Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Second life à la sauce irlandaise

jeudi 5 janvier 2012, par Vanessa Postec

Le romancier Dermot Bolger sait plomber l’ambiance avec maestria.

tags : Une seconde vie, Dermot Bolger, Editions Joëlle Losfeld

Il y a des livres qui ont le chic pour vous miner le moral et plomber l’ambiance. Un peu comme un réveillon raté et la gueule de bois qui va avec. C’est ennuyeux, parce que ces livres-là, au contraire de la bûche de mémé, ne sont pas forcément indigestes. Et qu’un peu téméraires, on saute à pieds joints dedans, en se fichant bien des conséquences. Le problème, en fait, c’est qu’ils sonnent justes, et qu’il y a beau avoir écrit « roman » sur la couverture, on y croit, à l’histoire triste qu’il y a dedans. Et encore un peu plus si l’histoire en question quitte les sphères de la pure fiction pour se frotter au monde. Mais là, ce n’est plus la faute du livre si votre humeur en prend un coup.

Dermot Bolger est Irlandais. Un des écrivains incontournables de sa génération (il a la cinquantaine confortable) et signe, après Le voyage à Valparaiso (aux éditions Albin Michel) ou Toute la famille sur la jetée du Paradis (aux éditions Joëlle Losfeld), la deuxième version d’Une seconde vie, remaniée après avoir disparu des étals des libraires. Il y est question de choses pas très rigolotes. D’un accident de voiture, pour commencer. Qui a failli coûter la vie à Sean Blake, photographe, marié, père de deux enfants. D’ailleurs, il l’a perdue, la vie, durant quelques minutes, a vu la petite lumière au bout du tunnel et tous ses proches disparus qui lui tendaient la main.

« Mon désir d’en savoir plus (…) m’a conduit à me faire légalement injecter dans la fesse gauche une puissante dose de produit hallucinogène »

Comme Dermot Bolger, lui, n’a « jamais connu d’expérience extracorporelle », et que l’imagination ne suffit pas toujours, l’écrivain a franchi le pas, comme il le rapporte dans la préface : « mon désir d’en savoir plus à ce sujet m’a conduit à me faire légalement injecter dans la fesse gauche une puissante dose de produit hallucinogène par une infirmière diplômée d’Etat dans l’église protestante désaffectée d’un ancien hôpital psychiatrique de Dublin.  » Soit. Pour le reste, Une seconde vie est un ouvrage de fiction inspiré (et le serpent à force de se mordre la queue finira par l’avaler) par l’Histoire irlandaise.

Reprenons. Sean, à son « réveil », n’est plus tout fait le même : il est anxieux, dépressif, fait des rêves étranges, ne parvient plus à travailler et, pour tout dire, regrette bien un peu de ne pas être resté du côté obscur de la barrière. Il a tellement changé qu’il va se lancer dans une quête qu’il n’aurait même pas envisagée quelques mois auparavant : retrouver sa mère biologique. Et là débute le versant socio-horrifique de l’intrigue. Celle qui prend racine dans une Irlande catholique à la drôle de conception du Pardon, où la respectabilité est érigée en vertu, et qui envoyait ses filles-mères, forcément pécheresses, accoucher au couvent du coin, dans les pires conditions qui puissent s’imaginer, avant que les religieuses, pour la plupart de pauvres filles elles aussi, trop laides pour se marier, ou trop pauvres, ou trop encombrantes ne leur retirent, par la force parfois, leur enfant.

C’est une horreur, ça ne se discute pas. Ou plutôt si, ça se discute, car Sean Blake, nourri de colère et de ressentiment, va mener l’enquête pour retrouver sa mère. Et rencontrer quelques unes de ces femmes, ou peu s’en faut, qui ont décidé de son destin : « Le sale travail, c’est nous qui le faisions. Nous étions les mules de cette société. Nous avons eu le tort de les laisser se débarrasser de tous les problèmes sur nous, sans jamais poser de question, obéissant aveuglément. Je prie tous les soirs pour les filles qui comme votre mère sont passées ici, des filles dont je ne connaîtrai jamais le nom. Mais je prie aussi pour ces religieuses. Elles pouvaient être terrifiantes ; moi, c’est leur solitude qui me terrifiait.  » Et c’est là le tour de force de Dermot Bolger : ne rien nier de la souffrance, ne pas excuser, mais temporiser, replacer ces exactions dans le contexte d’une époque pas si lointaine, et en faire porter la responsabilité à la société toute entière –plus seulement à une poignée de femmes.

A quoi sert la littérature ? D’abord, il n’est pas dit qu’elle serve à quelque chose ; ensuite, si elle peut faire se croiser deux-trois idées, ce n’est peut-être pas plus mal. Car on se sent grisailleux de l’intérieur, à la fin de la lecture d’Une seconde vie. Mais un peu moins campé sur ses certitudes. Peut-être parce que la grisaille, justement, c’est un peu de noir et un peu de blanc.


Repères :

Une seconde vie de Dermot Bolger, Traduit de l’anglais (Irlande) par Marie-Hélène Dumas, Ed. Joëlle Losfeld (Paris), 272 p., 20,71€ (parution : janvier 2012)

www.joellelosfeld.fr


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.