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Serial-killer de nouveaux philosophes

lundi 17 mai 2010, par Emmanuel Lemieux

Les éditions François-Bourin viennent de sortir le brûlot du philosophe italien Daniel Salvatore Schiffer, Critique de la déraison pure, que son éditeur Fayard avait refusé : un texte de destruction massive du courant des nouveaux philosophes. Mais l’a-t-il bien descendu ?

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Daniel Salvatore Schiffer. Une enquête philosophique sur les nouveaux philosophes ? Plutôt, un texte boursouflé et mondain.

Après l’enquête incisive du journaliste Jean Birnbaum sur "Les Maoccidents" (Stock, 2009), suivant le chemin tortueux et peu éclairé de ces intellectuels passant du maoïsme au ors du pouvoir et aux enluminures des religions monothéistes, voici sonnée l’heure des comptes pour ce qui concerne "les nouveaux philosophes" : une filière prospère et médiatique qui depuis les années 1970, assure le prurit communicationnel de la vie intellectuelle française.

Auteur de livres sur le dandysme et philosophe, Daniel Salvatore Schiffer (1957) produit ainsi une "Critique de la déraison pure", dont l’ambition est d’analyser "la faillite intellectuelle des nouveaux philosophes et de leurs épigones". Le livre retient avant tout l’attention, car il a essuyé un refus d’Olivier Nora, l’éditeur de Bernard-Henri Lévy. Ensuite, il nous tombe des mains. Plus que les nouveaux philosophes en question, c’est le pauvre lecteur qui se retrouve sonné par un texte boursouflé, mondain même si on y dégotte de-ci de-là, de vrais morceaux de bonnes questions.

L’ entrée en matière est une besogneuse et longue revue de presse, où l’auteur ne nous apprend rien, embrouille encore plus, distribue les bons points (Râââh ! Aude Lancelin !) et les admonestations, enquille l’insupportable name-dropping pour dîner en ville et surtout les références médiatiques en se gardant de décrypter les textes et les sources originelles. D’ennui exaspérant en soupir de commisération, le lecteur est déprimé par une telle paresse intellectuelle. Ici ne sont ni restituées la saga des nouveaux philosophes, leur stratégie d’entrisme, leurs impasses, ni discutés leurs textes ou leurs saillies. Avec en bouche le goût rance du déjà-lu, le texte est obsédé par BHL, les autres néo-philosophes n’étant que guest-stars ou silhouettes.
D. Salvatore Schiffer se positionne comme un zorro universitaire face au grand zéro académique B.-H. Lévy qui ne compte ni disciples de thèse, ni chaire. La belle affaire !
Peut-on sauver le livre malgré son auteur ? Dans cette boursouflure, deux chapitres tiennent la route, et proposent discussions et disputes intéressantes : "les justiciers de la métaphysique", et l’utilisation géométrique de Kant ; "Le faux débat entre Lévinas et Sartre". Lorsque Schiffer met les mains dans le cambouis philosophique, il fait oeuvre utile d’éclairage, mais les rares ampoules sont de très basse consommation.

Un serbophile mondain

Et le naturel repart vite au triple galop.
Dans deux interminables chapitres sur les nouveaux philosophes dans les guerres de l’ex-Yougoslavie, D. Salvatore Schiffer se met en surplomb, reprochant à BHL sa bosnophilie et l’idée d’un Sarajevo multi-ethnique, mais oublie, par modestie sans doute, de préciser qu’il fut lui un serbophile dur à cuire durant ce conflit. De 1992 à 1997, ses livres sont entre autres publiés par L’Age d’Homme, machine de propagande éditoriale et soft power du pouvoir Milosevic et des intellectuels nationalistes grand-serbes.

Un autre livre de Schiffer, Les Ruines de l’Intelligence sur l’ex-Yougoslavie et les intellectuels ( Wern), aura le droit à la préface de Patrick Besson, auteur inoubliable du très infect Belgrade 99 (L’Age d’Homme, 1999) et qui trouvait encore en 2003, le criminel de guerre, Radovan Karadzic, "adorable" et "fêtard anticommuniste, super-démocrate et tolérant" (in Pouvoir intellectuel, les nouveaux réseaux, Emmanuel Lemieux, Denoël).

C’est sans doute dans ces années-là que D. Salvatore Schiffer a connu lui aussi sa "faillite intellectuelle" de philosophe. Il constituera meilleure fortune en s’attelant au dandysme comme courant philosophique, à l’étude d’Emmanuel Lévinas et à la biographie plutôt réussie d’Oscar Wilde.


Repères :

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