps… Même lorsque cela va vite. Ballet de lumières, fluctuations lumineuses de l’eau traversée par la lumière, projetées sur la courbe intérieure de l’arche d’un pont. Symphonie de formes d’une grande ville.

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Aucun commentaire, que des intertitres pour situer les parties de Paris correspondantes. Les images parlent seules. Ensuite, travail ou détente, c’est toute une vie parisienne qui n’existe plus, à commencer autour de la Seine, par où débute le film.
On se repérera, donc, aux décors. Décors d’un autre Paris, avec pour commencer toute une activité fluviale qui n’a plus cours.

Navigation sur la Seine

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La visite, la balade plus exactement, qui véhicule une mythologie romanesque (passée, à venir) commence par Paris-Port, l’île Saint-Denis avec les écluses de la Briche. Après les hydravions, une activité industrielle moins ludique apparaît au grand jour avec ses décors, ses figurants. Usines à gaz. Maison d’octroi. Chevaux, voies de halage. Le canal Saint-Denis dans Paris (sinistre quai de la Gironde qui inspirera André Héléna), le bassin de la Villette, le pont du chemin de fer de la petite ceinture, imposante armature d’acier rectangulaire, placé de guingois, comme une pièce de Meccano, qui entrera dans le décor nocturne des Portes de la nuit de Marcel Carné, les écluses du pont de Flandre, ou pont-levant de la rue de Crimée, cher à Pierre et Jacques Prévert (Paris la belle), collé aux deux maisons des magasins généraux. Poulies. Chaînes. Mécanismes surdimensionnés. Livraisons marchandes. Charrettes chargées de caisses de vin. Le linge qui sèche au soleil. Lavandières. Sur le canal Saint-Martin, ouvrant à hauteur de la rotonde de la Villette de Ledoux, les péniches ont pour noms Victor Hugo, Début, Ingres… Le canal Saint-Martin s’engouffre sous terre à hauteur du faubourg-du-Temple jusqu’à la Bastille, pas croire que c’est moins beau pour autant sous la Bastille, ce décor d’égout, de canalisation intra-urbaine, André Sauvage le transcende par l’image… trouées abyssales où perce la lueur verticale de la lumière du jour diluée dans l’eau par endroits, jeux de lumières contrastées, obliques cassées, symétriques… ovales… lumières formant des figures géométriques étirées oscillant sur l’eau jusqu’à l’abstraction… Fumée de la cheminée du toueur estompant les formes… Le réel prend un aspect fantastique, jusqu’à ce que la péniche Début retrouve la lumière.
Marché du boulevard Richard-Lenoir. Au pont Morland, le canal Saint-Martin ouvre ses portes sur la Seine. Autres ouvriers. Manoeuvres.

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La Seine, en plein Paris. Après la pointe du Vert-Galant, le quai Malaquais avec ses librairies, d’où Lestingois, quatre ans plus tard, apercevra Boudu se foutre à la flotte, dans le film de Jean Renoir, établissements de Bains chauds sur la rive opposée. Barbier improvisé, et déjà l’esquisse de personnages. Dépôts de tonneaux de vin. Troncs d’arbres empilés. De l’horizontale, on passe à la verticale, groupes de cheminées d’usines. Ballet des formes. Grues. Structure de la tour Eiffel, encore récente, en passant. Pêcheurs. Peintres paysagistes. Gamins des rues. La forme d’une ville.

Paris symphonie d’une grande ville

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Autour de la porte de Versailles, la chaussée pavée est sillonnée par les rails de tramway. On s’attarde au marché aux chevaux.
Quartier Montparnasse. Manèges d’enfants. Les cinémas affichent Le Tourbillon des passions, Les Mystères de Paris, Les Frères Karamazov avec Emil Jannings, Le Monsieur de six heures. Livreurs de vin. Le cheval est très présent dans la ville. Autobus à plate-forme découverte… où l’on peut fumer, regarder la ville… Colonne Morris affichant autour de son chapeau une réclame pour le papier à cigarettes Zig Zag… Le mouvement est partout dans des cadrages souvent fixes. Métro passant au-dessus des péniches, en diagonale… Gag visuel de cet homme assis en train de casser la croûte sur le bord d’un quai, sur une voie de halage, garant sa bouteille de rouge, baissant la tête sous le passage de la corde, ceux qui tirent le contournent… Autre quartier, mannequins en vitrines, figés dans un geste coquet. Érotisme des figures de cire. Quand un plan est inanimé, Sauvage attend que se manifeste un mouvement, une présence, une ombre mouvante. Les plans sont brefs, d’une durée sensiblement égale, est-ce dû au montage opéré par la restauration du film ? Taxis découverts. Travellings latéraux, plus longs. Galeries de peinture, jardins de Saint-Germain-des-Prés cachés entre les maisons. Passage de la Petite-Boucherie. Chambres des députés. Place de la Concorde. Carrousel du Louvre. Rue Royale, les boutiques changent… Éditeurs, Au Siamois Tabacs de luxe, une fleuriste qui lâche un grand sourire à la Madeleine, sans cesser son travail. Libraires de l’avenue de l’Opéra, moins occupés. Belles oisives qui flânent. Grand Café. Café de la Paix. L’animation grouille autour de l’Opéra, agent réglant la circulation à cheval. Plâtriers… Immeubles en construction. Les automobiles côtoient les voitures à cheval. Une torpédo Peugeot 5CV se faufile dans le flot, entre les camions, comme une anguille (Jean Gourguet filme la même année 1928 les affres de la circulation dans L’Effet d’un rayon de soleil sur Paris, autre chef-d’oeuvre). Pont Saint-Lazare. Faîtes d’immeubles et murs aveugles des maisons tapissés de publicités peintes sur toute leur hauteur. Savon Cadum. Picon. Dubonnet.
Montmartre. Marché de la rue Lepic, l’animation bat son plein. Marchandes de quatre saisons. Volailles, charcuteries. La rue des Saules montant vers Le Lapin agile. Terrain vague en face.

