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Rhétorique Winnie Caca et le gouvernement du slogan

lundi 17 mai 2010, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

Au cours des derniers mois j’ai pu, à Washington où je suis en train de réunir des notes pour un libretto, Capitol Rhétorique, ou Un Français à Washington, assister à deux déjeuners débats sur l’imbrication de la politique et du monde du travail. J’ajoute que lire la presse politique américaine, la vraie (Politico ou The Hill), est une sorte de jeu de l’oie où, à chaque page, surgit une case mystérieuse. Le jeu de l’oie, dans l’Angleterre de Winnie l’Ourson (« Winnie Caca » pour les bambins anglais car le leur est Winnie the Pooh, et un pooh c’est…), le jeu de l’oie se dit donc Snakes and Ladders, serpents et échelles – on est dans le Gothique sadien et non plus dans la basse-cour Renaissance.

Cela n’était pas une digression à la Montaigne : il existe un lien rhétorique entre le monde du travail, le jeu de l’oie avec la case mystérieuse, et Winnie Caca.

Et non des moindres.

Commençons par les deux déjeuners débats animés, l’un, par le nouveau boss de la centrale syndicale AFL-CIO et, l’autre, par le patron des patrons des PME, l’US Chamber of Commerce. Le timing de leurs interventions ne m’est apparu qu’après coup : le boss allait, l’après-midi même, faire un deal avec M. Obama lors d’une des nombreuses péripéties de la loi sur l’assurance médicale obligatoire (qui n’est pas, faut-il le répéter, une couverture universelle, régie par l’Etat, procurant une assurance maladie à la française, mais un système organisé par l’Etat mais financé à la fois par l’imposition et des amendes punitives, et grâce à des produits des compagnies d’assurance privées). Il allait en effet assurer le parti démocrate de l’allégeance renouvelée de sa centrale syndicale, dont la quasi majorité des cotisants sont des employés du secteur public, et sont donc vassaux de l’Etat fédéral et, en bout de ligne, du président, afin de préserver des conditions de travail supérieures et garanties par les impôts fédéraux.

Quant au président des PME américaines (la Chambre représente trois millions de PME et organisations diverses), il est clair que le timing de son intervention au prestigieux National Press Club avait quelque chose à voir avec les élections législatives générales dites de la mi-mandat (présidentiel), en novembre 2010, et, immédiatement, avec des primaires précoces qui donneront un vrai coup de sonde dans l’état de l’électorat et une giclée de réalité aux bavardages.

Tout oppose les deux hommes, Richard Trumka et Thomas Donohue. La Chambre de Commerce loge dans un de ces pompeux bâtiments impériaux, qui, d’acrotères et de colonnade, fait face à la Maison Blanche. Son président a pour habitude de prononcer un « discours sur l’état de l’entreprise » juste avant celui que donne le président américain « sur l’état de l’Union ». On admire. L’opposition des deux institutions est frontale. Par contre, le boss syndical possède ses entrées à la Maison Blanche. L’un est en cour, l’autre est en face.

Tout les oppose dans leur rhétorique : le patron de la centrale parle toujours de la middle class et disserte à n’en plus finir sur comment le rêve américain est fait d’appartenir à la middle class, comment la finance et les patrons sont là pour empêcher les gens d’accéder à la middle class. Les sous-chefs syndicaux affectionnent les gourmettes en or et les revers de chemise monogrammés : signes de distinction de l’appartenance à cette middle class. Il ne parle jamais de la working class. Tournure tabou aux Etats-Unis : on doit dire qu’on « travaille », et même le répéter souvent (même au restaurant on vous demande parfois « still working on it ? », une traduction amusante et amphibologique serait : « On boulote ? »). Mais ne jamais parler de working class. La procédure rhétorique est intéressante : on ne parle pas de ce qui permet à un « travailleur » de sortir du travail, le travail, mais du point d’arrivée, la classe moyenne. On parle de ce qui empêche le passage, par quoi se concrétise le rêve américain (être middle class c’est avoir sa maison, deux voitures, prendre dix jours de vacances dans un resort, et envoyer ses deux enfants à la fac’ locale, et être assuré d’une retraite). « Travailler » rappelle trop le sort pour quoi on a voulu devenir américain : là d’où on vient, il n’y a pas de travail ; mais ici on veut plus que seulement ce qu’on n’a pas là-bas, à savoir le travail plus le rêve du travail, être middle class.

En aparté : en Angleterre, on essaie par contre d’éviter middle class au profit de l’étrange upper middle class, ou d’une revendication vitupérante de working class, si bien que le middle devient introuvable. Voilà pourquoi les Lib-Dems de Mister Clegg ont fait un score à la Bayrou : le middle est nulle part, ailleurs.

En Amérique, ceux qui, à l’évidence, « travaillent », à savoir nettoient les rues, servent dans les diners, promènent les chiens, lavent les voitures et les fenêtres, grattent les façades et ramassent les ordures, bref font du travail manuel, du vrai travail, sont les immigrés d’Amérique latine. Or ce sont des « illégaux ». Ce travail-là est donc « refoulé » : il rappelle trop aux autres d’où ils viennent. L’attitude des centrales envers les illégaux est plus qu’ambiguë : un sentiment instinctif de solidarité atavique, et des positions troubles sur la légalisation des travailleurs immigrés – dont on attribue le sort malheureux à la mondialisation. La vaste majorité des cotisants des centrales est en effet faite d’employés des différents secteurs publics, et seulement sept pour cent des employés du privé adhèrent à une union. Il faut s’attendre à du rififi lorsque cette énorme masse de travailleurs se décidera à se syndicaliser.

