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Sophie Pedder, Lady Low-Cost

mardi 23 octobre 2012, par Emmanuel Lemieux

Ceinture ! ordonne t-elle dans Le Déni Français (JC Lattès). Les Français seront les derniers à passer à la caisse du jugement dernier de la crise. Mais pour Sophie Pedder, responsable du bureau parisien du très libéral The Economist, la France peut s’en sortir en s’inspirant des recettes du modèle scandinave.

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REFORMISTE LIBERALE
Diplômée d’Oxford et de l’université de Chicago. Correspondante pour The Economist en Afrique du Sud. Chef du bureau parisien de The Economist depuis 2003. A publié Blairkozy ou Ségoblair (Michalon, 2007). Dernier ouvrage : Le Déni français (JC Lattès, septembre 2012). (Photo : © Gérard Cambon pour Les Influences)

Sans grande surprise, son essai est publié dans la collection dirigée chez JC Lattès par Mathieu Laine, nouvelle génération de bébés Nestlé de la pensée libérale qui voit depuis 2007, « La France foutue »et l’apocalypse soviétique dans les services publics nantis et gavés. Pour Sophie Pedder, chef du bureau parisien de The Economist, le ton est beaucoup plus mesuré, mais le titre reste explicite : le « Déni français ». Son livre est sorti comme un faire-part de deuil à la mi-septembre. A savoir, les Français sont les derniers Européens à ne pas avoir regardé la réalité économique en face. L’ère des grandes purges a sonné. Les sacrifices vont inexorablement écorner le modèle social français. Une révolution culturelle est à enclencher. L’esprit d’entreprise doit être impulsé.

Dans son bureau clair et ample, la brindille britannique aux yeux méthylène et blonde de boucles, sorte de petit tableau vivant époque Gainsborough, vous reçoit au milieu de livres, comme dans un salon d’idées. Au dessus de la pile, « Le Sens du peuple  » (Gallimard) du politiste Laurent Bouvet, chef de file du courant intellectuel « la Gauche populaire ». Juchée sur une bibliothèque, sa photo fétiche qui est la seule émotion personnelle qu’elle laisse transparaître, voit ses couleurs se faner : elle remémore Sophie Pedder, en gilet pare-balles, aux côtés de Nelson Mandela fraîchement libéré dans les années 1990, lorsqu’elle était correspondante de The Economist à Johannesburg (1994-1997) et qu’elle vit s’abattre le régime de l’apartheid et surgir un nouveau monde. Mais ce sont surtout les années de crise qui intéressent, voire préoccupent, désormais la journaliste de l’hebdomadaire anglo-saxon, bréviaire sans grande concurrence de la City, prescripteur des convaincus de la main invisible, par ailleurs membre du conseil d’orientation de l’Institut Montaigne.

Derrière elle, est accrochée au mur la fameuse cover du 31 mars 2012 qui a propulsé The Economist dans les débats de la présidentielle. « An Inconvenient Truth  ». Le fameux « Déni français  » s’y étale dans un déjeuner sur l’herbe de Manet, nonchalant, complaisant, bonnard, plus Droit à la paresse de Paul Lafarge que winner de la City, réunissant Nicolas Sarkozy et François Hollande. « C’est la maquette à Londres qui a eu cette idée de détourner le tableau, le titre m’est venu après » sourit-elle. La culture française vernis d’humour british. C’est cette petite image iconoclaste qui a mis le feu aux poudres des médias nationaux, allumant un débat fort et quelques polémiques en mars dernier. « Laurent Joffrin a consacré un éditorial dans Le Nouvel Observateur comparant The Economist à une nouvelle Pravda, et nous accusant d’être des talibans du libéralisme. En fait, j’ai essuyé autant de critiques dans la presse française et par mails que d’encouragements dans la rue. Les gens ont bien compris que les candidats de la campagne leur cachaient le plus dur à venir. »

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Sans mièvrerie aucune, mais un ton pédagogique et inquiet d’infirmière urgentiste.

