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« Sarko a promis »

Petite leçon de sophistique de la promesse politique

samedi 29 mai 2010, par Philippe-Joseph Salazar

« Sarkozy a-t-il tenu ou non ses promesses » ? Et sa promesse de « ne pas toucher » à la retraite à soixante ans ? Etc. Qu’est-ce que tout cela veut dire, avons nous affaire à une sophistique ?

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(Source Klincksieck)

Primo, ce tag rhétorique, « ne pas toucher », sort directement d’un antique fond mythique, enraciné dans le paléo-cortex social – la définition du « ne pas toucher » est le « sacré » : la retraite, mon pote, les enfants, l’identité nationale, le voile, le Génocide, les Grands Sportifs et Polanski, on « n’y touche pas ». Le paléo-cortex est notre zone, animale, de la perception des odeurs, et on sait que le « sacré » se gorge de la fumée des encensoirs et des fumets des holocaustes. Quand vous entendez le tag rhétorique, « on ne touche pas à », et si on vous le présente comme un argument politique, pensez, immédiatement, paléo-cortex et écrans de fumée. Et si vous songez que c’est exactement ce que dit le Christ à Marie-Madeleine, plus putain mais déjà soumise, « Ne me touche pas », vous saisissez encore mieux l’opération du sacré en politique : je ne suis plus ce que j’étais, donc tu ne peux pas, absolument, me toucher : traduction littérale : j’étais homme, je suis dieu, je suis in-touchable. Re-traduction politique : j’étais une loi (la retraite à 60 ans pour tous ceux qui ne sont pas des « spéciaux »), je suis la Loi, intouchable. D’ailleurs des passants à qui Antenne 2 demande ce qu’ils pensent de la réforme, répondent : « C’est la Loi ! »

Je suis un républicain conservateur, c’est-à-dire qui accepte « le bloc de la Révolution », dixit Clemenceau (la Déclaration et la Terreur, en bloc, avec le refus de l’usurpation napoléonienne), je ne reconnais pas de « sacré » en République, sauf l’exercice exigeant, impopulaire, cruel et parfois violent de la raison publique, y compris bien sûr la certitude que cette rationalité est un jeu d’opinions. Mais c’est un autre sujet.

Temps et durée

Il existe un ou deux sites Internet qui tabulent, jour après jour, toutes les promesses faites, tenues, retenues, contenues, par le président en exercice. Quand je les consulte, un verre de médoc à la main, j’ai l’impression de voir s’activer la célèbre distinction faite par Bergson entre Temps et Durée : les internautes et les webmestres tiennent au Temps, dans une sorte de rigueur scientifique (hypothèse : la promesse X ; test d’expérience : telle loi ou décision ; vérification) qui est, selon Bergson, la définition même du Temps, le compte. Le temps politique est donc pour eux un temps sujet à une comptabilité exacte de cases qui se remplissent à un temps t, t1, t2, t3 etc. L’exercice de l’action politique est alors conçu comme une machine à échéances, encadrée par un temps déterminé, comptabilisable, chronogénétique, un calendrier allant du jour de la prise de fonctions au jour x où on remplit la case, jusqu’au butoir du jour des élections.

Dans ce mécanicisme du politique, idéalement, et si les tenanciers des sites restaient dans leur logique délirante, il faudrait attendre le dernier conseil des ministres, le mercredi précédant le dimanche du vote en 2012, pour arrêter la comptabilisation, et décider, au vu des chiffres, de ce que valent les promesses faites et donc de ce que valent les promesses neuves que le président, en se représentant, n’aura pas manqué de formuler. Il faudrait même établir un tableau à deux entrées, avec les promesses d’auparavant et les promesses de maintenant. Ou, si le délire du décompte cède au fantasme de la physique, on pourra, avant l’échéance, et donc en cours de matérialisation du programme présidentiel, arrêter la tabulation et déterminer que le « seuil critique » a été atteint par quoi, tel un objet physique en « transition de phase », le président passerait d’un état à un autre, de la vérité des promesses à la réalité du défaut, et donc à l’incapacité d’être cru à l’avenir. Modèles arithmétique ou physique, l’un et l’autre tablent sur le Temps. Or la politique fonctionne, évidemment, dans le psychologisme de la Durée.

De fait, selon l’optique mécaniciste et arithmétique du Temps, l’action politique n’est plus une « action », énergétique et aussi violente que la vie, mais une accumulation de petites actions précautionneuses, à la petit Poucet marquant le chemin de la maison (le home sweet home du programme complètement tenu, sa terre promise). On comptabilise les pas vers l’accomplissement de toutes les promesses : d’ailleurs, en bon français, la « promission » c’est la Terre Promise. C’est tout dire de ce qu’est une « compromission », je réserve cela à une autre chronique.

