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Sarkozy tea time

dimanche 18 mars 2012, par Philippe-Joseph Salazar

Le premier ministre David Cameron cherche à se présidentialiser, tandis que Nicolas Sarkozy se comporte comme un Premier ministre. Grands perdants : les deux systèmes et les débats parlementaires

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(Source Klincksieck)

Maintenant que la campagne électorale est sortie de ce qu’on appelle aux États-Unis la phase « émergente », et que nous connaissons ceux qui ont vraiment, légalement émergé, une seule réflexion s’impose, une réflexion rhétorique sur l’élection présidentielle – et cette réflexion, si évidente que personne ne pose la question sur l’arbre qui cache la forêt, pas même Monsieur Mélenchon, c’est celle de la représentation nationale.

J’écris ce mot depuis Londres. Samedi, dans Times, Matthew Parris, un des meilleurs chroniqueurs conservateurs se pose la question de la présidentialisation du régime britannique. J’avertis, tout de même, que le « conservatisme » anglais a peu de choses à voir avec ce qu’on croit en France – l’hebdomadaire conservateur Spectator, sous la plume cette fois de Hugo Rifkind, faisait remarquer à l’archevêque de Cantorbéry qui se plaignait que « la religion » est « marginalisée et mal comprise  », que « la religion », sauf si on y croit, est effectivement incompréhensible et marginale pour la plupart des gens, et c’est very good. Voilà pour la pensée libertaire du conservatisme anglais. Un grand coup d’air frais, n’est-ce pas Madame Boutin ?
Je reviens à la présidentialisation du poste de premier ministre (PM) : Times note que David Cameron se comporte en président et qu’il a marginalisé le rôle traditionnel dévolu à la « primature » comme on dit au Maroc. Matthew Parris compare « the PM » à Barack Obama : l’un et l’autre font de grands voyages internationaux, serrent la main des potentats, sont des diplomates globaux, mais sont incapables ou peu enclins à tenir en main leur parti, et à descendre dans l’arène politique, sauf pour donner des leçons de morale. Or dans la tradition anglaise le PM appartient au Parlement, et apparaît chaque semaine à la Chambre des Communes ; il exerce le pouvoir en consultation constante avec son parti. Le Parlement est son lieu naturel de combat politique. Il est à la chaufferie. Aux manettes. Il parle, il persuade, il débat. Il suffit de regarder à la National Portrait Gallery les grands tableaux des joutes oratoires parlementaires pour avoir l’évidence de la puissance, quotidienne, de la rhétorique dans l’exercice du pouvoir.

Vu de France, sauf nous tourner vers la IIIe République, on perçoit mal cette réalité. Par exemple, quand DSK est allé à Cambridge, la presse française, avec ses lorgnons, n’a pas compris qu’il y était invité par un club de débat, la Cambridge Union, où, avec celui d’Oxford, se forment les parlementaires anglais : on l’invitait pour débattre, car débattre, surtout quand la place publique et les médias pensent une affaire close et ont avalé leurs propres idées préconçues, c’est l’essence de la démocratie à l’anglaise. On débat surtout avec ceux qu’on réprouve et pour aller contre l’évidence de la propagande et du fameux mais fallacieux « bon sens ».

Or, la présidentialisation du PM au Royaume-Uni est en train de rompre ce système de test continu par l’action oratoire. Le PM rentre lentement dans l’ordre rhétorique de l’annonce régalienne, où excelle Obama, comme détaché des choses d’ici-bas. Le risque, dans cette monarchie parlementaire, n’est pas qu’un autre prenne sa place et, montant au front de la persuasion, déstabilise David Cameron, car les « cameroons » qui l’entourent forment un groupe solide et solidaire, socialement, mentalement, stratégiquement, mais que le régime britannique lui-même cesse d’être fondé sur le débat constant, l’affrontement oratoire, au Parlement, et sur la transaction persuasive des idées – où celles qui sont « marginales ou incomprises » ont le sort qu’elles méritent, n’en déplaise à l’archevêque de Cantorbéry : elles ont perdu leur actif rhétorique.

