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Stik : le monde en six traits

mardi 10 avril 2012, par Jean-Luc Hinsinger

La complexité humaine exprimée avec simplicité et dénuement…

Les apparitions ont débuté il y a quelques années dans le quartier londonien de Hackney, un « borough » déshérité, gangréné par le chômage et la pauvreté, donc… à la réputation malsaine.
À la tombée de la nuit, un personnage discret écume les quartiers septentrionaux de Londres, affublé d’une casquette à large visière et de lunettes noires… Il semble à la recherche d’un mur à l’abandon ! Armé d’un pinceau, il trace un cercle… puis un carré… quatre traits supplémentaires… des signes cabalistiques ? Deux points dans le cercle ! Ni signature, ni revendication !
Il renouvelle cette étrange chorégraphie quelques rues plus loin. Puis, harassé, rejoint son domicile, un centre d’accueil pour SDF, à 2-3 heures du matin… sous l’œil soupçonneux du veilleur de nuit.

La beauté, c’est le mouvement

Six sticks. Six traits simples. Ils ont brisé l’anonymat de leur créateur et justifie le pseudo : Stik.
«  Très souvent, les images simples sont les plus efficaces. Trop de traits et je perds le fil de l’action. J’aime qu’il ne se passe pas grand-chose mais qu’on donne un maximum d’informations dans ce peu. Un léger angle dans le trait d’un bras traduit le mouvement. La beauté, c’est le mouvement. Tout est là. La beauté, c’est la façon dont quelqu’un bouge. En observant la démarche de quelqu’un, on devine s’il est en colère, s’il est content ou s’il vient juste de déjeuner. On apprend beaucoup sur quelqu’un rien qu’en voyant comment il bouge son dos ou ses yeux. Pas besoin d’une avalanche de détails. On peut très bien observer le personnage depuis le trottoir d’en face. Il suffit de voir une silhouette qui passe devant un mur blanc à la nuit tombée pour deviner si la personne marche d’un pas agressif ou si c’est quelqu’un que vous connaissez. Voilà ce que je tente de saisir dans mes personnages : cette reconnaissance instantanée. Avant l’écriture, avant la parole, il y a le langage des enfants, le langage des hommes préhistoriques, le langage du corps. Je crois que mon approche artistique découle de mes tentatives pour communiquer avec des gens dont je ne parle pas la langue : j’essaie alors simplement de traduire des émotions complexes autrement que par la parole.  »

Stik n’hésite pas à rafraîchir ses peintures et les restaurer. Il aime citer l’anecdote selon laquelle un habitant croyant au vandalisme surgit de son logement en vitupérant. Puis réalisant qu’il a affaire à l’artiste en personne, lui serre la main et rentre tranquillement chez lui !
La candeur du Stik’s people n’est cependant qu’apparente. Ses thèmes évoluent constamment. S’il se montre militant dans sa chronique mensuelle pour Hackney Citizen où il commente l’actualité locale en images, il cherche surtout dans ses œuvres à témoigner de la vie du «  district  ».
Les problèmes de société sont au centre de ses peintures : droit à la santé, enfance maltraitée, criminalisation des adolescents, défense de l’école, familles monoparentales… Le personnage « pole-dance » est une allusion à la liberté sexuelle et à l’industrie du sexe ; celui en burqa à Brick Lane reflète l’évolution du quartier. La peinture réalisée à Clapton, en août dernier, des jeunes entourés par une flamme, rappelle les émeutes de Londres : « J’ai fait des croquis à Mare Street, sur la ligne de front. Les voitures incendiées, les casseurs : je voulais simplement témoigner de ce spectacle primitif en tant que moment particulier de l’histoire de Londres ; il ne s’agissait pas de faire un commentaire ou de transformer quoi que ce soit en manifeste. »

Parvenir au royaume de la vraie vie

Aujourd’hui, si la popularité de Stik lui ouvre les portes des galeries londoniennes, il ne se laisse pas griser par le succès, refusant de multiples propositions d’agences publicitaires. Il préfère limiter ses apparitions indoor au nécessaire vital, pour préserver ce qui demeure sa raison de vivre : son art livré en direct au contact du passant en toute liberté.
«  Faire ce que je fais en ce moment, c’est important. C’est une transition capitale pour moi : ce passage du statut de sans-abri, via l’art de la rue, à une situation plus stable, c’est un désir constant qui m’habite depuis quelque temps. J’ai eu des passages très durs, très sombres avant de parvenir au royaume de la vraie vie. ça a été formidable de renverser la situation. J’ai compris que ce combat suffirait à alimenter toute ma vie. Je commence à me tenir debout tout seul et peut-être qu’un jour pourrais-je effectuer mes premiers pas. Je veux peindre tout le temps. Je veux que ça devienne tout ce que j’ai à faire. Je veux le faire parce que ça me comble. C’est difficile. J’y mets toute mon énergie. En me levant le matin, je pense : qu’est-ce que je peux faire aujourd’hui ? Mes amis voient ça comme une obsession mais, à mon avis, elle est nécessaire pour accomplir quoi que ce soit dans ce monde. Il faut persévérer et les autres finiront par dire : “Hé, ce gars-là a quelque chose à dire, écoutons-le.” Chaque peinture se suffit à elle-même. Elle crée une pensée dans la conscience publique, elle essaie de dire quelque chose. C’est de l’art libre. De l’art pour tous. »


Repères :

Exposition permanente : Hackney district (London NE) : 7 jours sur 7, dimanches et jours fériés inclus, 24 heures sur 24
http://stik.org/

Monographie "Stik" parue en septembre 2015, en commande sur http://graffitiartshop.bigcartel.com/product/stik


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