Robespierre porterait-il un gilet jaune ?

Le 28 janvier 2019, par Philippe Lecardonnel

L’idée : De toutes les icônes révolutionnaires, L’« Incorruptible » reste le « héros » le plus controversé. Comment cet opposant à la peine de mort est-il devenu le « Tyran » ? Essai d’explication par Marcel Gauchet, philosophe et directeur de la revue Le Débat.

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Marcel Gauchet, Robespierre, l’homme qui nous divise le plus, Gallimard, 280 p., 21 €. Publication : octobre 2018.

Philosophie politique. Maximilien porterait-il un gilet jaune ? Pour tenter de lever le voile sur celui qui fut tour à tour présenté comme le défenseur des pauvres et le théoricien de la Terreur, Marcel Gauchet s’est plongé dans les Œuvres complètes de Maximilien Robespierre, dix gros volumes enrichis d’un onzième en 2007, publiées par la Société des études Robespierristes.

Qui donc fut cet homme dont le portrait anonyme (au musée Carnavalet), nous le présente le teint pâle, les yeux verts, en habit de nankin et cravate blanche, une image qui pourrait être celle d’un aristocrate de la Cour ?
Héros pour les uns, repoussoir pour les autres, icône de la Révolution, « il incarne à la fois sa promesse toujours vivante et son impasse sanglante », nous rappelle Marcel Gauchet. Né à Arras en 1758, il fait de brillantes études au collège Louis-le-Grand où il connaît Camille Desmoulins. Élève studieux, solitaire et rêveur, la légende voudrait qu’il fût choisi, en 1775, pour prononcer un compliment en vers au nouveau roi Louis XVI au retour de son sacre. Devenu avocat, il se distingua, en 1783, par la défense d’un de ses confrères qui avait installé un paratonnerre sur le toit de sa maison. Son plaidoyer brillant lui valut les honneurs du Mercure de France  : « M° de Robespierre, jeune avocat d’un mérite rare, a déployé dans cette affaire une éloquence et une sagacité qui donnent la plus haute idée de ses connaissances.  » Sa notoriété lui valut, six ans plus tard, d’être élu représentant du Tiers état aux États généraux convoqués à Versailles par le même Louis XVI. Inconnu, il se distingue parmi les 1 100 membres des États généraux par la publication des Ennemis de la patrie ou il théorise déjà sur « ces révolutions uniques qui font époque dans l’histoire des empires et qui décident de leur destinée. »

Du théoricien de la Révolution à l’Incorruptible

Quarante-cinquième signataire du serment du Jeu de Paume, il publie en septembre 89 le Dire contre le veto royal où il peaufine cette formule restée célèbre : accorder au roi le droit de veto, c’est reconnaître que « la nation n’est rien et qu’un seul homme est tout.  » Par ces deux contributions, Robespierre se pose en théoricien de la Révolution, « On ne s’écarte jamais des principes sans de graves dangers  », ce qu’il restera jusqu’au 28 juillet 1794, date de sa montée à l’échafaud. Pour autant, il ne commence pas comme un ultra, tout au contraire. Membre de l’Assemblée constituante, il n’est pas opposé au principe monarchique, ne voit pas l’utilité d’instaurer la République, mais plaide pour l’abolition de la peine de mort et de l’esclavage, le droit de vote des gens de couleur, des juifs et des comédiens ainsi que pour la mise en place du suffrage universel. Il demande aussi une règlementation sévère de l’organisation de la Bourse, ce qui lui vaudra son surnom d’«  Incorruptible ».

Du centrisme à la guillotine

Alors, comment ce « centriste », comme on le qualifierait aujourd’hui, a-t-il basculé dans la Terreur, grande pourvoyeuse de la guillotine, à commencer par ses alliés. C’est là que l’explication de Marcel Gauchet pèche un peu. À l’en croire, Robespierre n’aurait été que le jouet de ses grands principes. Théoricien de la Vertu révolutionnaire, entièrement structurée sur le principe des droits de l’homme, le juste Maximilien n’aurait été qu’un fétu de paille flottant au gré du grand fleuve de la Révolution et, ne cherchant ni le pouvoir ni le crime, aurait plus accompagné l’Histoire qu’il ne l’aurait dirigée. Jusqu’à s’interroger sans y répondre : « Faut-il se représenter un Robespierre « usé », comme le disent certains de ses détracteurs de l‘époque, « épuisé » comme lui-même le répète souvent, souffrant jusqu’à perdre le jugement politique et l’habileté tactique dont il avait fait preuve jusque-là ? Faut-il lui prêter, à l’inverse, le choix délibéré de s’exposer à une mort héroïque et d’en appeler à une postérité glorieuse en se démarquant à jamais des « scélérats » avec lesquels il avait jusque-là dû composer ? »
Bref le mystère reste entier et les pistes que nous propose Gauchet bien inabouties. Pourtant, le radicalisme de Robespierre, qu’on le dénonce ou qu’on le loue, a enjambé les siècles et reste une clef d’explication facile dès lors que l’on se penche sur les grands soubresauts de la société, jacquerie des gilets jaunes y compris. Le robespierrisme continue d’incarner une forme implacable d’exercice du pouvoir dès lors que le peuple souverain se serait exprimé. Ce à quoi, l’auteur de La Révolution des droits de l’homme conclut : « Il y a en France, où pourtant on déteste la dictature, une espèce de vision autoritaire du pouvoir, au nom du salut public. » Au fait, qu’en pense notre Jupiter ?




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