Mais cette illusion comptable n’est pas l’apanage de blogueurs hautains et obsessionnels, elle appartient à tout le monde, de fait aux agents et aux principaux. On me pardonnera d’évoquer ici un passage de mon Hyperpolitique (Klincksieck, 2009), où je rappelais la puissance rhétorique de l’idiome financier : le peuple est le « principal » et l’homme politique est l’agent, et leur rapport est fait d’un troc rhétorique entre un désir soutenu de la part du Souverain (« Réussissez, rendez-nous heureux ! à vous d’agir ! ») et son aveu d’indigence (« On vous a élu pour ça », « et puis la crise mondiale je n’y comprends rien, vous êtes là pour ça »).

Or ces sites de comptabilité des promesses sont apparus avec le deuxième quinquennat – rien de tel sous Mitterrand, et ne blâmons pas l’absence d’internet : le jeu des cases ne réclame que du papier millimétré, un crayon, une gomme et une règle. La raison de fond n’est pas donc pas internet mais la nature même, promissoire à l’excès, de l’action politique depuis l’avènement au pouvoir d’élites formées au management ou soumises à son empire rhétorique, que Mitterrand avait encore su tenir à distance léguant cependant, après moi le déluge, les personnages énarchisés de commedia dell’arte qui ont travesti le PS (comme ils ont, en face, dénaturé le Gaullisme).

Rendre urgente la promesse

La nature promissoire de la politique a atteint un seuil, justement critique, avec le premier quinquennat, comme si le rétrécissement des échéances et la simultanéité des élections, une perversion de la Constitution par pur opportunisme, imposaient soudain une urgence à la sophistique de la promesse et du compte à rendre : le peuple veut des promesses, toujours plus de promesses, eh bien on lui en donne, toujours plus.

La Durée, nécessaire à l’action politique, s’est lentement abolie dans le Temps. La Durée, qui stimule l’imagination, permet de sentir le vécu, de se projeter et de ressasser, a disparu devant l’urgence, le coup à coup, et l’échéancier – avec la même folie à courte de vue et à pleins pouvoirs que celle qui anime les marchés financiers, et allume l’œil du trader fixé sur l’écran des cours, seconde à la seconde.

Promettre la lune

Car, une note ou une dette promissoire fonctionne au compte rendu : à échéance, on doit être payé, et nous faisons comme si l’homme politique avait contracté une dette envers le peuple, à régler, maintenant, à échéance. Les tableaux que j’ai évoqués sont justement un échéancier qui fonctionne au temps, c’est-à-dire à l’accrétion successive d’échéances qui ne sont pas sans rappeler l’affichage des rendements trimestriels. Précisément, le personnel politique issu dans son ensemble du Mic-Mac (MBA-Ingénieurs-Commerce-Management-Affaires-Comm.), est à son aise dans la sophistique de l’échéancier et du rendement. C’est son langage, à défaut d’être sa pensée. Et le public, éduqué en aval par les médias du psittacisme et en amont par la sotte filière économie ES, qui ravage l’éducation secondaire, a avalé la sophistique comptable du rendement régulier.

L’homme politique doit donc nous promettre la lune, je n’ose pas dire, la promission que j’évoquais. J’insiste sur le « doit ». Rhétoriquement, il « doit » promettre. Notez : le Général promettait peu, et déclarait beaucoup : « Je vous ai compris ! », « Vive le Québec libre !  » n’étaient pas des notes promissoires, mais des appels, bref : « A vous de jouer ». L’Appel du 18 juin ne promet rien, mais il « convie à » (dans l’appel radio du 22 juin, il répète, « j’invite »), bref « prenez vos responsabilités ». La déchéance de la Ve République, laquelle dure plus par défaut qu’à dessein, est dans ce passage rhétorique d’une invitation d’action à un programme de promesses – le peuple était invité à prendre ses responsabilités, il est désormais tenu et tenant aux promesses du chef. Déchéance par l’échéancier.

Eliminer la promesse

Mais comment marche cette sophistique ? La clef se trouve encore en théologie (of course, nous sommes dans le « sacré »). En casuistique, le promissoire est diablement intéressant : est promissoire l’engagement qui n’est à tenir que s’il ne compromet pas la conscience de celui qui l’a formulé et à condition que son observation ne porte préjudice à personne. Les Jésuites, fins sophistes, avaient compris que l’action politique ne peut être tenue par un échéancier. Mais, ici, on l’a compris, le promissoire est le contrefeu de la promesse : « J’avais promis de ne pas toucher à…mais //les circonstances où, tout le monde le voit bien, hein ! que nous nous trouvons, la pire des crises depuis 1930, la donne est différente//en mon âme et conscience, moi, je pense à nos enfants qui vont être pénalisés, plus tard, parce que leur papa a refusé de travailler six mois de plus, voyons, ça me fait mal au cœur, pas vous, hein ! ».

