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Street art vs beaux-arts

mardi 13 mai 2014, par Jean-Luc Hinsinger

Tisser un lien entre le street-art et les beaux-arts, c’est l’ambition de la Londonienne Ingrid Beazley en associant le très respectable musée de la ville à la création d’œuvres en extérieur par un innovant dialogue artistique.

Vient de paraître chez nos amis grand-bretons, Street Art Fine Art, un ouvrage somptueux tant par le fond que par la forme, fruit de l’action menée depuis quelques années par Ingrid Beazley, commissaire de la Dulwich Outdoor Gallery (musée de plein air), partenaire de la Dulwich Picture Gallery, musée de la « banlieue londonienne ».

Dulwich, situé au sud-est de Londres, est niché dans un quartier plutôt bourgeois et verdoyant, style Vincennes-Saint-Mandé. Son musée a été le premier consacré aux beaux-arts en Angleterre. C’est un tandem helvético-français (Francis Bourgeois et Noël Desenfans) qui en est à l’origine. En cette fin XVIIIe, les deux gaillards, marchands d’art, chargés par le roi de Pologne Stanislas II de lui constituer une « collection royale », sillonnent l’Europe à cette fin. Des événements politiques contrariants ne permettront pas au roi de profiter de ces acquisitions et la collection orpheline trouvera refuge à Londres et plus précisément au Dulwich College en 1811 suivant la légation testamentaire du susnommé Bourgeois qui souhaitait qu’elle soit portée à la vue et à la connaissance du public.

La Dulwich Picture Gallery présente des œuvres des XVIIIe et XIXe siècles, venues des quatre coins de l’Europe. Une belle collection associant les Britanniques Gainsborough et Hogarth, l’Espagnol Murillo, et le Flamand Rubens, en passant par les frenchies Fragonard, Poussin ou le Néerlandais Rembrandt…

C’est alors qu’intervient la fée Ingrid. Comment concilier l’upper-class dulwichienne prisant l’art classique, et la lower-class des quartiers de friches industrielles de l’East-End, temple du street-art ?
Qui des habitués du musée subodorait l’existence d’artistes urbains internationalement reconnus comme Phlegm, Roa, MadC ou Stik (mon chouchou ! www.lesinfluences.fr/Stik-le-monde-en-six-traits.html) … ? Qui dans la nébuleuse street-arteuse serait familier de l’art baroque, alors que celui du XXe siècle a tendance à rimer avec Antiquité ?

Partant du principe que sectarisme (artistique compris), racisme, sexisme sont enfants de l’ignorance, l’idée jaillit de faire cohabiter ces différents courants artistiques, les faire découvrir les uns aux autres, les confronter, les expliquer, les faire aimer…
L’idée fut donc de contacter des acteurs de la rue et leur proposer de créer des œuvres sur les murs de Dulwich, en réinterprétant des tableaux du musée qu’ils auront librement choisis.

Il fallut donc trouver des supports pouvant accueillir les fresques. Le repérage des murs effectué, contact fut pris avec les propriétaires (particuliers ou commerces), en vue d’obtenir les autorisations nécessaire. L’accueil fut généralement bienveillant à l’égard d’Ingrid Beazley, bien connue à Dulwich pour y résider depuis une trentaine d’années, par son côté old school rassurant et bien sûr la présentation d’un projet innovant en lien direct avec le musée.

Les premiers pas de la Dulwich Outdoor Gallery se feront en 2012, avec Stik, aux œuvres accessibles et très populaires. Il sera rejoint l’année suivante par Conor Harrington, ROA, Nunca, Remi Rough and System, Reka One et MadC.

En trois ans, avec une participation entièrement bénévole des artistes, une trentaine d’œuvres ont été réalisées. Seuls les frais techniques et logistiques sont pris en charge, les trois pubs du quartier offrant la nourriture et les besoins en rafraîchissements… ambrés !

Depuis, l’échange entre extérieur et intérieur, outdoor et indoor, est permanent. Les amateurs de street art se rendent au musée pour voir les œuvres originales, et les visiteurs du musée parcourent les rues pour apprécier les interprétations des artistes urbains.

Ingrid s’est éteinte le 21 avril 2017. Nous sommes bien tristes…

La dimension pédagogique est au cœur de la démarche d’Ingrid Beazley. Elle est pour les enseignants des écoles primaires ou secondaires une magnifique opportunité de sensibiliser la jeunesse à l’univers des arts contemporain et classique…

Street art Fine Art présente les œuvres en résonance et fait le point sur cette action originale. 352 pages et quelques kilos de plaisir pour une superbe balade au cœur d’un agréable, bien qu’excentré, quartier londonien.


Repères :

Street art Fine Art (Heni Publishing)
Disponible sur Amazon ou par la Howard Griffin Gallery (info@howardgriffingallery.com) qui représentent certains des artistes participants (Phlegm, Pablo Delgado, Thierry Noir).

Vidéo : http://vimeo.com/71633271 / http://madc.tv/street-art-fine-art-book/


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