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Ross Macdonald, le Simenon américain

jeudi 10 mai 2012, par Vanessa Postec

Méconnu en France, le maître à écrire de toute une génération de romanciers américains, revient dans une nouvelle traduction

On peut très bien vivre (et même lire et écrire) sans connaître Ross Macdonald. D’ailleurs, jusqu’à présent, il paraît que ses bouquins, pour les francophones, ne valaient pas un kopeck : raccourcis, mal traduits, sans humour et sans esprit, à commencer par la série des Lew Archer, détective privé incarné à l’écran et à deux reprises par Paul Newman (Détective en 1966 et la Toile d’araignée en 1975). Désormais retraduits, réédités, avec en prime de formidables couvertures, les polars du romancier américain (1915-1983) adulé par Ellroy et Crumley ne sont toujours pas indispensables. A moins, évidemment, de désirer posséder une bibliothèque digne de ce nom.

Pour la première livraison, deux textes : Cible mouvante et Noyade en eau douce. Dans le premier, Ralph Sampson, un magnat du pétrole du Sud de la Californie aux fréquentations douteuses est porté disparu ; dans le second, une vieille femme, assise sur une petite fortune, est retrouvée noyée dans sa piscine, alors qu’un corbeau (pas l’oiseau, l’autre) rôde dans les parages. Dans un cas comme dans l’autre, Lew Archer, privé taillé pour faire rêver les femmes –sauf la sienne, qui a obtenu le divorce pour cruauté mentale- a du pain sur la planche, et la planche est glissante.

« Côtoyeur de durs à cuire, filles faciles, cas désespérés et pigeons en tout genre (…). Mais bon gars malgré tout »

Mais il faut un peu plus qu’une poignée d’amours contrariées et de secrets mal gardés, quelques histoires de gros sous, de rivalités, de jalousie mal digérée et de faux-semblants pour impressionner ce « Côtoyeur de durs à cuire, filles faciles, cas désespérés et pigeons en tout genre ; œil aux œilletons des alcôves illicites ; balance au service de la jalousie, rat derrière le rideau, sbire de louage à cinquante billets par jour. Mais bon gars malgré tout. »

Comme dans tout bon roman policier, l’intrigue est touffue, les rebondissements, les coups d’épée dans l’eau, et les coups de revolver pour de vrai sont légion. Mais là, en plus, il y a tout le reste : ce qui distingue le polar d’entre deux gares du roman noir grand et bon. L’ironie du désenchantement et de la lucidité ; l’impressionnante modernité… malgré l’absence de téléphones portables ; une ambiance, une atmosphère, une hauteur de vue, et puis l’écriture (autant que l’on puisse en juger d’après l’épatante traduction de Jacques Mailhos) qui laisse à penser que Ross Macdonald a résolu la quadrature du cercle : faire d’un genre populaire une œuvre de qualité.

Ecrivain de la fracture sociale avant que la formule ne devienne à la mode, Ross Macdonald a le coup d’œil cynique, la plume acérée et une propension certaine à gratter là où ça fait mal et où c’est tout noir derrière les paillettes. Les Belges avaient Simenon, les Américains avaient Ross Macdonald : ils n’ont d’autre point commun que la profondeur et la puissance de leurs textes, mais nous, avec ces deux-là, on se dit qu’on est bien armés pour affronter l’été.


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