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Rocard après Rocard

lundi 4 juillet 2016, par Emmanuel Lemieux

La disparition de Michel Rocard le 2 juillet signifie t-elle celle de son foyer de pensée et d’influence intellectuelle ?

Politique. Michel Rocard emporté par un cancer à l’âge de 85 ans, le 2 juillet en fin de journée, est-ce le deuil du rocardisme ? Il fut un temps où Michel Rocard était très tendance, comme James Ellroy, comme John Woo. Son entretien-fleuve de politique déchu de la plus haute ambition de la Ve république ( "Michel Rocard ne sera pas président" titrait le journal) en 1995 dans Les Inrockuptibles fit un tabac, et fut même l’une des meilleures ventes de l’hebdomadaire culturel.

Se prévalant de cet héritage rocardien, le premier ministre Manuel Valls a affirmé que c’était bien ce courant à gauche qui avait gagné la bataille des idées. Voire. En juin, dans un entretien testamentaire particulièrement ciselé accordé au Point, l’éternel enfant terrible du PS n’avait pas de mot assez dur pour exprimer ce qu’il pensait de la gauche française " la plus rétrograde" du moment, et de la bataille des idées perdue au niveau mondial par la gauche. Il était l’enfant mal aimé du PS, et le reste, analyse de son côté son ancien collègue eurodéputé Dany Cohn Bendit. Le témoignage du directeur de la rédaction de Marianne, Renaud Dely, ayant rencontré Michel Rocard au crépuscule, le confirme. Il tenait Mitterrand pour le grand fossoyeur du socialisme. La férocité entre celui qui a été par deux fois Président de la république et celui qui a été son Premier ministre, aura laissé des traces au PS sans qu’il ne parvienne à trancher entre deux méthodes politiques et deux attitudes morales. L’un de ses meilleurs adversaires, Jean-Pierre Chevènement qui qualifiait Michel Rocard de représentant de la "gogoche", résume le mieux ce conflit idéologique sur son blog en ce jour d’ hommages convenus : " Il a campé, en 1977, au congrès de Nantes, une opposition entre deux cultures du socialisme, l’une jacobine, l’autre autogestionnaire et décentralisatrice. Cette opposition qui m’a toujours parue un peu factice a gouverné nos relations sans nuire à leur cordialité. Sa culture était plus mendésiste que mitterrandienne."

Pour Thierry Pech, directeur de la Fondation Terra Nova, dont le parcours personnel et politique parle d’or en ce qui concerne ce foyer de pensée, le rocardisme est une ambition éthique de la politique : " Nous admirions le responsable politique, nous chérissions l’homme. Nous voulions poursuivre le chemin qu’il avait tracé en nous efforçant, comme lui, de conjuguer le réalisme et l’ambition, à l’échelle nationale comme à l’échelle de l’Europe. Comme lui, nous rêvions d’une gauche libérée des illusions révolutionnaires mais sans cesse tendue vers un horizon de justice ; capable de gérer les affaires publiques mais sans perdre le goût de l’avenir ; porteuse d’une haute idée de l’Etat et de la volonté politique, mais toujours consciente que le pouvoir est en même temps partout où se trouvent, dans la société, des femmes et des hommes prêts à s’organiser pour agir collectivement et prendre leur destin en main. Le rocardisme n’est pas le synonyme d’un réformisme appauvri, réduit à la verticale du pouvoir, à la magie des programmes et à la science des experts : il fait cause commune avec l’idée que la démocratie est aussi une forme de société et que le gouvernement des hommes ne doit jamais s’abîmer dans la simple administration des choses. "

Le rocardisme n’est pas le synonyme d’un réformisme appauvri, réduit à la verticale du pouvoir, à la magie des programmes et à la science des experts

De son côté la fondation Jean-Jaurès avait déjà prévu, sous les auspices de l’historien Thierry Mérel, une célébration de Michel Rocard dans un colloque intitulé "Rocard, une pensée, une action", le 15 septembre prochain. Un colloque fait savoir l’institution qui sera plus que jamais tenu. La programmation de cette journée prévoit qu’elle doit être inaugurée par Emmanuel Macron et conclue par Manuel Valls. Ils ne sont pas les seuls à vouloir être sur la photo du rocardisme. Ainsi le député Benoît Hamon a tweeté le 2 juillet : " Avec lui, j’ai appris ce qui compte à mes yeux le plus : l’éthique de conviction. Michel Rocard s’est éteint et sa mort me bouleverse."

Michel Rocard, comme Pierre Mendès France dont il est l’héritier, c’est d’abord une certaine conception de la politique.

Sur le site de l’institution de recherche du PS, et dans Le Monde, Gilles Finchelstein et Daniel Cohen soulignent dans leur hommage cette substance politique rare qu’est le rocardisme : " Les pieds sur la terre – au contact des réalités. La tête dans le ciel – au royaume des idées et des idéaux. Michel Rocard, comme Pierre Mendès France dont il est l’héritier, c’est d’abord une certaine conception de la politique. Celle qui ne dissocie jamais les moyens et les fins. Celle qui s’attache, toujours, à la vérité des faits – car les faits se vengent, et d’abord au détriment des plus faibles, lorsqu’ils sont ignorés. Celle qui impose le respect des hommes – car la confrontation des idées ne saurait excuser d’avilir ou de salir celles et ceux avec lesquels on est en désaccord. Michel Rocard a porté cette exigence et défendu cette noblesse de la politique."
Il restera assurément des traces du rocardisme, mais de cette curiosité intellectuelle insatiable comme un gai savoir et de cet auto-examen politique impitoyable, la relève ne semble pas vraiment assurée dans l’immédiat. On pourra bientôt consulter ses archives, un michelrocard.org a été déposé chez Gandi.


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