Influenceurs Le dico Idéathèque Couveuse Panorama

Rimbaud, aux Enfers de la nouvelle critique catho

lundi 14 juillet 2014, par Alain Jugnon

La récupération spirituelle des suicidés de la chrétienté : le cas Rimbaud de Stéphane Barsacq

Les jeunes critiques catholiques ont de plus en plus l’âme invasive : quand ils découvrent les grands poètes français du 20e siècle, ils leur prennent des idées de meurtres et de livres de poche. Ainsi, pour donner un exemple, Stéphane Barsacq (1974), qui, lorsqu’il s’agit de parler en public de Rimbaud parce qu’on a publié en 2014 un essai sur Rimbaud, et en livre en poche pour tous (Rimbaud, Celui qui créera Dieu, Points/Seuil, 2014, moins de cinq Euros), se doit, en tant que critique littéraire et éditeur par ailleurs, d’évoquer les noms de ceux qui sont venus avant lui dans la lecture du cher grand poète, dans le commentaire de son œuvre et dans l’amour de l’homme qu’il fut.

Et de citer lors d’un entretien dans une revue littéraire, et dans cet ordre : Nietzsche, pour dire la part de folie du poète comme de tout poète, Verlaine pour dire la catholicité de l’amour de la poésie, Claudel pour montrer que l’on a bien lu et que c’est le grand poète lui-même qui a rendu légitime culturellement la découverte du génie nommé Rimbaud et enfin Maurice Barrès pour payer sa dette littéraire au nom d’une profonde politique, culturelle, catholique et française. Tous les simulacres sont bons pourvu que les simulations permettent en toute conscience très chrétienne de récupérer la poésie des poètes sans dieu, divine à l’origine, comme il se doit en Europe christianisée à l’extrême.

Mais alors qu’il est question, d’autre part, de dire quelque chose sur Rimbaud lui-même, on s’interroge sur Les illuminations (qui ne valent tout de même pas la grandeur religieuse d’une Saison en Enfer) : poème de Dieu ou libre expression de l’écrivain nommé Rimbaud ? ; on s’interroge aussi sur les raisons d’une telle fuite au désert : mysticisme ou bas matérialisme ?

Et à ce moment là, l’un dans l’autre, que ce soit pour le critique une manière de prouver ses lectures ou bien une démonstration de ses capacités théoriques, il n’est plus jamais question de la poésie, du poème et du poète. Un homme a disparu. Car le poème devient un recours, et c’est l’âme qui s’en sort, malgré la lecture et la haine de toute poésie humaine.

Le critique doit faire attention à ne pas éjaculer trop vite (Stéphane Barsacq est l’auteur remarqué d’un Ejaculations mystiques au sujet de Cioran) afin de prendre le temps, lisant, écrivant, de l’accord majeur avec le poète pris en charge et en jeu.

Or, il fut un temps où, pour Jacques Rivière en 19141 par un autre exemple, il était déjà question d’en finir avec le débat qui, lui, commençait tout juste de faire semblant de croire que Rimbaud était chrétien, que son œuvre était divine et que sa vie était sacrificielle. Ou simulée.
En effet, comment peut-on ne pas être moderne en 2014, si en 1914 le sort des anti-modernes était déjà en cours de règlement à propos de Rimbaud lors de la dispute Rivière/Claudel ? c’est ici le problème. Mais aussi comment ne peut-on pas être moderne aujourd’hui même à propos d’Artaud en 1947, de Genet en 1953, et la liste est longue des refus d’une considération réellement moderne des poètes dans leur modernité, une modernité sans Dieu, sans Mythe et sans Sacrement.

Le critique doit faire attention à ne pas éjaculer trop vite (Stéphane Barsacq est l’auteur remarqué d’un Ejaculations mystiques au sujet de Cioran) afin de prendre le temps, lisant, écrivant, de l’accord majeur avec le poète pris en charge et en jeu.
Ainsi la lecture que fit Jacques Rivière des Illuminations de Rimbaud en 1914 au moment de la redécouverte du poète par la critique française prouve qu’une nouvelle écriture naît là, comme après 1968 naîtra une nouvelle philosophie : le matérialisme par le bas des Deleuze, Derrida, Klossowski (trois autres noms : à mettre à la place des Verlaine, Claudel, Barrès).

On n’imagine pas les effets déconstructeurs de l’écriture quand elle est moderne et contemporaine, comme chez Rimbaud en 1871, comme grâce à Jacques Rivière en 1914. Les dates sont toujours importantes. Et pour que 2014 soit elle aussi une date importante, il ne faut pas que la critique française et chrétienne répète les bêtises que, depuis 1914, on ne devrait plus publier à propos de Rimbaud, sa vie, son œuvre.
Voilà enfin l’essentiel dans l’étude sur Rimbaud telle que publiée en 1914 par Jacques Rivière :
« Aux choses mystérieuses, il faut donner hardiment des explications mystérieuses. Je dirai donc que ce que Rimbaud nous montre, c’est un peu plus que des rêves ; c’est une certaine réalité, c’est quelque chose qui existe. Mais ici il faut se garder d’être trop mystique et d’affirmer que le monde des Illuminations existe tel quel quelque part, qu’il y a quelque part réellement des monstres et des tragédies comme on en voit dans ce livre. Non, je n’irai pas si loin. Mais je crois que ce que les Illuminations nous font voir, c’est tout simplement notre monde à nous, en tant que l’autre monde le désorganise. Je m’explique. Pour la plupart des gens le monde où nous vivons est parfaitement clos, il se suffit parfaitement à lui-même, les choses s’enchaînent fort bien les unes avec les autres ; c’est bien celle-ci qui est à côté de celle-là et il n’y a rien entre elles. Je crois qu’en effet pour vivre, pour s’y retrouver, il faut considérer les choses ainsi. Tous, nous sommes obligés d’admettre en temps normal que le monde est cohérent. Mais il n’en est rien. A côté de la réalité où nous nous mouvons, il y en a une autre, qui l’enveloppe et qui la pénètre, et qui la disjoint  [1] »
La conclusion de Rivière ensuite sera des plus définitives : on n’a pas le droit de considérer Rimbaud comme chrétien.


Repères :

1 Jacques Rivière, Rimbaud, Dossier 1905-1925, Gallimard, 1977.


[1Jacques Rivière, Rimbaud, dossier 1905-1925, p 66 et 67, Gallimard, 1977.


Poster un nouveau commentaire
Disponible en librairie ou sur notre boutique

Boutique
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.