Par ce promissoire-là, on contrecarre l’échéancier, et on élimine la promesse, ou, pour être exact, on avère le fond de toute promesse. Les Sophistes, qui ont inventé la démocratie et son moyen, la rhétorique, avaient élaboré une théorie pratique de la promesse, en voici le scénario cruel et vengeur, digne d’une tragicomédie cornélienne et que je recommande à tous les petits maîtres en communication :

Toute action politique est à persuader ; pour persuader de ce qui n’est pas encore (« je vais faire ça », muy bien, mais donc « ça » n’existe pas), je dois monter un échafaudage de mots que je renforce de choses qui existent (statistiques, par exemple) et d’exemples de ma vertu (vertu = force d’agir, de vis, la force, en latin, bref : je peux, je suis femme d’action, ou comme on disait sous Chirac : « j’assure ») ; je produis alors un effet de réalité, tout comme un cinéaste produit un effet de réel ; vous croyez alors à cette fiction, pour toutes sortes de raisons (ah ! les citoyens qui se plaignent des politiques, questionnent-ils jamais le pourquoi de leur vote ?) ; et, arrivé le réel, la prise de pouvoir, il faut que cette fiction soit en prise avec « les choses » ; ça marche ou pas, selon ; alors j’actionne le promissoire version jésuite : je n’ai pas tenu la promesse parce que « l’engagement n’est à tenir que s’il ne compromet pas la conscience de celui qui l’a formulé et à condition que son observation ne porte préjudice à personne ». Allez relire la presse et vous verrez que c’est comme cela que cette sophistique fonctionne.

Le peuple doit rendre des comptes

Et je dirai un mot du plus grand scandale, celui du peuple qui lui aussi, sans le savoir, produit de pareils effets. Car il faudrait, cher Michel Onfray vous serez je l’espère d’accord avec moi comme vous le fûtes naguère sur l’hygiène mentale du scepticisme, il faudrait peut-être rappeler au peuple qu’un vote est aussi une promesse : un vote pour X est une promesse de soutien à X ; voter « oui » à un référendum est une promesse de toujours dit « oui » à la question – du moins jusqu’au prochain coup. Le peuple aussi à des comptes à rendre, s’il demande qu’on lui rende des comptes. Un vote engage.

Le promissoire est donc devenu, sous sa double face de l’échéancier et de la casuistique, une sophistique actuelle du politique ; c’est un virus nouveau, une bulle spéculative, un investissement toxique qui pervertissent l’action républicaine. Car le promissoire ramène la délibération publique au niveau du compte à rendre, exigé par les uns, et rendu par les autres dans une mascarade casuiste dite, ici, de « transparence » et de « pédagogie », et, là, de « cortèges » revendicatifs (souriez : « cortège » va souvent avec « funèbre »). On ne perçoit pas que la logique à cru de cette sophistique conduit, in fine, au mandat populaire impératif et au renvoi par votation régulière des élus qui ne remplissent pas ledit « mandat ».

L’idée d’un tel mandat a été tentée sous la Révolution, lorsque les Conventionnels essayaient de maintenir à flot la démocratie directe, et vite mise au rancart, tandis qu’en Angleterre, le terme de mandate apparut dans la rhétorique politique en 1867, lors d’un débat aux Communes sur le canal de Suez : il s’agissait d’investissements et de diplomatie économique, bref de tractations et de comptes à rendre. Tout se tient dans cette sophistique des échéances. Sauf à restaurer une république de démocratie directe, qui est possible avec la puissance des moyens électroniques, une république sans représentation ni délégation ni même de présidence détenue par un seul, et dont personne ne veut, ni la droite, ni la gauche (l’affaire des minarets en Suisse), ni l’extrême gauche qui croit encore à l’avant-garde éclairant l’arrière-train, si j’ose parler à l’Offenbach, qui avait toujours le dernier mot face à la comédie impériale.


Repères :

Lire également sur notre site, en rubrique Microcosme :
Apprendre la rhétorique, un art démocratique


Par Corinne Nle 17 juin 2010 : « Sarko a promis »

Bonjour Philippe-Joseph !

[...]Sauf à restaurer une république de démocratie directe, qui est possible avec la puissance des moyens électroniques, une république sans représentation ni délégation ni même de présidence détenue par un seul, et dont personne ne veut[...]

Je partage (modestement) cette analyse !

Merci de m’avoir communiqué ce lien, je trouve vos "dé-cryptages" tout à fait intéressants et par bien des aspects tout à fait innovants.

Je vais continuer la lecture de vos autres textes.

A bientôt !

Corinne


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    philippe-joseph salazar,  le 9 juillet 2010 : « Sarko a promis »

    Attentive lectrice, ma semblable, ma soeur, disait B.

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