Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Roland Barthes sur le zinc

mardi 13 juin 2017

Horace Engdahl, (Traduit du suédois par Elena Balzamo), Café Existence, Serge Safran éditeur, Paris, octobre 2015, 141 p., 15,90 €

Culture. Recueil de courts textes du critique, écrivain et traducteur suédois Horace Engdahl, Café Existence se plaît à osciller entre l’aphorisme délicat, le paragraphe évocateur et l’essai embryonnaire. Et, comme on peut s’y attendre, tout son charme réside précisément dans ce goût de la concision enlevée, du butinage philosophique, de la saillie paradoxale, tendant à ébaucher des pistes de réflexion, à amorcer des doutes, à remettre en jeu des rouages intellectuels, plutôt qu’à imposer une pensée fixe, stabilisée, explicative. Fuite hors de l’autorité discursive au gré d’instantanés assez typiquement modernes, qui pourraient rappeler le Baudelaire de Mon Cœur mis à nu ou la dynamique fragmentaire de l’écriture nietzschéenne.

Mais c’est avant tout à Roland Barthes que renvoie ouvertement Café Existence  ; plus particulièrement au Barthes intimiste du Plaisir du texte ou de Fragments d’un discours amoureux. On manquerait sans doute ici un caractère essentiel de cette écriture, si l’on ne relevait que sa force lapidaire, jaillissante et pouvant évoquer pêle-mêle Héraclite, Char et Cioran, sous-tend une économie et une éthique singulières – dont, d’ailleurs, Barthes fut également le théoricien. Devant un tel souci du mot juste, de la pirouette qui fait mouche, c’est finalement sous un pavillon poétique que semblent en effet se rassembler ces textes. Celui d’une poésie critique, en prose, à orientation clairement dandy, qui instaure avec le lecteur un dialogue élégant et ouvert – l’espace entre les fragments agissant, au fond, comme le silence en musique, il laisse libre celui qui les reçoit d’y insérer ses réactions, ses incertitudes, ses propres rebonds.

Autrement dit, Café Existence est un livre à picorer. A la terrasse d’un bistrot, entre deux ou trois stations de métro, dans la salle d’attente d’un dentiste comme dans n’importe lequel de ces espaces-temps dérobés (comme on le dit d’une porte, d’un passage), dans l’un de ces maigres interstices de flottement qui, en douce, échappent à la temporalité accablante de la mécanique sociale. On s’y oxygénera alors entre deux parenthèses sur Kafka, sur La Rochefoucauld, dans les ombres portées de Byron, Strindberg ou Flaubert. Ou en passant par des analogies liant le tennis et l’écriture (où la forme aphoristique tiendrait lieu de « service gagnant qui met fin au match  »), ainsi qu’au travers d’observations plus longues, et parmi les plus convaincantes de l’ouvrage, sur les sentiments de colère et de haine. En somme, le propos vise plutôt haut. Sans doute un peu trop, hélas. Viser trop haut, à proprement parler, ce n’est pas être élitiste. C’est manquer sa cible.

Le recueil réserve quelques belles envolées pour l’imaginaire du lecteur papillonnant, dans des intuitions synthétiques telles que « L’intelligence est un pendant annobli des antennes sensorielles des insectes ».

Ainsi l’autoportrait de l’auteur en habits littéraires, qui se dessine peu à peu à travers ces pages, peine-t-il à éviter l’écueil attendu du dandy poseur, vieillissant et blasé. Un tel excès de drapés, de bon goût thématique, sur un horizon culturel exclusivement universitaire, peut en effet agacer. Ou pêcher par des raccourcis théoriques qui sonnent parfois comme des jeux de mots de fin de banquet – évidemment platonicien. Pourtant, le recueil réserve quelques belles envolées pour l’imaginaire du lecteur papillonnant, dans des intuitions synthétiques telles que « L’intelligence est un pendant annobli des antennes sensorielles des insectes  ».

C’est donc finalement là qu’une certaine frustration – pas inintéressante, au demeurant – attend le lecteur. Frustration dont un indice semble donné dès le titre, et cette majuscule vaguement grandiloquente octroyée au mot « existence ». Compte tenu de sa forme sautillante, le recueil gagnerait certainement à pousser plus avant son dandysme déclaré ; c’est-à-dire à lorgner, non plus vers des sphères conceptuelles élevées, nobles, mais vers le méprisé, l’insignifiant, l’anecdotique. Ou l’inframince, pour reprendre un terme particulièrement suggestif de Marcel Duchamp. Ce qui lui permettrait, plutôt que de simplement occuper (quoiqu’avec charme) les temps morts de professeurs d’université, de rejoindre la tradition d’une phénomènologie aux illuminations plus décapantes, n’hésitant pas à s’aventurer dans le domaine de l’absurde. La tradition des kôans du zen, sans doute. Ou celle qui traverse les punchlines d’Alfred Jarry, et les aphorismes paradoxaux de Louis Scutenaire et de Lichtenberg.


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.