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Steve Patrick Jampijinpa, l’homme de rêve

mercredi 10 juin 2009, par Jean-Louis Marcos

Jampijinpa Steve Patrick

Artiste et penseur aborigène, il se bat pour la reconnaissance de son peuple du désert Tanami. Il connaît les secrets du dreaming, rappelle l’histoire des peuples anciens sur un boomerang peint, et a créé un festival sous un nuage de la rencontre. Rencontre avec un homme d’ aujourd’hui et de plusieurs milliers d’années.

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Steve Patrick Jampijinpa

Au premier abord l’homme est impressionnant : massif et puissant, presque sans cou, cheveux frisés en bataille, visage rond à peau mate et noire, les arcades sourcilières très proéminentes, le nez épaté et les lèvres larges comme l’aube dans le désert Tanami d’oû il vient. Steve Patrick Jampijimpa est aborigène, c’est un Warlpiri de Lajamanu, dans les Territoires du Nord d’Australie. Lajamanu, petite ville de mille habitants, est à mi-chemin –c’est-à-dire à plus de huit cent kilomètres- d’Alice Springs et de Darwin, au bord du désert Tamani, territoire traditionnel des Warlpiri. Malgré son aspect hors du commun en Europe j’ai vu Steve, invité par le Musée des confluences en mai, enseigner les danses traditionnelles Warlpiri à une trentaine de petits lyonnais de neuf ans qui l’ont d’abord regardé en silence, la bouche ouverte.
Il s’est présenté tranquillement, puis il a fait circuler ses grands boomerangs dans les petites mains et il a su les apprivoiser rapidement de son regard plein de calme et de sa voix douce. Les enfants semblaient impressionnés et respectueux, mais ils n’ont pas du tout eu peur de lui et se sont pliés, avec un plaisir évident, aux chorégraphies compliquées, pleines de groupes, de sous-groupes, de points cardinaux, de gestes étranges d’animaux à incarner et d’interrelations homme-nature.
Assistant d’enseignement à l’école de Lajamanu depuis plus de quinze ans Steve Patrick Jampijimpa est un acteur culturel important de la communauté warlpiri.

Dans les secrets du dreaming

En 1996 il a participé à Ngapa une expérience qui a réuni dix personnes : sept aborigènes, deux artistes blancs de la troupe Tracks de Darwin et un archiviste. Ensemble ils ont parcouru les 2000 kilomètres du chemin Ngapa Jukurrpa, le dreaming trombe d’eau. On ne peut pas s’approcher des cultures aborigènes si l’on ignore ce qu’est le dreaming. C’est le mot qu’ont trouvé les ethnologues et les anthropologues pour essayer de dire un élément essentiel des cultures autochtones australiennes. Les dreamings sont à la fois les itinéraires et les histoires qui racontent la geste des êtres fabuleux qui ont modelé et vivifié le monde. Un dreaming est une sorte de carte d’un territoire. Mais une carte très sophistiquée qui s’exprime par des chants, des peintures et des danses. Le dreaming n’énonce pas la seule matérialité d’un territoire, il dit aussi la mythologie, les relations entre l’homme, le cosmos, la nature, le passé et le futur, le monde du dessous et celui du dessus, les sources et les passages de la connaissance, de l’espace et du temps. Chaque initié est responsable de son propre tronçon du monde.

L’Australie est ainsi constituée de milliers de dreamings liés les uns aux autres. La continuité de la vie dépend de l’exercice des devoirs rituels de chacun. Pour les aborigènes, toutes les formes d’art sont sacrées puisqu’elles doivent s’exercer sans cesse pour que le mouvement de la vie ne s’arrête pas. Il s’agit là de la plus ancienne culture du monde, les aborigènes sont arrivés en Australie, il y a environ 60 000 ans et, jusqu’à la colonisation anglaise, n’ont eu aucun contact avec le reste du monde.
Ngapa est devenu une grande performance « Deux cultures Un Pays » au Brown’s Mart Theatre de Darwin, en 1996, où les participants ont raconté leur voyage sur le chemin du dreaming trombe d’eau. Selon ceux qui l’ont vu, ce fut captivant, comique et nomade. Tout le monde vécut une nouvelle fois le chant de cette piste, les hommes firent une peinture de sable tandis que les femmes se peignirent elles-mêmes et dansèrent.

Il a créé le « nuage de la rencontre »

Steve Patrick Jampijimpa est un homme de paix qui se bat pour la coexistence des deux cultures en Australie, et en particulier pour l’école , fréquentée seulement à 50% car très souvent considérée comme une chose de Blancs par les parents aborigènes.
En 2003 il a un rêve pour sa communauté et va voir les directeurs artistiques de la troupe Tracks à Darwin. C’est ainsi qu’est né le projet Milpirri qui se poursuit toujours. Il s’agit d’un festival qui a lieu tous les ans et réunit plus de 200 acteurs Warlpiri, hommes et femmes, des vieillards aux enfants pour célébrer à la fois la tradition et la modernité. On y célèbre les dreamings Warlpiri, mais aussi des chansons qui vantent les avantages de l’école, les danses traditionnelles mais aussi le hip hop et la break dance.

Le Milpirri, « Nuage de la rencontre », est le gros nuage porteur de pluie qui se forme une fois par an au-dessus du désert Tanami. Le Milpirri est aussi le Jarda-warnpa, cérémonie traditionnelle d’expiation et de réconciliation des quatre clans Warlpiri, qui avait été interrompu pendant trente ans, et auquel Steve Patrick Jampijimpa a redonné vie. C’est un homme qui a su trouver le respect de tous ceux de sa communauté, des grands vieillards aux plus jeunes. Il veut revigorer la culture Warlpiri en liant l’héritage traditionnel aux perspectives contemporaines.

Il lit son histoire sur un boomerang peint

Steve dit que Milpiri lui a appris que les deux cultures peuvent se rassembler et produire quelque chose de différent et de vraiment positif. Pour cela « Il faut se connaître pour se comprendre les uns et les autres » dit-il en me montrant son boomerang peint. À ma demande, il commence à le lire. Alors son doigt parcours chaque millimètre de points colorés en me disant tranquillement le territoire, l’organisation sociale et politique, l’histoire et la morale de son clan... Il ne m’a lu que la moitié de son boomerang et j’ai le sentiment qu’il ne m’a pas tout dit, évidemment.

Il y a pourtant là, sur cet objet de bois de la taille d’un bras humain, à la fois une carte d’identité, une carte géophysique, une constitution politique, un traité de théologie et un manuel d’histoire. En rencontrant Steve Patrick Jampijimpa j’ai eu l’impression étrange et bouleversante de rencontrer un homme d’aujourd’hui mais surtout de parler avec un ancêtre, quelqu’un porteur du savoir le plus ancien de l’humanité.


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