Le patron des PME, quant à lui, a son mot clef, et ce n’est pas celui qu’on attend, « entreprise », mais jobs : l’emploi, mais avec la force que le mot possède en anglais, disons, en français « le boulot ». On imagine mal la cheffe du MEDEF afficher « le boulot ». De fait, les PME américaines sont la première source de création d’emplois, en dehors de l’Etat fédéral dont la part augmente constamment, et c’est ici qu’apparaît le deuxième terme clef, taxes, les impôts.

Rhétorique binaire : si les PME créent du « vrai boulot » (les Etats Unis ont perdu sept millions d’emplois dans la crise actuelle, et toutes statistiques confondues le taux de chômage est à 17%), l’Etat fédéral lui crée des « emplois » qui sont financés par l’augmentation des impôts fédéraux, bref des emplois fictifs (car pas d’impôts, pas d’emplois), qui alimentent les centrales syndicales. Le patron des PME ne parle jamais des classes moyennes, mais toujours du « boulot », des Américains au turbin, bref des « travailleurs ». Pour lui, un petit patron travaille et fait travailler, et fait travailler vers l’international (les Etats-Unis ont une économie d’exportation). Pour le patron du MEDEF américain, la middle class, chère au boss syndical, et c’est ainsi que fonctionne le syllogisme rhétorique, est par conséquent une classe qui a perdu de vue la valeur-travail et comment le travail consiste à produire des choses et à les vendre. A l’international, la même opposition est donc en place : le syndicaliste critique la mondialisation et ses effets sur l’emploi local, tandis que le patron célèbre les free trade agreements comme bénéfiques à la richesse locale (40% des emplois du secteur privé, ou 50 millions de travailleurs, dépendent de ces FTA).

Tout les oppose – sauf que le boss de la middle class et le patron des PME ont le même background ouvrier, l’un mineur, l’autre camionneur, et tous les deux issus d’immigrés. Ils manient une rhétorique diamétralement opposée non pas sur ce qu’est être américain, mais comment y arriver, et la ligne de fracture est cette hyper-dramatisation, par un slogan, de deux positions de parole.

Car ces positions d’adresse, comme on dit dans mon jargon d’Eloquent Leadership, comment on se pose pour s’adresser à, reposent sur deux slogans : middle class, jobs. Evidemment, dans un déjeuner débat, devant la crème de l’élite politico-financière et la chantilly des médias, les orateurs doivent faire un discours construit de 45 minutes. L’un et l’autre sont des orateurs de première force. Des pro. Mais, ailleurs, ce qu’ils disent se résume souvent à la répétition et au psittacisme de ces deux slogans, assortis de chiffres abstraits et d’exemples concrets (du genre, « hier, Joe, mon laveur de voiture, m’a dit que »). Mais, au fond, ce qui passe dans le public n’est que le slogan. Et ce qui n’est jamais, et pour cause, expliqué c’est ce que je viens d’analyser.

Ce gouvernement par le slogan est une des formes les plus perverses du débat démocratique. On se souvient du mantra de la « démocratie participative ». Hier je regardais, sur CNN, DSK se gargariser ironiquement de FAT (si vous ne savez pas ce que c’est, googlez vite, votre sort en dépend). Monsieur Cameron aurait, rapporte The Spectator, gagné des voix quand, deux semaines avant les élections, il aurait soudain commencé à employer big society, sans expliquer ce que cela veut dire (mais, en opposition, au big government travailliste et, of course, l’orwellien Big Brother). A l’approche des élections de 2012 l’UMP va essayer de focaliser le débat sur un slogan, et il faut nous attendre à un slogan chic, bcbg, et aussi platement « savant » que les rabats moliéresques de Chrysale. A gauche, la vraie, verte et rouge, l’hydre de l’agit-prop qui y reste vivante après un siècle de formation est bien plus subtile et, en raison de ses mille têtes, plus difficile à colleter.

Le slogan, on l’a compris, c’est la case mystérieuse du Jeu de l’Oie politique. On passe dessus, et on tombe ou on se fait piquer. Ou on ne remarque rien et on avance. Mais jamais, à aucun moment, on ne vous explique ce qu’est la case. Et cette case, c’est le jour des élections. Les Anciens Indiens, qui ont inventé le jeu à l’anglaise, répartissaient les cases en lieux de vertu et en lieux de vice, de sorte qu’en roulant le dé on suivait ainsi une méditation à la fois sur le rôle du hasard dans la vie humaine, et sur le vice et la vertu. Voyez comment la vie politique parle encore de « case départ » et de « se caser », ou de « case retour ».

Ces mots sont les pauvres reliefs d’une violente réalité : que le parcours du citoyen qu’on mène, de case en case, au jour des élections ne se fait plus par une réflexion argumentée sur le bon et le vicieux, le juste et le criminel, le bel et le repoussant, catégories qui informent cependant tout ce qui nous fait vivre, et dans la pleine conscience que les circonstances, comme un dé qui roule, sont souvent ce qui nous met face au bel, au juste, au bon, mais que ce jeu de l’oie-citoyen, gavé de slogans et engraissé de phrases toutes faites dont les médias le gorgent à l’entonnoir, est devenu un art de gouverner plein de mépris et d’arrogance, un gouvernement par le slogan qui anémie la pensée et annihile la vertu.

Winnie Caca, me demande-t-on ? Oh, c’est simple : là où on tombe, le jour des élections.


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