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Sur les traces des esclaves d’aujourd’hui

lundi 2 décembre 2013, par Audrey Minart

Dans « Etre esclave en France », ouvrage issu de son mémoire de recherche, Christelle Bougard s’est attaquée à un sujet peu traité en sociologie : l’esclavage moderne.

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Société. C’est en tombant en 1999 sur un petit article discrètement niché dans les pages de Libération, que Christelle Bougard, alors en maîtrise de sociologie, se lance dans une enquête sur l’esclavage moderne. « Je ne savais pas quoi choisir comme sujet de mémoire… L’article parlait d’une jeune femme qui venait d’être libérée de ses “employeurs”, le terme qu’emploient les médias. Il me semble qu’à l’époque on parlait déjà d’“esclavage domestique”, mais le sujet était encore plutôt tabou. J’ai donc fait quelques recherches. Il n’y avait quasiment aucune analyse dessus, mais je suis tombée sur l’ouvrage d’Henriette Akofa qui relatait son expérience d’esclave… »
L’étudiante frappe alors à la porte du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM) qui, créé en 1994, fonctionnait encore à l’époque « à l’artisanale » (voir financements : http://www.esclavagemoderne.org/0043-financements/13-page.htm ). «  Il était délicat de recueillir les témoignages des victimes. Je m’en suis donc tenue à interroger les membres du comité, bénévoles, juristes, psychologues, assistantes sociales, et me suis concentrée sur le traitement médiatique du phénomène… »

Tout aurait pu s’arrêter là, d’autant plus que l’étudiante décide alors de marquer une pause dans ses études. Mais c’est sans compter sur sa pugnacité, qui l’amène en 2006 à se pencher de nouveau sur la question. Alors enseignante FLE (Français langue étrangère), Christelle Bougard retourne au CCEM, et propose ses services comme bénévole. «  Je donnais des cours particuliers aux jeunes femmes qui étaient recueillies par le Comité. Au fur et à mesure qu’un climat de confiance s’installait, elles ont fini par se confier à moi. Elles prenaient tout juste conscience de leurs droits. » Deux enseignants du Master 2 tentent néanmoins de la dissuader de se lancer dans un sujet sur lequel peu de travaux scientifiques existent encore. Mais la jeune femme insiste et finit par trouver un directeur de mémoire, le sociologue Patrick Pharo. «  Le sujet correspondait bien, à l’époque, à ce que je faisais en sociologie morale, nous raconte-t-il . Et il était bien traité. Elle a eu l’occasion d’entrer en contact avec ses jeunes femmes en situation de vulnérabilité. Et ce n’est pas le genre de sujet que l’on quitte quand on le découvre...  » Malgré la fraicheur avec laquelle son sujet avait été accueilli quelques mois auparavant, la jeune femme finit par récolter un 19 en soutenance de mémoire et le jury la pousse à continuer en thèse. Proposée pour une bourse, le projet finit malheureusement par échouer. « Son travail avait été très brillant  », se souvient Patrick Pharo, qui qualifie « Etre esclave en France  », l’ouvrage regroupant ces travaux finalement paru chez l’Harmattan en 2013, de «  juste  », « bien informé  » et d’ « engagé ». Le sociologue a rédigé la préface : « L’originalité de son travail tient d’abord à la volonté de rompre le silence écrasant qui entoure la situation de ces jeunes femmes venues d’Afrique ou d’Asie qui travaillent dans des conditions incompatibles avec toutes les lois et conventions existantes », y écrit-il notamment.

