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Salah Stétié

« Vie et poésie se confondent chez ceux soucieux de demeurer en état de vulnérabilité »

mardi 20 octobre 2009, par Laurent Péters

Stétié Salah

Rencontre avec un poète libanais de langue française, et aux 80 ans qui font partie de notre monde.

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Salah Stétié (Laurent Péters pour ideeajour.fr)

Idée à jour : Vous êtes poète, arabe, né au Liban d’un père poète, musulman et vous écrivez depuis longtemps en Français. Ce sont là des éléments de votre biographie — et sans doute des trésors intimes — mais qu’en pensez vous lorsqu’ils sont utilisés pour vous définir ?

Salah Stétié : Nous sommes tous liés aux éléments circonstanciels. Ils sont le point de départ de ce que nous sommes. La liberté de l’Homme si relative soit elle, ainsi que la vie, dépassent ces circonstances. Les éléments contradictoires pour fabriquer une identité factuelle n’expliquent pas la réalisation littéraire ou philosophique.

Cela ne suffit pas à définir un poète ?

Cela ne suffit pas à définir un homme.
Un homme est constitué par des éléments imposés mais aussi par ce dont il s’est libéré.

« Mon père et ma mère étaient poètes. Mon père écrivait, ma mère écoutait, approuvait, refusait. L’enfant que j’étais était stupéfait, fasciné. De quoi parlaient-ils, ces deux-là ? » C’est une origine, un point de départ ?

Sans doute, j’ai vécu dans un milieu où la parole était présente. L’enfant est très sensible aux impressions premières. Nerval et Baudelaire ont raison quand ils disent que le secret de la poésie est dans l’enfance… comme la vie. J’en suis convaincu, vie et poésie puisent à la même source.

Vie et poésie sont intimes ?

La poésie interroge la vie et les mystères dont celle-ci est tissée. Les questions d’un mystère nous entoure : pourquoi sommes-nous là ? La science résout de plus en plus la question du comment. En effet, nous connaissons de mieux en mieux les mécanismes de l’univers, du corps et de choses que l’on croyait impondérables : l’amour par exemple, il y a de la chimie là dedans…
Le pourquoi s’avive. Pourquoi la naissance, l’amour, la vie, le vieillissement, la mort ? Ces éléments sont au point de départ de la vie mais aussi de la création humaine. Beaucoup de philosophes ont dit cela.
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La vie de l’esprit se nourrit essentiellement de ces problèmes irrésolus contre lesquels la conscience lutte sans cesse. L’homme veut expliquer à tout prix ; et c’est ainsi que l’on devient poète, peintre, philosophe ou architecte.
Vie et poésie se confondent chez ceux soucieux de demeurer en état de perméabilité, de vulnérabilité et d’interrogation devant la vie et les questions qu’elle pose.

Tout cela nous vient par intuition. En revanche, dès que nous prenons du recul et essayons d’analyser, nous entrons dans le monde de la culture. En ce sens, Walter Benjamin pouvait écrire Tout acte de culture est un acte de violence. Une culture pose en termes d’affrontements ce qui touche aux rapports de l’homme : avec le monde, la société, les autres hommes ou le futur. Ces rapports, une fois pensés, constituent la culture dans laquelle nous puisons. La culture est, au départ, fille de l’intuition.

… Dans L’interdit, vous écrivez « […] Car ce qu’il y a de plus désolant toutes les fois qu’on parle de poésie, c’est l’obligation de recourir à un langage abstrait — et d’analyse — qui semble couper au sécateur la fleur du poème, ainsi tué. »

L’état d’enfance est une préservation de ce que l’enfant donne à l’homme à travers la continuité de la vie. Quand un homme est sensible à la poésie, il est en quelque sorte en état d’enfance, il tend la main à l’enfant qu’il fut.
Enfant, j’étais sur la terrasse de la maison familiale et je me posais des questions sur le ciel d’orient fourmillant d’étoiles. Aujourd’hui, à 80 ans, j’ai toujours ce ciel en tête et la même question devant lui. Valery, au début de La Jeune Parque, cite Corneille : « Le Ciel a-t-il formé cet amas de merveilles / Pour la demeure d’un serpent ? » Voilà posé, en terme poétique et éthiques, un problème essentiel.