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Îles de Paris. Rues désertes, sur l’île Saint-Louis. Pont de la Tournelle… Quai d’Anjou… la caméra s’attarde sans le moindre commentaire tacitement avec complicité sur le haut portail de l’hôtel qui accueillit le Club des Hachichins présidé par le docteur Moreau, lieu rendu célèbre par les écrits de Théophile Gautier. Adeptes, des écrivains et des peintres, renommés. Le choix du portail ‒ pourquoi s’arrêter en particulier devant celui-ci ‒ peut receler d’autres arcanes, ailleurs. Nouveaux peintres paysagistes. Reflets de l’eau et de la lumière caressant les arches d’un autre pont. Quai Bourbon. Rue Saint-Louis-en-l’Île, là encore les boutiques changent… Vins Fins Desserts… Les rues sont vides… Il se dégage une impression ineffable à travers des portraits, des regards, une impression de paix qui nous est étrangère de nos jours. Elle se communique aux animaux, chien à la fenêtre, chats… qui regardent… quelqu’un passer… Le temps du regard, et d’un regard… Le regard ne peut être précipité. Il doit prendre le temps. Des choses proches vues depuis chez Cartier-Bresson… où le temps est arrêté. Un homme lit allongé sur la rampe d’une voie descendant vers une rive. Toujours beaucoup d’animation autour de la Seine. Île de la Cité. Conciergerie. Le Caveau du Palais. La rue des Ursins et le quai aux Fleurs… où habitèrent Katherine Mansfield et Francis Carco, avec la flèche de Notre-Dame s’élevant au fond de la venelle des Chantres, angle d’où Helmut Käutner filmera l’hôtel des 2 lions.
Place Dauphine. Là encore, et toujours, rien n’est dit, chacun projettera sur ce qu’il voit ses propres références. Visages d’enfants. Autres estancos. Bière de Savigny. Square de l’Archevêché dominant la Seine. Dentelles de pierre, gargouilles, chimères de Notre-Dame acquérant une apparence insolite presque inconnue. On pense, inévitablement, aux documentaires de Georges Franju à venir (Hôtel des Invalides…). Île Saint-Louis et quai Saint-Michel vus des tours de la cathédrale. Henri IV trônant à cheval sur le pont-Neuf. Faunes sur les ponts. Lavoirs.
L’Île des Cygnes. Le pont de Passy au-dessus duquel s’étire au loin la rame d’un métro. Un pêcheur téméraire niché sur les poutres métalliques d’un pont. Sur tous ces lieux des quantités de films seront tournés. Convois de marchandise de la petite ceinture. Porte de Plaisance. Bal du Petit-Moulin. Parc Montsouris. Porte de Bicêtre. Fortifications. Enfants posant devant la caméra qu’ils regardent fixement… avec espièglerie.

La lumière, moteur du film

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Du côté de l’Est, la piscine des Tourelles annonce Bains mixtes. Double plongeoir, grande scène, et le meilleur de l’accompagnement musical de Jeff Mills. On pensait à André Antoine (L’Hirondelle et la mésange, 1920) quand on était encore sur le canal Saint-Denis, Nogent Eldorado du dimanche (Carné, 1929), Les Hommes le dimanche (Siodmak, Ulmer, 1930), on pense aux films alors à venir de Jean Vigo (Taris) comme on pensait une demi-heure avant à L’Atalante… (Sauvage tournera un film avec Michel Simon, Pivoine, en 1929). Le Pré-Saint-Gervais, cheminées d’usines. Porte de la Chapelle. Autres vastes terrains vagues. La ville n’est pas encore compressée. Autour de la porte de Maillot, une virée au Parc de Paris, Luna Park (quelques images qui ont peut-être servi à Paris la Belle). Le Puits mystérieux. Montagnes russes, attractions pour adultes. Bois de Boulogne.
Retour dans le sud après 35 kms parcourus. Arêtes ciselées de la tour Saint-Jacques. Paris vu du haut de la tour. Place du Châtelet. Escalier du palais de justice. La Sainte-Chapelle. La rue du Chat-qui-Pêche, la rue la plus étroite de Paris. Poste de police, Secours médicaux de nuit, à l’angle de la rue de la Huchette et de la rue Xavier-Privas, vue rare. Un agent sort. Pas de blabla, au spectateur de reconnaître. Enchevêtrements de petites rues, de maisons séculaires autour de l’église Saint-Séverin, quartier au coeur du chef-d’oeuvre de J-K Huysmans, qui lui a consacré près de deux cents pages trente ans avant le film. Morceaux de rues disparus près du Collège de France, haut de la rue Jean-de-Beauvais en aval de l’impasse Chartière. Autres vieilles maisons autour de l’église Saint-Étienne-du-Mont, et rue de la Montagne Sainte-Geneviève vues du haut du Panthéon ‒ beaucoup sont encore là. Symboles érigés, Mirabeau, Convention nationale… Le périple prend fin avec les jardiniers du Luxembourg, la fontaine Médicis, une femme lit… des enfants sur le dos d’ânes avançant tête baissée, pas de la fête… les voiliers loués qui s’accrochent au milieu du bassin, et déjà une vedette à moteur.