Du « vide juridique » à l’esclavage moderne comme « crime »

Dans le même laps de temps, entre 2006 et 2013, la France a été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l’homme, notamment via l’arrêt du 11 octobre 2012. Afin de mettre la législation française en conformité, un amendement a été adopté le 15 mai dernier, inscrivant deux nouveaux crimes dans le Code pénal : l’esclavage moderne et la servitude. Définition du premier : « Le fait d’exercer sur une personne les attributs du droit de propriété ou de maintenir une personne dans un état de sujétion continuelle en la contraignant à une prestation de travail ou sexuelle, ou la mendicité ou à toute prestation non rémunérée  ». Le CCEM avait auparavant déjà établi quelques limites, afin de juger si une personne était en situation, ou non, d’esclavage. Elles relèvent, selon l’auteure, de la nature des travaux ainsi que de la durée nécessaire pour les réaliser, sachant que les jeunes filles prises en charge par le Comité travaillaient entre treize et dix-huit heures par jour, le tout sans jour de repos. Celui-ci retient cinq autres critères : l’absence de détention de papiers d’identité, l’«  atteinte physique et morale à la dignité humaine », le fait « d’être tenue dans la dépendance, sous la menace d’être dénoncée », la rupture familiale/relationnelle et enfin la rupture culturelle.
Forcées de reproduire tous les jours les mêmes tâches routinières, souvent obligées de dormir à même le sol, de se contenter des restes, isolées de l’extérieur et souvent de leur famille (et donc exposées au seul discours de leurs « employeurs », qu’elles croient d’autant plus volontiers qu’elles ont été « accueillies » jeunes), constamment surveillées, et régulièrement punies, ces jeunes filles et femmes racontent fréquemment avoir été violentées, et parfois même violées.
Christelle Bougard évoque la déshumanisation, et même «  l’animalisation », dont elles ont fait l’objet. « L’esclave domestique devient en quelque sorte le bouc-émissaire ou l’exutoire des déséquilibres psychologiques et sociaux du maître. » Face à cela, les jeunes femmes interrogées par l’auteure ont témoigné de leur « stratégies de résistance », de bien maigres boucliers qui leur ont pourtant permis de tenir. «  Depuis six ans, j’avais appris à survivre en tant qu’esclave dans la maison de Rahab à Khartoum : comment éviter d’être battue, comment résister aux pires injures verbales, comment échapper aux agressions sexuelles. J’avais appris à sauvegarder les maigres joies qui me restaient dans la vie », témoigne notamment l’une d’entre elles. A noter que l’auteure précise avoir circonscrit sa recherche aux victimes d’origine africaine, majoritaires parmi les personnes recueillies par le Comité. A.M

LesInfluences.fr : Vous relatez longuement dans votre ouvrage l’absence de contacts de ces personnes avec l’extérieur, les menaces dont elles font l’objet, etc. Si la plupart attendent des années avant de tenter une fuite, est-ce parce qu’elles sont manipulées ?

Christelle Bougard  : En effet. Elles me racontaient qu’elles avaient parfois des doutes, mais la peur de l’extérieur les paralysait… On leur confisque souvent leur passeport, et leur répète qu’elles sont en situation irrégulière, et donc qu’il ne faut pas s’adresser à la police. L’idée de rester dans cette situation semblait donc moins dangereuse, que celle de s’échapper et de risquer de se retrouver à la rue... Il est par ailleurs très difficile de retourner en Afrique, sans avoir « réussi » en France. Par ailleurs, quand elles ont la chance d’échanger sur leur situation avec leurs proches, il arrive que ceux-ci ne les croient pas. Et puis elles sont invisibles, autant aux yeux de la loi que de la société. C’est d’ailleurs ce qui caractérise l’esclavage « moderne » : son invisibilité. Nous pouvons croiser tous les jours ces personnes dans nos immeubles, sans rien connaître de leur situation... Notamment dans les grandes villes où l’anonymat règne.

Je pense que la France n’a pas envie de remettre en cause son histoire, d’autant plus que l’esclavage a été institutionnalisé par l’Etat

LesInfluences.fr : Selon vous, pourquoi la France a-t-elle attendu si longtemps avant d’inscrire « l’esclavage moderne » dans la loi, comme cela a été le cas le 15 mai dernier ?