Vous avez eu la chance de recevoir des transmissions exceptionnelles. On pense à votre père, à Gabriel Bounoure…

C’est vrai. Les rencontres exceptionnelles — elles le furent — sont une grande chance. Pourtant, la rencontre se fait de part et d’autre. Il faut offrir une ouverture.
J’ai eu la chance de certaines rencontres et celle de les vivre avec intensité. J’ai recueilli — autant que ma sensibilité et mon intelligence le permettaient — les retombées de ces rencontres.
Par delà les déterminismes, un Homme est amplement formé et libéré par ces rencontres. C’est une chance d’ajouter à sa vie ce qui est accessible de la vie et de l’expérience des autres.

Vous parlez souvent de la réciprocité de l’apport et citez l’exemple de Massigon et d’Hallaj ...

C’est cela, la réciprocité. Mallarmé, sur la poésie, dit admirablement qu’elle est faite d’une réciprocité de preuves : la preuve que constitue l’apport du monde et celle de l’accueil du monde dans la langue. La poésie et la vie sont faites de cette réciprocité de preuves.

La publication d’une partie de vos œuvres est intitulée En un lieu de brûlure. De plus, en ouverture vous écrivez « Pourtant un mot ne m’a jamais quitté, le mot brûlure […] »

Oui, qu’est-ce que la brûlure ? Le feu est l’état d’intensité qui est en nous. Le mot feu est un élément de douleur physique. Sur le plan mythique, allégorique, c’est une effervescence, une ouverture à un apport extérieur devenant intérieur. On est brûlé par un regard, par un souvenir.

Pour moi, ne mérite d’être conservé que ce que le feu ou la flamme n’ont pas réussi à réduire. La philosophie arabe du moyen âge appelait cela le joyau.
C’est dans cette dialectique entre feu consumateur et feu purificateur que se situe Le Lieu. Ce qui, étant réduit en cendre, est pourtant porteur de l’espérance d’un nouveau départ, d’un nouvel élan : débarrassé de l’inutile et condensé dans l’essentiel. Le lieu du feu est pour moi le lieu de l’essentiel.

Il y a l’appel à une autre dimension de l’être, un appel à soi même ?

Il n’y a que ça ! Afin de rejoindre l’être, si peu que ce soit, il faut se débarrasser de tout l’encombrement de l’être.
J’ai souvent rappelé cet aphorisme de René Char, « Si nous habitons un éclair il est le lieu de l’éternel ». Dans le mot éclair il y a du feu.
Voilà donc ce lieu de brûlure qui revient dans mon imaginaire.

« Aimer l’autre c’est aimer l’imaginer et aimer être imaginé par lui » : c’est un portrait de l’altérité ?

Oui, je crois qu’on ne peut être révélé que par l’autre. L’autre est ma révélation et je suis la sienne. Plus j’ai avancé en âge, plus cette évidence s’est imposée à moi. Un homme isolé est un homme perdu.

J’ai quelque fois raconté cette histoire tirée des Mille et une nuits qui avait beaucoup frappé Borges : Un homme est pris en train de voler un pain. Il est conduit chez le cadi [1]. Pourquoi ce vol ? Il répond Monseigneur, je suis un habitant du Caire, toutes les nuits que Dieu faisait je rêvais que la fortune m’attendait à Bagdad. J’ai vendu mon commerce, traversé des étendues désertiques, suis arrivé à Bagdad, n’ai pas trouvé de fortune. De plus en plus pauvre, je suis passé devant l’étal de pain et n’ai pas pu résister. Le gros cadi éclate de rire et dit Moi qui te parle — regarde, je suis un homme raisonnable — toutes les nuits que Dieu fait je rêve d’une fortune qui m’attend au Caire dans une maison précise : au centre de la maison il y a un patio, au centre de ce patio il y a un palmier et sous ce palmier un trésor ! Est-ce que j’ai quitté ma charge pour aller le chercher ? Qu’on emmène cet homme et qu’il retourne dans son pays !
Pendant que le juge parlait l’homme se remémore sa maison, rentre au Caire, déterre le palmier du patio et trouve le trésor.
De l’importance du rêve, du passage par l’autre pour retrouver le vrai soi. Il retrouve sa maison devenue le lieu du trésor. Vous avez le même type de récit chez Novalis.
De l’importance de l’Autre, s’il est véritablement interrogé dans ce qu’il est et s’il vous interroge dans ce que vous êtes. Cela a lieu dans l’amour véritable.
Voilà l’occasion de retrouver son identité à un niveau plus secret, plus profond. Nous sommes tous à la recherche de notre identité. Elle n’est jamais donnée une fois pour toute, c’est une identité en transformation ; et la transformation est un voyage vers la révélation.

