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Roland Gori Vs Algorithme

mardi 15 novembre 2011, par Emmanuel Lemieux

Le psychanalyste Roland Gori appelle à retrouver sa nature humaine de penser plutôt que de se plier à la pensée numérique et à la domination des experts.

Le feu couvait depuis les années 1980. Petit à petit, il constatait tout un monde éthique et intellectuel se désagréger. Avec Marie-José Del Volgo, son épouse, médecin, il publia La Santé totalitaire (2005), et début 2008, Exilés de l’intime, autant de textes lanceurs d’alertes sur la dérive médicale et psychiatrique à l’oeuvre du néo-libéralisme. Depuis 2008, il est vraiment parti en guerre. Contre la barbarie intellectuelle ambiante. Contre la société qui calcule tout et évalue tout ce qui ce qui bouge. Contre la loi des experts. Cette année là, le psychanalyste et honorable professeur de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille, Roland Gori (1943) sortait du terrier disciplinaire et cosignait avec le psychologue Stefan Chedri, L’Appel des appels. Un appel à la corne de brume contre la dérive accélérée de tous les métiers du soin mais également du savoir, de la justice, de l’information et de la culture. Ces professions seraient frappées de standardisation, colonisées désormais par les experts proliférant et l’esprit de calculabilité au détriment du puissant lien social que constituent la langue et la parole. Roland Gori estime que ce modèle imposé est "une démocratie totalitaire".

Cet Appel des appels, (« pour une insurrection des consciences ») qui compte à ce jour plus de 85 000 signataires, a plus ou moins secoué quelques vagues de réseaux militants. Mais les oreilles se tendent surtout lorsque ce théoricien d’un mode de penser en perdition écrit ou prend la parole sur "l’idéologie criminelle de l’homme économique". Son texte La Dignité de penser (Les Liens qui Libèrent) sorti ces jours-ci, fonctionne comme un manuel complétant l’Appel des appels, et entend fixer le combat d’idées qu’il a entreprit.

Roland Gori n’en démord pas : notre civilisation du récit et des grandes mythologies est en train de disparaître à la vitesse de la fonte des glaciers et se voit remplacée, passer muscade, par ce que le philosophe protestant Jacques Ellul nommait "le Système technicien", soit un capitalisme financier, basé sur les technologies de l’information, qui se fait religion indiscutable et produit des effets profonds et létaux dans nos usages et modes de penser. Roland Gori a assisté à cette mutation pernicieuse dans sa propre profession, que ce soit à l’université de CNU en commission spécialisé, que ce soit dans la psychiatrie de jargon technicien en expertise clinique marketée. "Avec Robert Spitzer, la psy est revenue dans le giron médicalisé", nous explique t-il, fustigeant l’emblématique DSM (Diagnostic and Statistical Manual), recensement des troubles du comportement le plus consulté dans le monde. Ses détracteurs l’accusent de créer des millions de faux patients, favorisant l’industrie pharmacologique et des compagnies d’assurance.

"Parler c’est tisser des liens entre les sujets et à l’intérieur de chacun d’entre eux. "

Pétri de ses humanités jaurésiennes et plus souterrainement encore des poésies de René Char, goûteur de Freud, Winnicott, Lacan première période, mais aussi et surtout de Michel Foucault, Roland Gari réclame donc la "dignité de penser". Au programme, combattre la "Weltanschauung" (vision du monde) imposée par le règne de l’information qui a remplacé celui de la parole. " Le cours de la parole a inexorablement chuté" image t-il, et cette "dévalorisation continue" s’est réalisée "au profit de sa composante la plus technique, instrumentale et numérique". Le flot du cash flow est la marque de la financiarisation du monde, de même que la parole est devenu industriel débit numérique. Or, "parler c’est tisser des liens entre les sujets et à l’intérieur de chacun d’entre eux. L’engagement d’un sujet dans sa parole suppose une confiance dans le langage et un amour de la langue qui fait de la quête du sens une drogue dure, celle de notre "espèce fabulatrice" ", décrit Roland Gori. La civilisation technique détruit "le langage humain qui contient une part de rêve et de fiction", au profit -dans tous les sens du terme- d’une réalité virtuelle. Le psychanalyste y perçoit là une profonde rupture anthropologique et la fin d’une façon de faire société : " Dans cette frénésie à communiquer, dans cette tyrannie à informer en temps réel, dans ce souci de transparence qui révèle notre invisibilité sociale, l’homme du monde néolibéral révèle plus qu’un autre l’extrême de sa solitude et l’angoisse de séparation de lui-même et des autres." Bref, "Nous devons retrouver le "courage de penser" et ne plus accepter de transférer aux machines bureaucratiques et numériques le pouvoir de décider à notre place".

En deux trois chapitres, Roland Gori dresse le constat souvent convaincant des ravages de cette pensée de la calculabilité dans l’université, la psychiatrie, et les rapports sociaux. Mais comment sortir de cette glu mentale ? A cette question, l’auteur véhément et tranchant semble caler. Le psychanalyste ne voit pas d’autre solution que de pactiser avec le diable, tenter de le réformer. "Nous ne reviendrons pas en arrière du système technicien, et rien ne nous dit d’ailleurs que ça soit souhaitable. Il convient donc pratiquement et concrètement d’incorporer, au sein de ces dispositifs de normalisation, de contrôle et de traitement de l’information, du savoir narratif, du récit, du mythe de l’épopée", souhaite l’auteur.
Il y a comme un chaman des rêves dans le penseur digne que s’exerce à être Roland Gori : Les allégories Vs l’agorithme. Parfois, la fabulation de l’auteur rejoint l’affabulation, notamment lorsque la grille foucaldienne et complotiste concerne Internet, cette révolution technologique et anthropologique foumillante de scénarii possibles, dont bien malin qui peut prédire dans cette préhistoire, quelle nouvelle civilisation, quelles normes et quel type de parole et d’échange en sortiront et évolueront.


Repères :

Sur notre site :
www.lesinfluences.fr/le-manuel-des-maladies.html

A lire :
La Dignité de penser, de Roland Gori, Les Liens qui Libèrent, Paris, 187 pages, 16 euros. Sortie : novembre 2011.
www.appeldesappels.org


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