Christelle Bougard  : Le mot « esclavage » rappelle des pratiques que l’on aimerait oublier. La « loi Taubira » de 2001 a d’ailleurs été une avancée à ce propos. Elle reconnaissait les traites et les esclavages comme étant des crimes contre l’humanité. Un enseignement scolaire de cette histoire avait également été prescrit. Je pense que la France n’a pas envie de remettre en cause son histoire, d’autant plus que l’esclavage a été institutionnalisé par l’Etat… Le sujet dérange. Il implique de reconnaître que l’on a les mains sales. Alors imaginez la difficulté de reconnaître également la persistance d’un esclavage en France, une pratique pourtant abolie en 1848… Délicat pour le pays des droits de l’homme. Ailleurs, en Belgique notamment, les associations ont très rapidement été financées par l’Etat. On aide par ailleurs beaucoup plus les victimes dans certains pays. En France elles ont longtemps été ignorées. Quand le CCEM a été créé en 1994, on partait de rien. On recueillait les victimes comme on pouvait. Puis certaines d’entre elles ont publié des témoignages… Le sujet a alors commencé à être évoqué plus ouvertement.

LesInfluences.fr : Vous avez fait le choix dans votre livre de parler de « maîtres » et « d’esclaves », quand les médias préfèrent généralement utiliser les termes d’« employeurs » et d’« employés ». Pourquoi ce choix ?

Christelle Bougard  : Ne pas nommer les choses, c’est nier l’existence d’une réalité et refuser de dénoncer la gravité des faits. Comme disait Bourdieu : « Dans le social, ce sont les mots qui font les choses. » Il faut se méfier du piège des mots. Sachant que le langage est un instrument de pouvoir, il y a une lutte à mener pour redéfinir chaque concept qui s’impose à nous… C’est le travail du sociologue. Détourner une réalité de son sens en utilisant des termes inappropriés pour l’analyser profite à ceux qui soutiennent l’ordre établi. Le statut d’ « employeur », évoqué par les médias, légitime ainsi l’action de cette personne et minimise les faits. Or, il ne s’agit pas d’employeur puisque les domestiques ne sont pas rémunérées et qu’il n’y a aucun contrat d’embauche. Une telle représentation masque la réalité des rapports dissymétriques, autrement dit la relation dominant/dominé qui est mise en place dans ces situations. La reconnaissance juridique des victimes doit passer par cette dénomination linguistique.

On retrouve ces pratiques dans toutes les classes sociales

LesInfluences.fr : Dans 11% des cas traités par le CCEM en 2010, les « maîtres » sont des diplomates. Vous affirmez par ailleurs que l’on retrouve ce genre de pratiques dans les milieux intellectuels... Finalement, elles touchent toutes les catégories sociales ?

Christelle Bougard  : En effet. Concernant les milieux intellectuels, une affaire touchait la famille d’un directeur de collection de maison d’édition (http://www.liberation.fr/societe/2002/01/25/l-esclavage-moderne-devant-les-juges_391576). Quant aux diplomates, qui bénéficient de l’immunité, ils gagnent très bien leur vie également… Ce n’est donc pas un problème d’ordre financier. Il s’agit plutôt, selon moi, d’une volonté de dominer. D’un motif d’ordre psychologique. Par ailleurs, ce qui caractérise aussi ces milieux, c’est qu’ils ont des réseaux, des soutiens… On minimise ce qu’ils ont fait. Ils s’en sortent donc toujours plutôt bien. Mais on retrouve ces pratiques dans toutes les classes sociales. Il arrive également que des personnes ayant elles-mêmes connu ce type de pratique dans leur pays d’origine les reproduisent en France, mais en les poussant à l’extrême. Par exemple, en Afrique, c’est une tradition d’accueillir chez soi une jeune fille, notamment les nièces. Elles accomplissent certaines tâches ménagères pendant leur adolescence, pour « se former », et retournent ensuite chez elles. A la base, il n’y a aucune violence, ni manipulation. Mais les dérives ne sont pas impossibles… Et en France, cela semble s’exacerber. Sans doute parce que ces familles savent qu’elles sont dans l’illégalité. Il leur faut donc trouver des moyens pour que les jeunes femmes ne s’échappent pas. Il faut qu’elles aient peur… Il faut les contrôler. "


Repères :

Lire :
- Etre esclave en France, Christelle Bougard, préface de Patrick Pharo, Ed. L’Harmattan
190 pages, 19 euros
ISBN : 978-2-336-29126-0 septembre 2013


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