Rue du Professeur Choron

Le 29 novembre 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Les fiches du Professeur Choron sauveront-elles la presse ?

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Professeur Choron avec Jean-Marie Gourio, Vous me croirez si vous voulez, Wombat, 300 p., 22€. Publication : septembre 2018.

Médias. C’était vraiment une époque de merde et de fou-furieux. Les éditions Wombat ont eu l’excellente idée de rééditer la biographie de Georges Bernier alias Professeur Choron (publiée en 1993 chez Flammarion). Dans une époque hygiéniste, où l’indignation pour tout dure le temps d’un Tweet, sa légende sent magnifiquement l’andouillette ! Avec Vous me croirez si vous voulez, merveilleux récit forain, on a envie de tout croire, tout gobé, tout avalé. On aimerait que le Professeur Choron ait le droit à une notule dans l’histoire de la presse, et à son nom de rue complet.
Jean-Michel Gourio, co-auteur décisif, réussit très bien à nous mettre dans le rythme choronien des années 1950 à 1980, à restituer le parler très particulier du bonhomme, son énergie, son courage et sa rouerie, à insuffler un sacré gaz hilarant, de l’hélium poétique et une folie à tout casser à chaque page. Gourio a du s’imposer une ascèse pour écrire ce livre sur celui qu’il considère comme un père, un père magnifique au regard fou et à la précision militaire : « Une vie explosive. Inventive. Forcenée. Infatigable. Moche. Tourmentée. Triste. Merveilleuse. Bordélique à souhait. Boum ! Il fallait s’accrocher ! Trouver de la méthode. Et ne pas boire, surtout ! » Le récit s’achevait dans une sorte de bordel philosophique anisé et imprécis. Le professeur Choron a cassé son fume-cigarette en 2005, et depuis, l’époque fait dans le chrysanthème en gros. Celui des audaces, des scandales, des outrances. Son fidèle Gébé l’a précédé en 2004, puis François Cavanna lui a survécu jusqu’en 2014, et la tuerie a effacé les derniers Mohicans de la rédaction historique ( Cabu et Wolinski) de Hara Kiri et Charlie Hebdo en 2015, scellant l’histoire folle des éditions du Square et de leurs fondateurs.

Le professeur Choron a cassé son fume-cigarette en 2005, et depuis, l’époque fait dans le chrysanthème en gros. Celui des audaces, des scandales, des outrances.

La première partie de la biographie est comme dessinée au fusain avec des couleurs qui tâchent et bavent. Elle raconte l’enfance misérable près de Verdun, la guerre, le service militaire en Indochine, ses 400 coups de jeune affamé dans une France rétamée de l’après-guerre. Un petit chef d’oeuvre populiste. On comprend qu’un hussard noir de la République lui a sauvé sa petite tête bien faite au petit Bernier. Le personnage est un survivant de tout, et même une anomalie sociologique. Le récit n’explique pas du tout pourquoi un jour, Bernier s’est pris de passion pour la presse. Mais la création de Hara Kiri à travers le système du colportage dans les années 1950 est d’anthologie. Pour sauver son journal de la ruine, il n’hésitera pas à coucher avec une très vieille veuve richissime. Il flambe, il flatte, il s’enfuit par la fenêtre, revient par le soupirail, il arrose comme un prince et rince royalement ses créanciers, il arnaque, il emballe, il soûle, il trempe sa bite dans le champagne, il brûle tout et surtout lui-même, il n’arrête pas, il cogne, il distribue ses vacheries, il ferme des portes, il en entr’ouvre d’autres, celles des lourdes censures instituées par exemple, il crée tout un univers bête et méchant, son personnage, son allure et ses fameuses fiches pratiques. Sa vie est une expédition en montages russes où embarquent escrocs à rayures et génies de toutes sortes, truands et bistrotiers de Pigalle, huissiers et avocats, hauts fonctionnaires de la protection de la jeunesse et putains, Fred, Reiser, Cavanna, Topor, Bob Siné, Cabu, Gébé, Willem, Coluche, Charlie Schlingo, Jean-Christophe Averty, la gauchiste Dominique Grange, deux-trois starlettes du porno sur les genoux et le petit Vuillemin. Il finira surendetté de plus d’un milliard de francs, fâché avec tout le monde, reclus dans une cave de la rue des Trois Portes. Il rebondit en observant son petit-fils et en créant le journal Grodada parce que les journaux et la littérature jeunesse c’est de la merde, sans oublier son incursion foireuse dans la chanson ( Il braille La Testiculance à la morgue quand il va y voir sa femme Odile et mère de Michèle Bernier).
La presse est en crise, la presse s’ennuie, les lecteurs aussi. Les fiches du Professeur Choron auraient-elles pu trouver un truc pour sauver la presse un peu libre et à peu près indépendante d’aujourd’hui ? Rien n’est moins sur. Tous les titres qu’il a lancés, même s’ils ont mis de l’électricité culturelle dans les têtes de plusieurs générations, se sont magnifiquement cassés la gueule, de Hara Kiri à Charlie Hebdo, en passant par Charlie, La Gueule Ouverte, BD. Il avait prévenu dans sa postface, tout est merdique, tout est désespérément fragile : « C’est une charcuterie, c’est une immense charcuterie, ce qui se passe sur la planète, on finit tous en chair à pâté ! Mais ce qu’il faut, c’est retarder le mouvement, et puis ne pas passer, quand même, dans la moulinette ! Ça fait un peu mal, je crois, si on te passe vivant dans une moulinette. » Il est plus sage qu’il continue à mariner dans son sarcophage du cimetière du Montparnasse, salué de temps en temps par Jean-Marie Gourio qui ensuite, va boire un coup au bistrot du coin. Toujours plus seul.

On notera en annexes, une bonne bibliographie et un portfolio où les portraits signés Arnaud Baumann sont des bonheurs merveilleusement capturés.




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