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Rock & Folklo

jeudi 6 septembre 2012, par Benjamin Coderc

Deux anciens salariés de la rock-critique recyclent leurs papiers en anthologies : les press-books crépusculaires de décennies flamboyantes et d’une certaine manière parfaitement impuissante d’écrire sur le rock

Culture. Avec leurs respectifs L’oreille d’un sourd (Grasset) en 2011 et It’s only Rock’n’roll et autres bricoles (Le mot et le reste), cet été, deux journalistes à la retraite ( ou en retraite ), Philippe Garnier et Philippe Paringaux (qui fut le tout premier employeur du premier) se sont offert leurs propres best of. Deux anthologies bien épaisses et deux rock-critiques pur jus qui, pour rien au monde, n’auraient renoncé au plaisir simple de s’en aller patauger gaiement dans la grande flaque nostalgique.

Aucun doute là-dessus, ces deux mecs ont toute la panoplie du papy-roady. Le premier est un rejeton de Libé, le second de Rock & folk. Et non, ne cherchez pas d’arythmie stylistique, ils ont tous les deux bel et bien l’air de ce dont ils devraient avoir l’air... Biberonnés au Rock, au vrai, pas à la pop de stades ou aux resucées pseudo-alternatives pour hipsters en futals chino. Non, ces deux-là ont bourlingué, ils ont festivalé. Ils ont rencontré les gens qu’il fallait rencontrer. Ils ont picolé avec les musicos qui vous faisaient vibrer dans les seventies. Ils ont serré les pinces de tous les génies incompris des trente glorieuses rock, de tous les suicidés précoces aux doigts de fée, de tous les poètes à rouflaquettes et autres bassistes camés. Ils étaient là où il fallait être, toujours à l’épicentre du cool, alors que vous, simples groupies ringardes, ne faisiez que suivre le mouvement du coin de l’oreille, le casque vissé sur votre ampli d’occasion, avachi sur un canapé en skaï dans la cave de vos parents, fantasmant sur les riffs de Jimmy Page tout en attendant sagement votre stage d’été au service compta de l’entreprise à papa…

Ces mecs ont donc tout un tas de trucs à raconter, trucs qu’ils ont déjà raconté d’ailleurs, mais après tout, qui ne rêve pas de se payer sa propre tournée d’adieu, avec tout le tralalala, coke, pouffiasses, et odeurs de transpiration ? Bien sûr, les deux Philippe sont de fins connaisseurs. Ils savent de quoi ils parlent et ils en parlent bien. A défaut de vous apporter par procuration et avec quelques décennies de retard l’authentique sensation d’avoir vécu un road (bad) trip avec les Stones sur les routes texanes, leurs deux petits pavés auront déjà le mérite pour commencer (et c’est déjà pas mal) de vous aiguiller avec goût et panache dans votre quête insatiable de la discothèque idéale. Derrière chaque titre : une intention artistique. Derrière chaque son nouveau : une anecdote décapante, un producteur cinglé, un scandale sexuel ou un vice de procédure. Derrière chaque icône : un mec sympa, renfrogné, malade ou indolent. Et derrière chacune de ces chroniques, l’œil invariablement rivé au rétro, une malédiction : celle du journaliste musical. Désarmé. Ou plutôt mal armé.

" A quoi bon détruire par l’analyse froide et bien française la chaleur d’un moment heureux, d’une musique bouleversante ? "

Car l’impuissance, voilà bien l’essence du sujet. Par exemple, Paringaux à propos des très vénérables Crosby, Stills, Nash & Young : « (…) A quoi bon détruire par l’analyse froide et bien française la chaleur d’un moment heureux, d’une musique bouleversante ? Il existe un disque, qui est en vente en France, et dont aucun mot ne pourra jamais rendre compte de la beauté. (Rock & Folk n° 37, février 1970) » S’il est ici question de beauté, de bouffées d’hormones, de frissons ou autres sentiments paroxystiques, il pourrait en être de même pour toute autre sensation physique classable d’un bout à l’autre du spectre émotionnel qu’est la musique. Le critique, à fortiori le critique rock, ne semblerait disposer que de trois petites cordes à sa Fender : L’anecdote, la référence et la métaphore. What else ?

L’anecdote d’abord, juste pour la contextualisation. Qui ? Quand ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Contextualiser pour faire toucher du doigt l’impalpable fureur de l’instant. Reporter de guerre même combat. Le détail, le backstage, l’arrière-plan puisque la substance est indicible, même au plus doué des scribouillards. Puisque tout un chacun reste susceptible sans effort ou érudition particulière de s’offrir un kiff authentique et dépouillé à l’écoute d’un grand morceau, quelle meilleure valeur ajoutée que l’intellectualisation ? Problème : la chair de poule, qu’elle soit le produit de la peur ou de l’extase auditive reste viscérale, instinctive. Elle ne quémande ni médiateurs ni pédagogue.

Deuxième outil : l’usage voire l’abus de références. Pour appuyer l’anecdotique, soutenir encore davantage la thèse insidieuse que ce qui est à première vue à la portée de chaque paire d’oreilles un tant soit peu réceptive ne s’offre en réalité pleinement qu’aux initiés, il reste au pro du verbiage la possibilité d’invoquer son recours favori, sa touche perso : le droit de balancer à la tronche du néophyte complexé sa propre accréditation VIP, son pass d’accès exclusif aux intentions de l’artiste et à ses influences ! Vous ne voyez en chaque album qu’un objet unique, grossièrement situable dans l’une ou l’autre de cette petite dizaine de genres aux frontières à peu près hermétiques ? Le critique rock dispose pour sa part d’une vue panoramique sur tout l’arbre généalogique de la création musicale. De Chuck Berry à Marilyn Manson, un fossé gigantesque ? Lui n’entrevoit pourtant qu’une suite logique de connexions synaptiques, et ne se gênera jamais pour vous le faire savoir…

Dernière munition dans la besace du journaliste musical : La métaphore. « Des percussions de bombardier B52, un son métallique, des cordes affûtées comme des lames de rasoirs, une voix tantôt brûlante, tantôt glaciale… » Tout un blabla stylisé. Oxymores et métaphores sont ses meilleures alliées, et la description clinique d’un concert ne pouvant pas même contenter le lecteur le plus pratiquant, un peu de lyrisme n’est sans doute jamais de trop pour ne serait-ce qu’approcher un tant soit peu l’irrationnel d’une nuit de gala. Oui, approcher seulement. Car aussi talentueux soient ces deux illustres représentants de la profession, la seule métaphore qui vaille quant à leur tâche et à celle de leurs congénères est bien d’ordre sexuel. Tiens-tiens, pourquoi sexuel ? Et bien demandez-donc à un sexologue de vous décrire un orgasme. Juste pour voir…


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