On connaît les photos, les livres sur Paris, les clichés fixes toujours magnifiques d’Atget, de Marville, Nadar, les rues photographiées souvent vides, d’autres sans jamais voir bouger leurs personnages, figés par l’instantané de l’objectif ; la lumière, base du cinéma(tographe) aujourd’hui par trop oubliée, est ici au centre de l’image, tangible presque.
Des images inoubliables. Chaque plan est de toute beauté, également lorsque des images sont un peu plus mises en scène telles celles de ce couple éventuel dont nous ne savons rien, quai aux Fleurs, séparé par un plan d’eau entre deux escaliers. Eau miroir de la lumière. Ils remontent chacun de leur côté. L’émotion est partout, à chaque image, visuelle. L’émotion naît du regard, d’où viendrait-elle… autrement. Autre recherche souvent oubliée, avec la lumière, dans les films aujourd’hui. L’air, l’espace enrobent les sujets filmés, croquis de personnages, furtifs… l’espace d’un instant. Henri Langlois dit quelque part, peut-être dans ce film d’Éric Rohmer sur Louis Lumière, que l’air passe entre le décor et les personnages dans les grands films.

Études sur Paris a été reconstitué à partir du négatif original nitrate non monté. Les notes manuscrites d’André Sauvage et une copie d’époque incomplète ont servi de référence pour le tirage d’un nouvel interpositif, puis d’un contretype. En collaboration avec Agnès Sauvage, qui a supervisé la restauration du film, le contretype a été monté dans l’ordre et les intertitres intégrés. La restauration photochimique a été réalisée par les Archives françaises du film ‒ CNC en 1993. La restauration numérique a été supervisée par le laboratoire L’Immagine Ritrovata de la Cinémathèque de Bologne (Cineteca di Bologna) et achevée en mars 2012.

Magie du cinéma

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Dans image, il y a magie… Parfois. Le bonus du dvd réconcilie avec le (vrai) cinéma. Images d’une beauté rare.
La Traversée du Grépon (1923), le 1er plan est fixe, station Mer de glace. Plan à la façon de Louis Lumière. Les alpinistes passent en biais, en diagonale, devant la caméra. Patine, attrait lumineux des films de Lumière, cette luminosité dont Langlois parle tant dans le film de Rohmer. C’est du cinéma au présent, à contempler. Fondus à l’iris. Ouvertures à l’iris. Version muette d’origine.
Portrait de la GrèceFragments d’un film disparu (1927) fait naître le fantastique des images du réel. Quand documentaire ethno et poésie se marient. Pensé aux deux chefs-d’oeuvre à venir de Jean-Daniel Pollet, Bassae, Méditerranée. 30 min. environ. Version muette d’origine.
Edouard Goerg à Cély (1928). Comédie loufoque champêtre, ou la guérison d’un misogyne. Sauvage est aussi à l’aise dans la fiction.
Essais sonores pour « Pivoine déménage » (1929).
Pivoine déménage, Scènes de la vie parisienne : Pivoine (1929) avec Michel Simon, René Lefebvre, Line Noro. Savoureux. Peut annoncer Boudu.
Film de famille Sauvage : Rue du Pré aux Clercs (1930).


Repères :

- Études sur Paris d’André Sauvage. (1928). 1h20.
Accompagnement musical Jeff Mills.
DVD Carlotta Films éditeur.
Parution 10 octobre 2012. 19,99 euros.

- www.carlottavod.com/


Pamela,  le 14 novembre 2012 : Paris : à l’état Sauvage

Ce film est étonnant. Merci pour votre bel article.


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Par germainele 9 novembre 2012 : Paris : à l’état Sauvage

j’aurai du l’acheté hier


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Par germainele 9 novembre 2012 : Paris : à l’état Sauvage

Curieux comme Amazon qui avait réduit le prix de 19,99 e à 15,99 e a remis le prix à 19,99 e depuis la parution de votre article.


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