Or, le soir je dînais dans un club, sur Saint James Square, un lieu rhétorique : jadis doublement fondé par les Public Schools d’où sortent encore, formés au debate, les parlementaires anglais ; et par la Compagnie des Indes, où se conçut la première forme du commerce international. Bref : le commerce des mots, le commerce des denrées, exercices de persuasion au quotidien. Un commensal me demanda « comment allait Sarkozy ». Au lieu de lui répondre directement, je parlai de l’article du Times, et fis remarquer que si David Cameron est « présidentiel » il ne l’est pas à la française. « Que voulez-vous dire ?  » « Que notre président se comporte comme un vrai premier ministre britannique, jusqu’à en prendre les risques ». Perplexité autour du Château Margaux. « Depuis le début du quinquennat le président se comporte, rhétoriquement, comme un PM britannique traditionnel. Certes son lieu de parole n’est pas le parlement, un croupion d’enregistrement, mais le pays puisque, naturellement, il tire sa légitimité du suffrage universel et non pas d’un vote par l’assemblée. Son appel au référendum coule de source. Mais, mis à part cette différence d’interlocuteur (parlement, peuple), il est au front de la parole constamment, il manœuvre, loue, invective, attaque, persuade. Bref il fait le travail quotidien, rhétorique, qui doit être le lot d’un PM britannique ». La présidence, en France, est devenue hyper-rhétorique , échangeant le rôle avec la primature britannique qui, au même moment, se rapproche de la présidence distante, régalienne, à la Obama.

D’où cette autre remarque par quoi je répondis alors à la question « comment va Sarkozy ? » : « Il va là où et comme il n’aurait dû jamais aller  ». On demande une autre bouteille de Médoc : « Il va périr, sauf par une révolution de ton et de style, par cela même qu’il a introduit dans la présidence française : l’hyperparole. Mais cette révolution est impossible, car faute de se trahir lui-même, et de désarçonner encore plus son électorat, il doit persévérer dans son style ».

Depuis le début de son quinquennat, le président Sarkozy se comporte, rhétoriquement, comme un Premier Ministre britannique traditionnel

Nicolas Sarkozy a bien tenté de « définir l’agenda », comme on dit en franglais, de fixer les termes du débat, sans trahir son style et donc en répétant la formule totémique, «  je vais vous protéger », « avec force », et en l’adoucissant du fameux « aidez-moi  » mais l’adversaire a compris que l’électorat a soudain conscience de sa propre puissance. « Aidez-moi  » va en effet à contre sens du « je vous protège » : les deux topos rhétoriques sont contradictoires et attisent le feu qui couve : que le président est en réalité impuissant. L’électorat adverse voit la faiblesse, et ses leaders de parole enfoncent le coin et ouvrent la brèche. L’électorat partisan, lui, veut encore y croire, et les cris de joie qui saluent ses annonces les plus dures sont comme des cris de désespoir.

Que doit donc faire le président-premier ministre à la britannique, toujours en ligne, toujours au premier rang, toujours le premier à donner de la voix sur tout et sur tous ? Possiblement prendre de l’élévation, mettre une distance, redevenir présidentiel. Car, et je reviens à ma note liminaire, il y va de la question de la « représentation ». Le PM britannique, à devenir « présidentiel » à l’américaine, a perdu de vue qu’il représente un parti, qu’il est élu par un parti, et qu’il est issu de ce parlement avec qui il doit, quotidiennement, dialoguer. Le président français, lui, a perdu de vue qu’il « représente » la nation. C’est le ressort fondamental de la Ve République. Parler, comme il le fit à Villepinte, de « la fonction présidentielle » (les dix premières minutes de son discours) ne suffit pas. Il faut incarner cette représentation. C’est le lot du régime actuel. Que la présidence soit le lieu idéal de la « représentation » du peuple est le piège terrible de la Constitution actuelle. Qui sait, nous aurons peut-être un jour une République où la représentation nationale ne passera pas par un seul homme. Il faudra bien du courage au prochain quinquennat pour proposer sa propre abolition.


le 21 mars 2012 : Sarkozy tea time

"Qui sait, nous aurons peut-être un jour une République où la représentation nationale ne passera pas par un seul homme. Il faudra bien du courage au prochain quinquennat pour proposer sa propre abolition."

...tout à fait... c’est d’ailleurs ce en quoi François Mitterrand a échoué... ou ce qu’il n’a, finalement, pas voulu faire, pris au piège de la "fascination" de l’exercice du pouvoir personnel tellement exorbitant qu’autorise la constitution française... mon "opinion" est que les socialistes se "traînent" encore ce renoncement, ça, plus la politique "libérale" inaugurée par Pierre Bérégovoy....sans être dans le secret des Dieux, peut-être était-ce une des raisons de son "désespoir" ?

Bien à vous, cher Philippe-J.S.
:o)


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