Mais c’est un livre plus personnel que Sophie Pedder a entrepris rapidement, s’éloignant du ton The Economist, de son élitisme et de ses prêches surplombant et convenus pour gentry. Dans ce livre, malgré un titre musclé, pas d’ironie rosse, ni de discours churchillien promettant d’en baver, mais un appel à la compréhension des Français avant que la perte de réalité économique et sociale sous leurs pieds ne réduisent des marges de manœuvre à des amputations à vif. Sans mièvrerie aucune, mais un ton pédagogique et inquiet d’infirmière urgentiste. « Il est vrai que ne je suis pas très certaine que la société française ait bien perçu les réalités de la crise qui frappe le monde entier  ». Voilà presque une décennie que la journaliste, débarquée sous le Chirac accidentel de 2002, observe ce pays, en vante, presque fascinée, ses atours (éducation, culture, mode de vie) et vitupère, selon elle, ses vices de fabrication (nonchalance, engraissement de la dette), s’imprègne et côtoie le personnel financier, économique et politique. « Avec Sarkozy, c’était plus extravagant. Je dois dire que la nouvelle équipe gouvernementale est bien plus ouverte aux journalistes, même si on affaire à une cacophonie entre ministres  », précise celle qui a pu voir tout le monde à Bercy, y compris l’entourage du diable de la « démondialisation », aujourd’hui en stand-by il est vrai, Arnaud Montebourg. Et de se reprendre : « Mais il faut dire que nous sommes dans l’heure des débats. Cet automne, ce pays va connaître son moment de vérité. Pour l’instant, des choses ont bougé depuis que j’ai écrit mon livre, mais on n’a pas encore le sentiment très fort d’un renversement de tendance. »

Elle entretient de sérieux doutes sur le bridage des dépenses publiques. Elle est tout de même une journaliste de l’économie, adepte du benchmarking et de l’évaluation des politiques publiques : « Comme un rapport de l’OCDE l’avançait en mai dernier, les dépenses publiquent françaises représentent avec 56% du P.I.B nominal plus que la part de la Suède qui est à 52%. Quant à la dette publique, exprimée en pourcentage du P.I.B, elle dépasse celle de l’Espagne : 89% contre 79%. Voilà pourquoi j’ai écrit que les Français restaient de grands privilégiés, et même les enfants gâtés de l’Europe.  » La croissance de la France durant ces trente années a été insuffisante pour financer le système social né de l’après-guerre. «  Mais ce déni français ne peut pas durer très longtemps : la dette publique frôle les 1800 milliards d’euros, ce qui revient à dire que chaque ménage endosse 70 000 euros d’emprunt, mais ce sont nos enfants qui paieront  ». Tailler dans le vif façon David Cameron ? Benchmarkons.

Ces derniers mois, la situation de l’Angleterre et de son régime au pain sec n’a pas fait mieux : trois trimestres alignés de récession et un PIB qui restait à mi-mai inférieur de 4,3% à son niveau de début 2008... Certes, le chômage est épongé de 0,2% au premier semestre, le ramenant à 8%, grâce à l’effet d’aubaine des jobs des Jeux Olympiques et un petit vent frais favorisant la création d’entreprises par les chômeurs, des activités à temps partiel pour la plupart d’entre elles. Pas de quoi franchement pavoiser. La politique d’austérité du gouvernement Cameron, instruite depuis 2010, est un échec global.

Sophie Pedder se défend d’une pensée économique unique qui soumettrait le libre arbitre des pays. « Je ne crois pas du tout que les Français doivent et puissent s’inspirer du modèle libéral anglosaxon, rétorque la correspondante du bureau parisien. Ils trouveront de bien meilleures idées du côté du modèle scandinave. » Pour preuve, paradoxale pour cette représentante des « talibans néo-libéraux » en France, elle trouve plus intéressante de suivre la voie suédoise, avec ses finances publiques assainies, une consolidation fiscale mixte avec baisse des dépenses et hausse des impôts, ou encore la chasse au « poverty trap » (assistanat). « Ca a été dur, mais ils ont pu garder leur haut niveau de protection sociale. D’accord, les allocations chômage ne sont peut être plus d’une durée de trois ans, mais on n’a pas touché aux crèches, à l’école et au système de santé  », plaide l’observatrice qui suggère que les Français travaillent en profondeur un nouveau pacte social. Elle la demande quand l’asile au Nouvel Obs ?


Repères :

Le déni français, de Sophie Pedder, JC Lattès (Paris), 191 pages, 14,80 euros. Sortie : septembre 2012.


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