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Sénat si, Castro no !

lundi 10 octobre 2011, par Jacobo Machover

Les influences publient une Lettre ouverte de l’écrivain cubain Jacobo Machover à Jean-Pierre Bel, président du Sénat.

Paris, le 10 octobre 2011

Monsieur le Président,

Je tiens tout d’abord à vous féliciter pour votre élection parce qu’elle représente une alternance nécessaire, un changement de politique que de nombreux pays dans le monde ne peuvent malheureusement pas encore envisager. Parmi eux, Cuba.

Si je mentionne ce pays, c’est parce que vous avez déclaré au quotidien Libération du 3 octobre 2011 : « Aujourd’hui, je ne peux pas parler de moi sans parler de Cuba  ». Vous vous y rendez d’ailleurs très régulièrement. Vous y avez même trouvé le bonheur, en la personne de votre seconde épouse et de votre fille qui, née à La Havane, a la double nationalité, cubaine et française.
Vous avez bien de la chance. Étant né moi-même à La Havane, cela fait plusieurs décennies que je ne peux pas y mettre les pieds, à cause de mes écrits et de mes opinions politiques anticastristes. Je ne m’en plains pas : nous sommes plusieurs millions à avoir pris le chemin de l’exil et à préférer ne plus jamais revoir notre propre pays plutôt que de devoir nous soumettre à la sempiternelle glorification incantatoire du Commandant en chef et de son frère Général.

Maintenant que vous représentez la Chambre haute d’un grand pays démocratique, vous avez le privilège et, aussi, l’obligation, de nous parler de Cuba, mais sans la moindre complaisance : parlez-nous donc de la violente répression que le régime en place exerce contre ses opposants malgré la libération récente de quelques dizaines de prisonniers, du manque total de libertés qui caractérise l’ère de Raúl Castro comme auparavant celle de Fidel, des centaines de milliers de travailleurs licenciés des entreprises d’État au nom d’une timide libéralisation économique, des hommes et des femmes qui fuient le pays tous les jours à bord de frêles embarcations pour échapper à une île dont, paraît-il, vous êtes «  amoureux  », dans un mouvement inverse à celui des bataillons de touristes, dont vous faites partie, qui ne veulent voir que le côté le plus folklorique des choses, le rhum, les cigares et les jeunes Cubain(e)s, dont un bon nombre n’ont, eux aussi, qu’une envie : quitter le pays par n’importe quel moyen.

Il ne semble pas que, par le passé, vous ayez pris position en ce sens, lorsque vous présidiez le Groupe d’amitié France-Cuba et le groupe socialiste au Sénat, au nom desquels vous êtes allé vous entretenir avec les « parlementaires » cubains de l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, élus (ou, plutôt, désignés) sur une liste unique élaborée par le Parti communiste, également unique.

De même, vous avez reçu récemment l’éternel Président de ce « Parlement »-croupion, Ricardo Alarcón, pour lui demander non pas de cesser la répression contre les « Dames en blanc », épouses, sœurs et filles des prisonniers, mais la libération de cinq espions jugés et condamnés aux États-Unis pour des crimes de sang contre des exilés, mais que vous considérez, à l’instar du gouvernement cubain, comme des « héros ». Vous n’étiez pas tout seul pour ce faire : votre collègue de droite Axel Poniatowski était également présent.

" Vous êtes devenu le deuxième personnage de l’État, vous avez le devoir d’élever votre voix contre ce régime qui bafoue les libertés les plus élémentaires."

Le soutien indéfectible au castrisme n’est d’ailleurs pas le seul apanage de la gauche. Allez savoir pourquoi : peut-être parce que l’anti-américanisme est un sentiment plus puissant que la lutte pour la démocratie. L’un de vos prédécesseurs à la Présidence du Sénat, Christian Poncelet, n’hésitait jamais à faire publiquement l’éloge de Fidel Castro et de ses représentants en France. J’aimerais cependant vous rappeler que certains de vos amis socialistes (pas tous : Danielle Mitterrand, contre vents et marées, continue à être l’une des principales admiratrices de son ami Fidel et de son frère, suivie en cela par votre ancien collègue Jean-Luc Mélenchon), particulièrement Laurent Fabius et François Hollande, ont très clairement pris position, quand il le fallait, contre la dictature et pour la défense des dissidents pacifiques injustement emprisonnés. C’est cette voie que vous devriez suivre, me semble-t-il, au lieu de vanter en des termes blessants pour les exilés (mais vous ne vous en êtes probablement pas rendu compte) un pays soumis à la seule volonté d’une tyrannie dynastique.

Lors de votre discours d’investiture, vous avez cité des vers du grand poète espagnol Antonio Machado, un opposant au franquisme, mort en exil et enterré à Collioure. C’était émouvant pour tous ceux qui partagent l’amour de la langue espagnole et celui de la liberté. Vous auriez pu aussi citer ces vers du poète cubain José Martí, l’ « apôtre » de l’indépendance de Cuba, que vous connaissez bien, sans doute :
« Du tyran ? Du tyran / Dis tout, dis plus encore ! Et cloue / D’une main esclave en furie / Le tyran à son infamie. »

Monsieur le Président, maintenant que vous êtes devenu le deuxième personnage de l’État, vous avez le devoir d’élever votre voix contre ce régime qui bafoue les libertés les plus élémentaires, auxquelles vous devez être profondément attaché. Les opposants et les exilés cubains ont besoin, pour poursuivre leur combat, du soutien de tous les démocrates contre le pouvoir absolu, aujourd’hui décrépit, des frères Castro, vieux de plus d’un demi-siècle.


Repères :

Écrivain cubain en exil en France. Né en 1954 à Cuba, vit depuis 1963 en France. Maître de conférences à l’Université d’Avignon.

Nouveau livre : Raúl et Fidel, La tyrannie des frères ennemis, collection "Les Moutons noirs", François-Bourin Editeur, 282 pages, 20 euros. Sortie : le 20 octobre 2011.

www.bourin-editeur.fr

www.senat.fr


le 10 octobre 2011 : Sénat si, Castro no !

Lire, de Claudia Hilb, la philosophe argentine, sur le silence des intellectuels sud-américains concernant Castro son superbe livre Cuba Silencio. A envoyer au présidenticule sénatorial.


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