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Serge Audier, le fresquiste des idées et des opinions

mercredi 3 mai 2017, par Emmanuel Lemieux

Il est le meilleur historien des idées du moment qui a exploré le néolibéralisme, la révolution conservatrice et les penseurs écolos. Avec une curiosité gargantuesque et une minutie obsessionnelle.

Politique. Machiavel, Tocqueville, Maurice Merleau-Ponty, mais aussi Célestin Bouglé, Léon Bourgeois, Carlo Rosselli, mais encore Raymond Aron, Henry Michel et Giuseppe Mazzini, sans oublier Cornelius Castoriadis, Hans Jonas, Karl Popper, Élisée Reclus... Liste non exhaustive. L’index de sa curiosité comprend des centaines de penseurs, de super théoriciens et petits bricoleurs des dimanches idéologiques. Être les sujets d’études du philosophe et historien des idées Serge Audier (1967), c’est assurément révéler des facettes inattendues chez des figures en apparence trop connues, ou exhumer des oubliettes, des pépites enrobées de boue. Ainsi, les théoriciens du solidarisme, du socialismelibéral (en un seul mot), du républicanisme, et des nébuleuses réformistes font partie de ses explorations scientifiques. Ce discret maladif, drôles de lunettes de hibou, haut débit passionné, se définit avant tout comme « un chercheur qui lit des livres ». Le sortir de son continent inconnu de signes, de théories et d’abstraction relève de l’exploit. Son apport peut paraître restreint, mais il lui arrive de trouver le dernier élément d’un puzzle idéologique de 1 000 pièces, qui remet en cause une idée reçue ou une vulgate.

C’est ainsi que son travail de chercheur qui met un point d’honneur à mettre la main sur les sources premières a éclairé sur les origines du néolibéralisme. Le colloque sur le libéralisme du journaliste influent Walter Lippmann, qui s’est tenu du 26 au 30 août 1938 à Paris, avec 26 inter­venants, est considéré, par les vulgates de gauche et de droite, comme étant l’extrait de naissance de ce foyer idéologique qui jouera un rôle planétaire essentiel à partir des années 1980. Grand complot pour les uns, lumière sacrée de la révélation pour les autres.

L’index de sa curiosité comprend des centaines de penseurs, de super théoriciens et petits bricoleurs des dimanches idéologiques.

Audier a retrouvé l’intégralité des actes de cette réunion difficilement accessibles, puis les a confrontés à d’autres textes de ses participants et « contextualiser  ». Ses découvertes ont mis au jour les tensions et les contradictions de cette rencontre au sommet particulièrement hétéroclite et incroyablement dense des intellectuels du libéralisme. Dérive des idées : avant-guerre, le néolibéralisme était l’exact contraire de ce qu’il est devenu. Soit une demande de régulation massive du libéralisme par l’intervention de l’État ! Les archives réanimées par Serge Audier montrent un Raymond Aron s’y définissant sans restriction comme socialiste keynésien, un Friedrich Hayek bien minoritaire, un W. Lippmann défendant bec et ongles des impôts progressifs pour suppléer aux services publics.
Un autre livre, La Pensée anti-68 instruit du «  gramscisme de droite » à l’œuvre (du communiste Antonio Gramsci qui théorisa sur l’accession au pouvoir d’une minorité en devenant culturellement majoritaire). Il a débusqué dans la galaxie du néoconservatisme européen, le « libéralisme compassionnel  » anglais. En 2010, les tories post-thatchériens ont cherché à dépasser la classique opposition entre la liberté (droite) et l’égalité (gauche). Ils misèrent sur «  l’enjeu de la fraternité », accueillant dans leur logiciel aussi bien Benoît XVI, et sa lutte contre le relativisme religieux, que l’écrivain socialiste George Orwell et son principe du «  common decency  » (la dignité comme éthique minimale de la vie quotidienne). En 2017, il publie un livre impressionnant sur les pensées écologistes et leur rapport compliqué avec la gauche, un livre qui si l’on le lit bien est le premier volet d’une recherche sur ces théories émancipatrices mal connues. Même si parfois, sa méticulosité à restituer une fresque aux couleurs passées le perd, comme son lecteur, et si certains jugements expéditifs lui ont valu quelques inimitiés à l’université, Serge Audier fait oeuvre plus qu’utile, de référence, et de mémorialiste des opinions les plus volatiles.
Dans une autre vie, cet amoureux fondu de l’Italie aurait pu être peintre. Ce qu’il fait d’ailleurs, dans le secret. « J’aime les icônes  », sourit-il. Soit l’art du détail qui tire les ficelles de l’ensemble.

Serge Audier, Aux origines du néolibéralisme. Le colloque Lippmann, Lormont, Le Bord de l’eau, 2008 ; La Pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, Paris, La Découverte, 2009 . La société écologique et ses ennemis -pour une histoire alternative de l’émancipation, Paris, La Découverte, 2017.


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