… il y a ce vers de Hafez, « Ce qu’il possédait en lui même, il le demandait à d’autres »

Oui ! Tous les mystiques l’ont compris. Claudel, dans un vers que j’aime, Ô Dieu qui est en moi plus moi-même que moi.

… religions plurielles…

Toute ma vie j’ai été fasciné par les religions. Les mettant face à face pour mieux les dépasser. Je suis entré en chacune. J’ai le plus grand respect pour tout ce que l’homme a imaginé pour expliquer sa présence au monde. La multiplicité de ces approches du Divin, lorsqu’elles sont confrontées, permet à la pensée de se libérer. Elles s’annulent tout en me poussant plus avant vers cet inconnu dont je sais à mon âge qu’il le restera.

Vous avez écrit le danger du regard emprunté par opposition à l’expérience vécue. Est-ce cette conviction plus encore que l’identité Arabe ou Libanaise qui vous avait fait accepter des responsabilités politiques ?

Comme je vous le disais, je suis issu d’une vieilles famille musulmane de la moyenne bourgeoisie. Je suis un homme d’Orient — donc nécessairement occupé de religieux — formé par l’occident. Je ne veux pas être prisonnier de ce qui lie, c’est à dire le religieux au sens étymologique du terme. Homme d’Orient, homme d’Occident par ma culture, je les ai opposés pour être libre avec l’un et l’autre.

… comme avec les religions…

J’ai été diplomate par circonstances. D’abord dans la diplomatie culturelle à l’UNESCO [2]. À ce poste, j’ai vu que la culture était de la politique et la politique une forme de culture. Cependant, le terrible problème du Proche-Orient était incontournable.
Pour moi, la cause libanaise est devenue essentielle. Il s’agissait de la survie de mon pays. J’ai eu — comme Secrétaire Général du Ministère des Affaires Etrangères et à travers mes ambassades à l’étranger — à gérer une guerre dite civile, c’est à dire la plus incivile des guerres.

J’ai appartenu à une génération qui a cru que le Liban — comme le pensait François Mauriac ou René Maheu [3] — était une chance pour le monde et le modèle d’un monde futur où les spiritualités arriveraient à discuter entre elles pour se dépasser et se rejoindre en un lieu de convergence.

A vouloir concilier on reçoit des coups de toutes parts. J’ai dû constater que le dialogue inter religieux et inter communautaires était une illusion : en tout cas, un rêve perdu. Le spectacle de l’autodestruction du Liban — aidée par les autres — était terrible. Cela a été un choc puissant.

Dans cette région très monolithique du monde — avec des régimes militaires ou religieux — beaucoup avaient intérêt à ce que le petit Liban et son modèle disparaissent. Ces ambitions de dialogues était une sorte de défi aux Arabes et aux Israéliens.

Que les libanais aient aveuglément foncé dans le piège était au dessus de mes forces. La guerre civile étant finie, j’ai douloureusement quitté le Liban. Installé en France, j’y retourne de temps en temps. L’enfance est une patrie, cette patrie m’a fait ce que je suis.
Je vais au Liban pour retrouver un peu de ma famille et beaucoup de fantômes.

Que pensez vous de la situation actuelle au Liban ?

Le Liban n’est plus autonome. Il est pris notamment par la situation du Moyen-Orient. Cette situation est cancéreuse. Il y a deux axes qui traversent la région, l’axe Téhéran Damas — anti américain et anti israélien — c’est un axe plutôt chiite ; et il y a un autre axe sunnite et pro américain avec l’Arabie Saoudite, l’Egypte et un peu la Jordanie. Depuis l’antiquité, le Liban est un champ de bataille des empires opposés : les Perses, les Grecs, plus tard les musulmans et Byzance.
Donc, le jour ou la région — j’allais dire la religion par lapsus — guérira, le Liban pourra espérer guérir.

