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Seul

lundi 3 décembre 2012, par Audrey Minart

Adj. (fin XIIe) : Qui n’est pas en compagnie de quelqu’un d’autre, qui se tient à l’écart des autres, mais aussi, selon le psychanalyste Donald Winnicott, qui peut être un " orgasme du moi".

Dans nos sociétés contemporaines, la solitude est généralement mal perçue. Savoir être seul est rarement envisagé comme étant une capacité, un comportement positif, sain. Intriguant cet enfant qui joue seul avec trois fois rien. Difficile de ne pas être frappé par la pitié en observant un homme seul à une table de restaurant, n’ayant pour seule compagne que son assiette. Rare de ne pas s’inquiéter face à une jeune femme d’une trentaine d’année et qui se complait dans le célibat. Dérangeants ces jeunes solitaires qui préfèrent s’enfermer chez eux un samedi soir, plutôt que de mener une trépidante vie sociale. La solitude, source d’angoisses contemporaines. Et pourtant… Elle peut également être le résultat de notre besoin de nous ressourcer, de nous retrouver. Une qualité, une preuve de notre bonne santé mentale.

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Donald W. Winnicott est le premier psychanalyste à s’être penché sur cette question. Célèbre pédiatre anglais, il a posé en 1958 les jalons d’une autre manière de considérer cette solitude, prenant le « contre-pied de certaines théories  » psychanalytiques de l’époque, comme le souligne la psychanalyste Catherine Audibert, qui préface l’ouvrage que Payot vient de rééditer : La capacité d’être seul, précisément.

« Un bébé seul ça n’existe pas »

Par « être seul », Winnicott n’évoquait pas la situation où l’enfant se retrouve séparé de sa mère. Au contraire de Freud, qui s’attardait davantage sur les conséquences de cette séparation, Winnicott s’intéressait plutôt à l’aptitude de celui-ci à savoir « être seul » en présence d’elle. « Le fondement de la capacité d’être seul est donc paradoxal puisque c’est l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un d’autre.  »

Il a étudié la capacité de la mère à permettre à son enfant de jouir de son « être-seul », qu’il nommait également « orgasme du moi  ». Le tout-petit ne s’envisage, dans les premiers mois de sa vie, que dans le « couple » qu’il forme avec sa mère, individu dont il ne parvient au départ pas à se distinguer. Il ne réalise alors pas son unicité. Mais pour atteindre la maturité adulte, il devra suivre un développement progressif vers la solitude… et l’autonomie. Le rôle de la mère ? Répondre juste ce qu’il faut aux attentes de son nourrisson afin d’éviter des réactions dommageables pour son développement, et ceci, sans empiéter démesurément sur sa vie. Ce qui ne l’empêche bien évidemment pas d’être présente, de l’accompagner. Winnicott disait : « Un bébé, ça n’existe pas ». S’il peut découvrir seul son omnipotence, jouir de sa capacité d’être seul en présence de sa mère, le tout-petit n’en est pas moins laissé dans la solitude « physique ». Il reste partie intégrante du « couple de la tétée  ».
« Puis vient le temps où l’individu intériorise cette mère-support du moi et devient ainsi capable d’être seul sans recourir à tout moment à la mère ou au symbole maternel. »

Le fait est que nombre d’individus ne sont pas capables d’être seuls. Ce sont ceux qui ont expérimenté la véritable solitude, autrement dit dont la mère n’a pas suffisamment répondu aux appels de son enfant, stoppé ses souffrances ou comblé ses besoins, lorsqu’il ne pouvait pas encore se satisfaire seul. L’incapacité d’être seul, à l’âge adulte notamment, peut générer chez l’individu de fortes angoisses : crainte de se déliter, de disparaître, d’être annihilé, etc. Certains comportements (addictions par exemple) sont autant de réactions à celles-ci, dont le but est de permettre l’autoconservation du corps et de la psyché.

A ne pas confondre cependant la « capacité d’être seul », saine, et une attitude de repli, pathologique. « Etre capable de savourer la solitude parallèlement à une autre personne qui se trouve également seule est en soi une expérience saine. Il se peut que l’angoisse de tension pulsionnelle soit source d’angoisse, mais la notion du temps, bien intégrée à la personnalité, permet à l’individu d’atteindre le retour naturel de la tension instinctuelle et de jouir de cette solitude partagée, une solitude relativement dépourvue de cette particularité que nous appelons le ‘repli‘  ».

Alors que Freud insistait pour faire parler à tout prix les analysants, Winnicott considérait que le silence pouvait être un progrès

Cinq ans après « la capacité d’être seul », Winnicott étendait cette notion de « capacité d’être seul » dans la cure, la relation psychanalytique (« De la communication et de la non-communication », 1963.). Selon lui, le psychanalyste doit respecter le besoin occasionnel, du patient, de s’isoler. Alors que Freud insistait pour faire parler à tout prix les analysants, Winnicott considérait que le silence pouvait être un progrès.
« Nous pouvons comprendre la haine que les gens ont eue contre la psychanalyse qui a pénétré si loin dans la personnalité humaine, et qui représente une menace à l’égard du besoin de l’individu d’être secrètement isolé. »
Winnicott écrivit dans « Intégration du moi au cours du développement de l’enfant » ( in Processus de maturation chez l’enfant. Développement affectif et environnement, Payot (Paris), 1970) : « C’est le patient, et le patient seul, qui détient les réponses. Nous pouvons ou non le rendre capable de cerner ce qui est connu ou d’en devenir conscient en l’acceptant.  » Et le rapport à la solitude de l’analysant se retrouve dans la relation psychanalytique, au moment du transfert (processus selon lequel le patient réactualise ses conflits infantiles en projetant sur le thérapeute l’image de ses parents et les sentiments qu’il a éprouvés envers eux, ndlr). Le fait est que cette présence du thérapeute doit prendre garde à respecter le silence du patient, cette attitude visant à préserver son jardin secret. « Je pense que chez l’individu bien portant, il y a un noyau de la personnalité qui correspond au vrai ‘self’ de la personnalité morcelée. Je pense que ce noyau ne communique jamais avec le monde des objets perçus et que l’individu sait qu’il ne doit pas être influencé par la réalité extérieure.  » Il est même allé plus loin : « Cette préservation de l’isolement personnel fait partie de la recherche d’une identité, et de l’instauration d’une technique personnelle de communication qui ne conduise pas à violer le ‘self’ central.  » Notamment chez les adolescents chez qui, « il y a un renforcement des défenses contre le fait d’être trouvé », alors même qu’ils n’ont pas encore intégré la communauté adulte, puisqu’ils n’ont encore pas tout à fait défini leur propre identité.


Repères :

La capacité d’être seul, Donald Winnicott, Petite Bibliothèque Payot, Payot-Rivages (Paris), 112p, 6,60 euros. Parution : le 17 octobre 2012


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