« Ils ne sont pas si nombreux après tout les hommes violents et froids ». Le pensez vous toujours ?

Oui, ils ne sont pas si nombreux. La démocratie créé des limites que les autoritarismes ne peuvent pas défier. Néanmoins, les politiques sont à présent moins puissants que les forces économiques.

De plus en plus, on voit un monde théologique — pas spirituel — et d’autre part un monde matérialiste et économique. Les uns prennent le théologique pour le spirituel et les autres prennent l’économique pour la liberté, le libéralisme comme ils disent. C’est un combat entre deux matérialismes déguisés.

« L’intellectuel arabe est ainsi, dans quelque perspective qu’il se plaçât, naturé — métissé — d’ambiguïté. Jamais il ne pourra être entièrement d’accord avec lui-même, jamais il ne sera dépourvu d’arrière-pensée [4]. » C’est un douloureux état des lieux.

Oui, parce que les arabes aujourd’hui, notamment les intellectuels arabes, ne peuvent pas coïncider totalement avec eux-mêmes. D’une part, ils représentent l’ancienne culture arabe productrice de miracles dans l’histoire : une culture aujourd’hui dévaluée et confisquée par des idéologies.
Avec la meilleure volonté du monde, un intellectuel arabe est un homme déchiré. Je suis arabe mais cette arabité là n’est pas la mienne. Il regarde vers l’occident et cet occident auquel il demande des leçons lui paraît également trompeur et trompé. Il ne peut pas être lui même et il ne veut pas être un autre.

La pensée est confisquée et écrasée par les régimes en place. Dans le monde arabe aujourd’hui, on ne peut pas mettre en cause la religion par exemple. Il y a des limites imbéciles posées par les pouvoirs compassés et usés. Les uns sont là depuis 30 ans, d’autres de père en fils.

L’intellectuel arabe est mal à l’aise. Que fait-il ? Il se tait ou déforme sa pensée, ou parle par énigme ou s’exile. Il vient en Europe mais il n’est pas Européen, les valeurs de l’Europe ne sont pas les siennes.

J’ai la chance, comme mon ami Cioran, de penser « On n’habite pas un pays on habite une langue ». Je suis chez moi en France parce que je suis chez moi dans la langue française. J’ai connu Nazım Hikmet, il était célèbre et vivait à Moscou. Il était interdit en Turquie. Un jour, il m’a dit je suis extrêmement malheureux, je n’ai jamais vu et tenu entre mes mains un de mes livres en Turc.

… double exil…

Exil total ! L’exil est comme la mort, il peut être fatal et irréversible.

Vous avez aussi beaucoup écrit sur la peinture…

La langue est un pays, la peinture aussi. L’homme a envie de voyager, d’aller d’un pays à l’autre. Je suis heureux des voyages, lieu de la révélation. Le voyage n’est pas seulement horizontal mais aussi vertical ; une intériorisation, une découverte de l’identité. Je parle de l’univers comme d’un oignon cosmique que l’on apprend à éplucher. L’identité de chacun, l’identité du monde — cette réciprocité de preuve dont nous parlions — est précisément la raison la plus profonde du voyage tel que je le comprends.

La peinture a été pour moi présente dès l’enfance. À ce sujet, dans mon prochain livre, mes mémoires, la toute première scène sera la suivante.
Je devais avoir 3 ou 4 ans, mon père avait ouvert un livre et me déchiffrait une histoire en trois images. Dans la première, un garçon voyait un pot de confiture sur une étagère sous laquelle il y avait un escabeau. Dans la deuxième image, il montait sur l’escabeau. À ce moment là, ma mère m’appela depuis la cuisine. Je voulais connaître la suite de l’image. Je courrais vers ma mère pour revenir le plus vite possible. De loin mon père m’annonça Il est tombé !

En effet, la troisième image montrait l’escabeau renversé et la chute de l’enfant. C’était une petite histoire morale.

Toute ma vie j’ai porté comme une blessure secrète de n’avoir pas été là au moment où la chaise a basculé, où cela s’est produit. J’aurais dû être là ! »


Repères :

[1Juge

[2Notamment au poste de Délégué permanent.

[3René Maheu, Directeur général de l’Unesco entre 1961 et 1974

[4Archer Aveugle p111


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